jeudi 6 juin 2024

X-MEN #35 (Legacy #700) (Gerry Duggan, Al Ewing, Kieron Gillen) / Joshua Cassara, Phil Noto, Lucas Werneck, , Leinil Yu, Walter Simonson, John Romita Jr., Mark Brooks, Jerome Opeña, Luciano Vecchio, Stefano Caselli, Sara Pichelli

Hier paraissait le n°35 de la série X-Men. Ou bien le n°700 si on compte tous les épisodes parus, tous volumes confondus. Mais pour tous ceux qui ont suivi la franchise X depuis 2019, c'était surtout le dernier n° de l'ère de Krakoa, initiée il y a cinq ans par Jonathan Hickman. Une page importante de l'histoire des mutants trouve donc sa conclusion avec un très volumineux épisode de plus de 80 pages, co-écrit par Gerry Duggan, Al Ewing et Kieron Gillen, les trois principaux architectes de la franchise depuis le départ de Hickman.
 
Si j'ai abandonné la lecture des séries depuis quelques mois, avec le début des deux minis Fall of the House of X et Rise of the Powers of X, je tenais quand même à être là pour découvrir la fin de cette époque qui m'a globalement enthousiasmé, avant une relance à partir du mois prochain, avec de nouvelles équipes créatives et surtout un nouvel editor en la personne du vétéran Tom Brevoort.



Mais d'abord, tentons de résumer ces cinq dernières années de publication :

Charles Xavier, Magneto et Moira McTaggert s'allient pour fonder la nation mutante de Krakoa sur l'île vivante du même nom. Moira a le pouvoir de ressusciter et elle se rappelle toutes ses vies antérieures. Alors qu'elle est dans sa dixième et dernière vie, elle convainc Xavier et Magneto de son projet de refuge pour les mutants du monde entier.
Bien que Krakoa connaisse des problèmes en interne (comme toute nation), elle a un ennemi principal : l'organisation Orchis, rassemblant des savants experts dans le domaine de l'intelligence artificielle et partenaire de la sentinelle oméga, Karima Shapandar, venue du futur, qui a vu les mutants dominer et exterminer la race humaine et les robots.
Chaque année, sur les îles Mykines, se tient le gala du club des damnés où les mutants invitent les super-héros et les personnages les plus influents du monde. Ceux-ci sont d'abord témoins de la colonisation par les mutants de la planète Mars rebaptisée Arakko. Puis de la formation tous les douze mois d'une nouvelle formation de X-Men.
La domination des mutants ressemble de plus en plus au futur dont vient la sentinelle oméga, désormais épaulé par Nimrod, un robot surpuissant créé par Orchis. Orchis décide donc de frapper lors de la troisième édition du gala au cours de laquelle Xavier est forcé par l'ennemi de faire passer à sa communauté des portails dimensionnels les éloignant de la Terre. Ceux qui résistent à cette injonction télépathique prennent le maquis.
Ce que tous ignorent, c'est que les mutants exilés se trouvent désormais dans le royaume de la force Phénix, hors de l'espace et du temps, à l'abri, mais où les années défilent plus vite. Ils n'en sortiront que pour soutenir les efforts des résistants dans leur réplique contre Orchis à laquelle, pour la détruire de l'intérieur Xavier a fait mine de s'allier mais condamnant à mort de nombreux humains.
Nimrod et la sentinelle vaincus, les X-Men n'ont plus qu'une dernière mission à remplir : capturer Xavier pour le juger. Mais celui-ci s'est rendu aux autorités humaines...

C'est là que démarre ce 35ème épisode de X-Men.


Un convoi emmène Xavier dans une prison spécialement conçue pour lui par Reed Richards et Tony Stark lorsque Wolverine le stoppe et s'apprête à tuer son ancien mentor. Mais Magneto l'en empêche et évacue Xavier pour une discussion entre quatre yeux.
 

Cependant, Krakoa revient dans notre dimension et les X-Men retrouvent leurs semblables disparus depuis quelques semaines pour eux mais en vérité plus vieux de quinze ans durant leur séjour dans le royaume de la force Phénix. L'un des enfants de Krakoa, Kafka, explique que pendant cette période les habitants de Krakoa ont profondément modifié le mode de fonctionnement de la vie sur l'île.


Désormais, ils vivent dans une utopie pacifiste et seuls ce qui le désirent pourront retourner vivre au milieu des humains. Dans 24 heures, Krakoa disparaîtra à nouveau pour s'établir ailleurs dans l'espace-temps. Cela bouleverse les partisans les plus zélés de l'ancienne communauté, dont Exodus, mais surtout Apocalypse qui refuse ce projet, estimant qu'il trahit la vocation initiale de Krakoa et la volonté des mutants de lutter pour imposer leur nation.


La position d'Apocalypse déclenche un affrontement entre les mutants qui le soutiennent et ceux qui s'y opposent. Le Dr. Fatalis est aux premières loges pour observer le conflit des générations tandis que Magneto livre finalement Xavier aux humains...
  

Lorsque Jonathan Hickman a relancé la franchise X en 2019 avec les deux mini-séries connectées House of X et Powers of X, il avait mis au centre de son projet Krakoa, l'île vivante devenant la nation des mutants. Reconnue par certains pays, elle allait s'imposer comme une force incontournable grâce notamment à sa médecine révolutionnaire et son statut de refuge pour tous les mutants, accueillant dans son gouvernement d'anciens mauvais mutants.
 

La pandémie de Covid-19 et des désaccords avec l'editor Jordan White ont eu raison de la patience et des développements imaginés par Hickman qui quitta la navire en 2022 au terme d'une nouvelle mini-série, Inferno. Par la suite, White décida de ne pas remplacer Hickman comme principal architecte de la franchise, préférant s'appuyer sur trois auteurs, Gerry Diuggan, Al Ewing et Kieron Gillen. Ceux-là même qui, aujourd'hui, doivent boucler l'ère de Krakoa.
 

Passer après Hickman a fait de la franchise un objet à la fois plus varié dans ses propositions mais aussi plus bancal. On y trouvait un titre très classique dans sa formule comme X-Men (par Duggan) qu'une série politique comme Immortal X-Men (par Gillen) ou space opera comme X-Men Red (par Ewing), à côté de mensuels comme X-Force et Wolverine (par Benjamin Percy, dans un registre all-action). En route, des réussites comme New Mutants (par Vita Ayala) passèrent à la trappe et beaucoup de mini inégales virent le jour. Puis, la fin approchant, deux séries connectées furent lancées pour boucler la boucle (Fall of the House of X et Rise of the Powers of X, bien moins abouties et accessibles que HoX/PoX).


Sans décortiquer ce dernier épisode, on dira qu'il fait le job. Cela ne témoigne peut-être pas d'un enthousiasme délirant mais au moins Duggan, Ewing et Gillen ont rangé les jouets proprement, dignement. Is ont surtout laissé la porte ouverte à un deuxième âge de Krakoa, même si on peut douter que celui-ci voit le jour dans un futur proche (et même lointain).

Le cas de Charles Xavier est réglé de manière intelligente, sans l'enfoncer plus qu'il ne le faut malgré ses ultimes écarts moraux. En revanche, ceux qui n'auront pas suivi les derniers mois de la franchise seront sans doute plus songeurs en ce qui concerne Magneto (mort et ressuscité, mais surtout rajeuni). 

La vraie faute de cet épisode renvoie au traitement d'Apocalypse : Hickman et ensuite dans une moindre mesure Ewing en avaient fait un des acteurs les plus intéressants de cette période, et le voir affronter à nouveau les X-Men n'est vraiment pas à la hauteur. Si jamais il devait revenir en méchant, ce serait un énorme gâchis et un acte paresseux de la part des futurs auteurs.

Le rythme de l'histoire est soutenu malgré la densité des informations délivrées par les trois scénaristes. L'effort est louable car sans ça, le résultat aurait tout eu du récit trop plein, indigeste. En revanche, la transition avec la suite, post-Krakoa, est totalement absente (alors que Marvel a lourdement insisté pour prétendre le contraire, assurant que la fin de l'épisode et le début des nouvelles séries seraient parfaitement fluides et logiques). On sent bien que, malgré les déclarations de bonne intention, le passage de relais entre Jordan White et Tom Brevoort n'a pas eu lieu et que les auteurs n'ont pas davantage communiqué. A moins que Gail Simone, Jed MacKay et Eve Ewing (les trois principaux nouvelles têtes pensantes de la franchise) s'en chargent dans les n°1 de leurs séries...

Pour ma part, j'avais misé sur un reboot car Rise of the Powers of X semblait indiquer une pirouette temporelle remettant les compteurs à zéro vu ce qui se passait dans Fall of the House of X (où les X-Men tuaient un nombre incalculables d'humains). Mais je me suis trompé et il semble donc bien que ça va repartir sur la base de mutants considérés à nouveau comme des menaces pour l'humanité, véritablement hors-la-loi, traqués pour crimes.

Sachant que Marvel n'a jamais été très regardant sur la responsabilité de ses héros, je me demande donc si les futures séries X vont vraiment creuser cet aspect (c'est-à-dire traiter les X-Men qui ont tué comme de véritables fugitifs qu'il faut juger) ou s'en tenir aux violons mélodramatiques (c'est-à-dire nous chanter une nouvelle fois qu'ils sont la métaphore des humains persécutés à cause de leur couleur de peau, leur religion, etc. - ce serait vraiment d'une lâcheté sans nom dans la situation post-Fall of the House of X). Mais quand on sait que Wolverine ou Kitty Pryde sont parmi ceux qui ont le moins hésité à éliminer des humains dernièrement, je doute que Marvel et les auteurs les traînent en justice et se contentent de les écrire comme de pauvres bougres victimes des circonstances. Dommage...

La partie graphique est assurée par pas moins de 11 artistes : celui qui a le plus produit ici est Phil Noto, sans doute parce que c'est le plus rapide et qu'il assume dessin et colorisation. Joshua Cassara vient ensuite, avec un style plus vigoureux (que j'aimerai désormais voir sur The Immortal Thor, puis que Martin Coccolo dessinera Wolverine). Lucas Werneck signe quelques belles planches, meilleures qu'à son habitude. Jérome Opeña livre une séquence avec Wolverine, Deadpool et Diablo de toute beauté et très violente. John Romita Jr., Walter Simonson et Mark Brooks se fendent chacun d'une pleine page d'action. Stefano Caselli a trouvé le temps de produire deux planches. Idem pour Sara Pichelli. Et Luciano Vecchio ferme la boutique.
 

J'en ai encore. Je vous le mets quand même ? Allez, zou ! Pas de numéro comme ça sans faire une place à Papy Chris Claremont à qui Marvel verse son chèque pour ne rien faire (alors qu'il serait bien plus légitime que n'importe quel editor pour superviser la franchise).


Avec le médiocre Salvador Larroca, le scénariste iconique des X-Men livre quelques pages sur la famille recomposée de Destinée et Mystique avec leur fils Diablo et leur fille Malicia. C'est touchant et surtout fait par quelqu'un qui connaît sur le bout des doigts ces personnages.


S'ensuit ce qui n'est rien d'autre qu'un gros teaser pour la relance de la franchise : Jed MacKay et Gail Simone avec l'excellent Javier Garron au dessin nous montrent à quoi ressembleront leurs séries (respectivement X-Men avec les dessins de Ryan Stegman et Uncanny X-Men avec les dessins de David Marquez), avec des postulats plutôt bizarres (Cyclope et ses suiveurs en Alaska (!) et Malicia et Gambit à la Nouvelle-Orléans.
 

Les deux auteurs présentent aussi la situation de Kitty Pryde, qui a décidé de quitter les mutants. Mais évidemment ça ne durera pas puisqu'elle sera la co-vedette (avec Emma Frost) de X-Ceptional X-Men (de Eve Ewing et Carmen Carnero).


Puis on passe en revue les autres mutants dont Brevoort a désormais la charge : Wolverine, Ms. Marvel, Havoc, Tornade, Dazzler, Forge (pour les séries Wolverine, NYX, X-Factor, Storm, Dazzler, X-Force)...


... Et enfin Jean Grey, désormais dans l'espace, à nouveau en communion avec la force Phénix (pour la série Phoenix).


Je me demande encore si je vais suivre ça. La série la plus aguicheuse est sans doute Uncanny X-Men par Simone et Marquez, qui rassemble des personnages très populaires (Malicia, Gambit, Daiblo, Wolverine, Jubilé). X-Men de MacKay et Stegman ne m'attire pas du tout. X-Ceptional X-Men m'aurait bien plu pour Carmen Carnero, mais Eve Ewing n'est pas motivante. Wolverine, non merci. Je ne crois pas à la pérennité de séries consacrées à Phoenix, Storm, Dazzler ou NYX. X-Force davantage, mais ce sera sans moi. Idem pour X-Factor. Il y a déjà, à mon goût, trop de séries (et pourtant ce n'est pas fini !).

C'est vraiment une page qui se tourne. Et si ça aura été bien pendant trois ans (le bail de Hickman), désormais, l'offre de Brevoort me semble un retour en arrière peu engageant. Mais je peux me tromper, et peut-être craquerai-je quand même.

mercredi 5 juin 2024

COMANCHERIA (David MacKenzie, 2016)


Dans l'Ouest du Texas, deux frères, Toby et Tanner Howard, braquent successivement deux succursales de la Texas Midlands Bank. Ils ne commettent pas ces méfaits pour s'enrichir mais parce que leur mère, décédée des suites d'une longue maladie, leur a laissés des dettes importantes, obligeant à hypothéquer le ranch familial que la Texas Midlands Bank espère bien saisir. 


S'ils arrivent à sauver la propriété, la fortune leur tend les bras car ils ont découvert un gisement pétrolier sur leurs terres. Deux Texas Rangers, Marcus Hamilton et Alberto Parker, mènent l'enquête. Hamilton, près de la retraite, cerne rapidement les méthodes et les personnalités des deux voleurs. Cependant, Tanner, qui a déjà fait un séjour derrière les barreaux, prend des risques que désapprouve Toby comme lorsqu'il dévalise une banque pendant que son frère déjeune dans un restaurant tout proche.


Pour blanchir l'argent volé, les frères Howard vont dans un casino dans l'Oklahoma, convertissant leurs "gains" en un chèque à l'ordre de la Texas Midlands Bank. Ainsi, la source de l'argent est introuvable. Encore une banque à braquer et ils auront réuni la somme nécessaire pour empêcher la banque de saisir le ranch. Sauf que les deux Texas Rangers pensent avoir deviner quel établissement ils vont attaquer...


Comme pour Sicario, Tyler Sheridan a dû laisser à un autre le soin de réaliser son script. Ce scénario a d'ailleurs mis longtemps à convaincre un studio et, pour une fois, son titre français est celui que lui avait originellement donné son auteur alors qu'aux Etats-Unis il a été rebaptisé Hell or High Water.


Avec Sicario et Wind River, Comancheria forme donc la trilogie de "la frontière américaine moderne" qu'ambitionnait d'écrire Sheridan. Comme le dit Stephen King dans son ouvrage Ecriture, Mémoires d'un Métier, la priorité d'un écrivain doit être d'écrire sur ce qu'il connait le mieux, au moins pour commencer. Et on sent que Sheridan connaît parfaitement ce qu'il raconte.


Si Sicario a un fond politique fort et que Wind River est plus humaniste, Comancheria est le plus social des films de la trilogie. Ses deux héros sont des braqueurs de banque mais ils ne font pas cela par plaisir ou pour s'enrichir, ils le font pour récupérer le ranch familial hypothéqué pour couvrir les dettes laissées par leur défunte mère.


Pour Toby Howard, c'est même devenu une sorte de mission : comme il l'explique à la toute fin du film, il a été pauvre toute sa vie, comme ses parents et leurs parents avant eux. "C'est comme un virus" qui se transmet de génération en génération, mais lui a voulu que ses enfants ne soient pas comme lui et ses prédécesseurs. C'est aussi une promesse qu'il a faite à sa mère sur son lit de mort : sauver le ranch car un gisement pétrolier y a été découvert, qui mettra à l'abri du besoin ses enfants jusqu'à la fin de leurs jours.

Dès lors, c'est un compte à rebours car le banque est sur le point de saisir la maison et le terrain sur laquelle elle est construite avec son puits de pétrole. Tanner Howard sort de prison et Toby lui demande de l'aider dans un projet fou : braquer des banques pour empêcher ça. Mais pas n'importe quelle banque, les succursales de celle qui vont récupérer le ranch.

Il y a une ironie certaine et jubilatoire dans ce twist narratif, d'ailleurs le conseiller bancaire ami des frères Howard sait pertinemment ce qu'ils font et, écoeuré par le cynisme de sa hiérarchie, il se réjouit que Toby et Tanner dépouille la Texas Midlands Bank pour rembourser ce qu'elle leur réclame.

Puis, en parallèle, il y a les deux Texas Rangers à la poursuite des deux voleurs. En tout et pour tout, il n'y aura que quatre braquages dans le film. Le caractère impulsif de Tanner traduit sa nervosité tandis que Toby est plus discipliné, c'est d'ailleurs lui qui planifie chaque attaque. Cela permet aux deux Rangers de dresser facilement un profil des malfrats, surtout quand ils s'aperçoivent que leurs cibles sont uniquement des succursales de la même banque.

Il faut savoir ne pas en trop en dire sur l'histoire, et c'est particulièrement vrai dans le cas de Comancheria. Non pas parce que le film repose sur un suspense insoutenable, mais parce que le film est court (100'), va vite, et que le spectateur devine rapidement que ça ne finira pas bien pour tous les protagonistes. Il y a toujours chez Sheridan le poids du destin, la fatalité, et ici à l'issue potentiellement dramatique que peut avoir le fait de braquer des banques, s'ajoute celle, plus sociale donc, de savoir si le ranch sera sauvé, et à quel prix (le prix humain plus que financier).

En définitive, quand on regarde les trois volets de la trilogie de Sheridan, on se rend compte des similitudes : dans les trois cas, le(s) héros sont tout sauf des héros, ils sont constamment dépassés par ce qui leur tombe dessus, mais y font face, tout en n'en sortant pas (au moins mentalement) indemne. Par ailleurs, les trois histoires se situent dans un environnement sauvage, hostile, renvoyant aux codes du western, valorisant les efforts des petites gens face à des forces supérieures. Il y a de la casse humaine, mais aussi une volonté farouche de ne pas être écrasé, la notion de sacrifice, le deuil nécessaire. Et surtout le sentiment très fort laissé chez le spectateur qu'à la fin du film, la route est loin d'être finie pour les protagonistes. 

David MacKenzie n'a pas le talent visuel de Villeneuve mais c'est un réalisateur avec un sens du cadre indéniable, comme en témoignent les innombrables plans où il se sert de la ligne d'horizon comme repère pour traduire la situation des personnages (comme disait Howard Hawks, vous pouvez filmer avec l'horizon en haut de l'image ou en bas de l'image, jamais au milieu car alors ça signifie que vous n'avez rien compris au décor et à ce qu'il dit des personnages). Ici, quand les frangins sont plein d'espoir, l'horizon est en bas, le ciel leur appartient, et inversement quand la situation n'est pas encourageante, et que le ciel occupe une place mineure dans le cadre.

Enfin, le casting, comme souvent avec les histoires de Sheridan, mise plutôt sur des acteurs solides que sur des stars : en l'occurrence, Chris Pine et Ben Foster incarnent les frères Howard avec beaucoup de naturel mais aussi une sorte de pesanteur mélancolique poignante. Face à eux, Jeff Bridges cabotine énormément et n'a peut-être jamais autant ressemblé physiquement à son père, mais son personnage, têtu, reste toujours profondément humain.

Comancheria est peut-être le plus modeste des films écrits par Sheridan, mais pas le moins attachant.

mardi 4 juin 2024

SICARIO (Denis Villeneuve, 2015)


Chandler, Arizona. Un raid du F.B.I. est lancé dans une planque du cartel de Sonora. Les agents Kate Macer et Reggie Wayne y découvrent des dizaines de cadavres en état de décomposition emmurés. A l'extérieur, deux policiers trouvent une trappe dans le garage et déclenchent une explosion qui leur coûte la vie.
 

Suite à cette opération, Kate est recommandée par ses supérieurs pour intégrer une force d'opération conjointe entre les Etats-Unis et le Mexique sous les ordres de l'agent de la C.I.A. Matt Graver et d'un ancien procureur mexicain, Alejandro Gillick. Leur mission : débusquer Manuel Diaz, bras (droit du baron de la drogue Alfonso Alcaron.


L'équipe est composé de soldats de la Deltaa Force, d'agents de la CIA, de marshalls américains et de forces de l'ordre mexicaines, et se rend à Juarez au Mexique pour extrader Guillermo Diaz, le frère de Manuel. En repassant la frontière, le convoi est pris dans une embuscade menée par les hommes de Diaz et une fusillade éclate. Kate, dans le feu de l'action, abat accidentellement un agent fédéral. 


De retour à leur base, Matt et Alejandro interrogent et torturent Guillermo qui leur révèle l'emplacement d'un tunnel près de Nogales qui sert à faire passer de la drogue aux Etats-Unis. Kate, de plus en plus perplexe, confronte Matt pour connaître son rôle dans tout ça et il lui révèle que leur véritable objectif est de frapper un grand coup en ciblant Alcaron. Elle accepte de poursuivre la mission mais demande à ce que Reggie la rejoigne en appui qui se demande ce qui se passera une fois Alcaron détrôné...


Après avoir écrit sur Wind River, je me suis dit que j'avais bien envie de revoir Sicario (et peut-être d'enchaîner avec sa suite ou Comancheria), histoire d'analyser le travail de scénariste de Taylor Sheridan. La première fois que j'ai vu Sicario, j'avais été très impressionné mais j'ignorai alors tout du reste de l'oeuvre de Sheridan.


En revanche, j'en savais un peu plus sur Denis Villeneuve, le réalisateur, puisque j'avais été bluffé par Prisoners et ensuite par Blade Runner 2049 (mais je n'ai toujours pas trouvé la motivation nécessaire pour me pencher sur Dune 1 et 2). Pour résumer : Sicario a très bien vieilli et figure en bonne place dans ce que Sheridan comme Villeneuve ont fait.


Dans Sicario (comme à Wind River), il y a dans l'histoire qu'il raconte au moins un personnage qui est comme nous, c'est-à-dire qui intègre les événements en même temps que nous, qui n'a pas un temps d'avance sur ce qui se passe. C'est par ses yeux qu'on voit ce qui se passe. Ici, sans Sicario, c'est l'agent du FBI Kate Mercer.

Pendant la quasi intégralité du film, on sent comme elle que quelque chose ne tourne pas rond dans cette affaire, qu'on (soit Matt Graver et Alejandro Gillick) nous cache des choses, qu'on la manipule. Quand elle pose des questions, on lui dit d'observer (donc de la fermer et de suivre le mouvement). Et quand, excédée, à la fin, elle sort des rails qu'on lui a indiquée de suivre, elle est brutalement remise à sa place parce qu'elle menace alors de dénoncer les méthodes employées, leur illégalité.

Le risque avec ce type de narration, c'est que le spectateur (comme le lecteur d'un roman) peut perdre patience. Mais si on joue le jeu, si on accepte d'être embarqué, alors la récompense est au bout du chemin parce qu'alors on se rend compte que ce qu'on nous a cachés prend effectivement une dimension qui nous dépasse, contre laquelle on ne peut rien, mais qui est (peut-être) plus efficace à grande échelle.

Et c'est le cas dans Sicario : Kate Mercer est inquiète, fébrile, énervée, excédée, en colère, frustrée, puis résignée et lucide. Oui, on l'a utilisée, on l'a abusée, mais non, elle n'aurait rien pu y faire de toute façon. Elle a été un pion dans une partie d'échecs jouée par des maîtres plus vicieux qu'elle. Au départ, elle a voulu en être, convaincue que c'était dans l'intérêt supérieur. A la fin, elle se rend compte qu'on l'a menée en bateau, mais finalement elle est plus en colère contre elle-même, contre le fait de ne pas l'avoir senti, deviné, compris plus tôt que contre le fait que ça s'est passé. Elle n'a jamais été aux commandes, elle ne l'était déjà pas avant. On l'a prise pour ce qu'elle est : un soldat. Et un soldat exécute les ordres, soutient les autres soldats, participe au combat : il ne planifie pas la bataille.

Denis Villeneuve est un réalisateur avec le sens de l'espace : souvent il s'autorise de longs plans vus du ciel pour montrer des routes, des étendues désertiques, la nature hostile, dangereuses, des villes avec leurs bidonvilles, des routes embouteillées. Cette insistance à topographier l'action est une manière de dire, sans mots, tout en images, que, comme pour Kate, les enjeux nous dépassent, le champ d'action est démesuré.

Idem quand il s'engage dans des scènes d'action : il alterne plans larges et serrés, sans transition, donc rarement des plans moyens. Ainsi il impose dès la réalisation une sorte de montage organique, qui adopte la façon d'écrire de Sheridan où l'action  toujours, précède la révélation, au point que la révélation est d'abord communiqué au spectateur avant de l'être aux héros. Ici, par exemple, dans la scène d'ouverture, on suit un raid dans une maison. Kate manque de peu d'être fauchée par un tir de fusil automatique avant d'abattre le tireur. Puis Reggie, son binôme, remarque alors l'impact fait par une des balles du fusil dans un mur et ce trou lui montre quelque chose d'intriguant. Il arrache des pans de la cloison et découvre alors de cadavres emmurés. Action, révélation. Les agents du FBI ignoraient ce qu'ils allaient trouver dans cette maison - sans doute plutôt de la drogue, mais sûrement pas des cadavres emmurés.

Et alors qu'on croit que le pire a été révélé dans cette maison, une explosion terrible a lieu. Le garage attenant cachait une bombe destinée à effacer ces horreurs et peut-être d'autres éléments en cas de découverte par les autorités. Cette fois, c'est plus suggéré qu'avéré, mais ça revient au même : les héros ne savaient pas pour cette bombe et on été surpris, pris en défaut. Ce n'est qu'en introduisant Matt Graver et Alejandro Gillick que Sicario entraîne Kate (donc nous) dans quelque chose de plus grand et complexe. Et là pour le coup, non seulement, le but est de nous surprendre, mais même carrément de nous perdre.

Les rôles de Graver et Gillick ont été confiés à deux acteurs parfaits pour les incarner : Josh Brolin, odieux en macho sournois, et Benicio del Toro, impressionnant en loup solitaire et ombrageux (le comédien espagnol domine de la tête et des épaules tout le film par son charisme). Daniel Kaluuya est excellent également en agent qui sent que tout ça n'est vraiment pas réglo. Jon Bernthal, toujours dans les bons coups, est flippant en ripou.

Après, je ne veux pas avoir l'air de m'acharner sur elle, mais j'ai été moins convaincu par Emily Blunt. Certes elle joue très bien la tension, l'inquiétude. Mais je ne la trouve pas super crédible en agent du FBI décrite comme toujours la première à s'engager dans une fusillade. Physiquement déjà, elle ne paraît pas s'être entraînée pour le rôle comme le serait une telle femme d'action. Ensuite, sa composition manque cruellement de présence face à des interprètes sûrs d'eux comme Kaluuya, Brolin et surtout del Toro. Il y a quelques années, Jodie Foster aurait été impeccable pour ce personnage par exemple, avec son air buté et futé. Mais Blunt n'est vraiment pas du même bois que Foster.

Ce bémol mis à part, Sicario est un très grand film, et confirme à la fois le talent de Denis Villeneuve et surtout celui de Sheridan.

lundi 3 juin 2024

WIND RIVER (Taylor Sheridan, 2017)


Agent du service des eaux et forêts dans la réserve indienne de Wind River, Cory Lambert trouve le corps de Natalie Hanson, 18 ans, membre de la tribu des Arapahos du Nord. Le F.B.I. prévenu envoie l'agent Jane Banner sur place. La victime est autopsiée mais le médecin légiste établit une hémorragie pulmonaire due au froid intense mais ne peut affirmer avec certitude qu'elle a été assassinée même si elle a été violée.


Normalement, ce genre de conclusion empêche le FBI de poursuivre une enquête mais Jane décide de la mener en demandant l'assistance de Cory et du shérif de la réserve, Ben Shoyo. Le père de Natalie, Martin, sait que sa fille fréquentait un homme mais il ignore son identité et son adresse. Jane, Cory et Shoyo se rendent chez Chip, le frère de la victime, un toxicomane, qui leur donne le nom de l'amant de sa soeur, Matt Rayburn, employé sur un site de forage pétrolier voisin.


Avant de se rendre là-bas le lendemain, Cory raconte à Jane qu'il a lui aussi perdu sa fille, alors âgée de 16 ans, dans ces circonstances restées non élucidées et sans avoir retrouvé son corps. Jane comprend que cette affaire lui tient donc spécialement à coeur. La journée suivante, avec des renforts, Shoyo et Jane se rendent sur le site de forage où Curtis, le contremaître, et ses hommes leur réservent un accueil glacial, surtout après que l'agent du FBI demande à inspecter la caravane de Rayburn...


Quand Wind River sort en 2017, Taylor Sheridan est d'abord le scénariste qui monte : en effet, c'est lui qui a écrit le script de Sicario (Denis Villeneuve, 2015) et de Comancheria (David McKenzie, 2016), deux formidables polars, que leur auteur considère comme les deux premiers d'une trilogie sur la frontière américaine moderne. 


De l'aveu même de Sheridan, ce qui l'a inspiré, c'est le nombre effarant de personnes indiennes portées disparues et jamais retrouvées, car jamais vraiment recherchées par la police. Il plante sa caméra dans une réserve indienne où plusieurs affaires non résolues ont eu lieu, comme pour légitimer sa démarche (même si, après sa sortie, le film sera critiqué par des habitants du coin au prétexte que le cinéaste a cherché à exploiter la situation).


L'intrigue est poignante dès le début : cette jeune femme que Cory Lambert trouve morte gelée, les pieds nus, et comme l'autopsie le révélera battue et violée, a succombé au froid glacial qui a fait exploser des vaisseaux dans ses poumons après avoir marché pendant des heures et sur plusieurs kilomètres dans la neige.


De manière plus classique, Sheridan établit une correspondance entre ce drame et celui vécu par Lambert, qui, lui-même, a perdu sa fille, quasiment du même âge, mais sans avoir retrouvé son corps. Lambert est un chasseur, il régule la faune dans une réserve indienne où rôdent loups et lions des neiges (des pumas), un gars taiseux, divorcé (son couple n'a pas résisté au décès de sa fille), père d'un garçon métis.

Quand débarque Jane Banner, agent du FBI, celle-ci est accueillie avec méfiance. Ses manières sont brutales, elle ignore tout du contexte et n'a jamais côtoyé d'indiens. Pour elle, c'est une affaire à résoudre, qui plus elle en a héritée parce qu'elle était la plus proche des lieux quand on l'a appelée, et en plus la météo est exécrable, elle n'est pas équipée pour enquêter dans ces conditions.

C'est donc tout autant la résurgence d'un drame familier pour Lambert que la laborieuse mise en condition de Banner qui occupe le premier tiers du film. Très vite, les soupçons se portent sur des ouvriers du site de forage pétrolier et un certain Rayburn, amant de la victime. Sheridan ne construit pas son intrigue en s'appuyant sur une énigme compliquée, ce qui l'intéresse ce sont d'abord les personnages, les causes du décès, le contexte.

Avec ses paysages immaculés et sauvages, Wind River est ce qu'on pourrait appeler, pour reprendre la formule de William Irish, une "série blême". Sheridan fait surgir la violence de manière soudaine et fulgurante. Plus qu'un polar, on pense surtout à un western (comme ce sera ensuite le cas pour sa série à succès, Yellowstone). 

Lorsque la vérité éclate, un flashback, sans préavis, nous dévoile ce qui s'est passé : le spectateur est donc plus informé que ne le seront les héros, pour qui l'important devient ensuite de coincer le(s) coupable(s), mort(s) ou vif(s). C'est exactement la morale de moult westerns. Sheridan applique à sa mise en scène le même laconisme : quand viendra le temps de punir l'assassin, ce sera d'une manière plus cruelle qu'une exécution. Il mourra comme il a fait mourir. C'est littéralement glaçant. Mais les dernières scènes en réaction montreront surtout à quel point tout cela a bouleversé Jane, Cory et Martin.

Le film s'appuie sur casting formidable : Elizabeth Olsen est remarquable en agent qui met les pieds dans le plat. Graham Greene est superbe en vétéran désabusé. Jon Bernthal et Kelsey Asbille sont d'émouvants amants sacrifiés. Et puis il y a Jeremy Renner, futur héros de The Mayor of Kingstown (autre création télé de Sheridan, dont la saison 3 approche) : acteur prodigieux, à la présence intense et au jeu électrique, il incarne son rôle avec une sobriété impressionnante. Aujourd'hui, son statut a complètement changé puisque, plus que d'avoir été Hawkeye dans le MCU, il a survécu à un abominable accident et il en est revenu. Ce type est un miraculé et on ne peut plus le regarder comme un simple comédien : il est devenu un héros dans la vraie vie.

Pour toutes ces raisons, il faut voir Wind River, chef d'oeuvre de son auteur, qui est certainement un des scénaristes et metteurs en scène les plus passionnants à l'heure actuelle.

dimanche 2 juin 2024

PINE & MERRIMAC, VOLUME 1 (Kyle Starks / Fran Galan)

 






 


Linnea Kent est née et à grandi à Jamesport dans le Missouri. Jeune fille, sa soeur cadette, Alma, a été kidnappée puis retrouvée morte dans la rivière voisine. Cela a décidé de sa vocation : devenir officier de police.


En poste à New York, une de ses enquêtes lui fait rencontrer Parker, un boxeur soupçonné d'avoir tué son sparring partner. Elle confond le vrai coupable, le coach de Parker, et ils tombent amoureux puis se marient.


Eprouvant des difficultés à gérer ses émotions, Linnea démissionne de la police et rentre à Jamesport avec Parker où ils ouvrent une agence de détectives privés. Les seules affaires qu'elle refuse sont celles qui concernent des disparitions d'enfants. Jusqu'à ce que les parents de la jeune Tabitha sollicitent leur aide...


Linnea ne peut pas refuser. La disparue a été vue pour la dernière fois devant une station-service fréquentée par des bikers qui ont leurs habitudes dans un bar mal famé. Avec le soutien musclé de Parker, Linnea arrache à l'un d'eux des informations sur Tabitha, emmenée sur une île voisine.


Jody, un ami du couple, les y transporte à bord de sa péniche en pleine nuite. Sur place, Linnea et Parker trouvent des hommes armés qui montent la garde devant de grandes tentes à l'intérieur desquelles se trouvent des cellules souterraines, mais pas Tabitha. Repérés, Linnea et Parker filent après avoir entendu les gardiens évoquer une mystérieuse réunion au Chancellor Hotel de Jamesport - là où, actuellement, le sénateur Jack Lockridge prépare sa campagne pour l'élection présidentielle.


Linnea et Parker vont s'infiltrer et découvrir les étranges activités d'une secte pratiquant des sacrifices humains. Et ce n'est que le début d'un long cauchemar... A moins que ce ne soit juste un cauchemar ?


J'avais débuté la lecture de Pine & Merrimac dès la sortie de son premier épisode avant de lâcher l'affaire car déjà accaparé par d'autres comics et films à critiquer. Désormais, cette mini-série est terminée (bien que la fin ouverte du cinquième épisode laisse présager d'une suite, pas encore officialisée) et j'ai tout relu d'une traite pour vous en parler.
 

Ces dernières années, Boom ! Studios est certainement l'éditeur indépendant à avoir eu le plus de flair pour distribuer des comics en creator-owned. Ils ont sorti Something is killing the children, gros carton signé James Tynion IV et Werther Dell'Edera ;  Grim, autre succès par Stephanie Phillips et Flaviano (dont j'ai déjà parlé ici), sans oublier le "Massive-verse" de Kyle Higgins avec sa flopée de titres dans le même univers partagé (Radiant Black, Rogue Sun...) ; BRZRKR, par Keanu Reeves, Matt Kindt et Ron Garney...


C'est dire que quand cet éditeur propose une nouveauté, on peut y jeter un oeil car la qualité est souvent au rendez-vous. Pour ma part, c'est parce que j'avais adoré le travail de l'artiste espagnol Fran Galan sur le one-shot Werewolf by Night chez Marvel l'an dernier que j'ai voulu lire Pine & Merrimac.


Le postulat est classique : un couple de détectives privées, elle la tête, lui les muscles, enquête sur la disparition d'une jeune fille. L'affaire résonne en écho avec le passé de Linnea Parker dont la soeur fut autrefois kidnappée avant d'être retrouvée morte, un drame qui la décida à entrer dans la police. Flic, elle hérite du dossier d'un meurtre dont un boxeur, Parker, est le suspect n°1 mais confond le vrai coupable. Linnea épouse Parker et rentre chez elle, dans le Missouri.


Kyle Starks, le scénariste, ne perd pas de temps pour entrer dans le vif du sujet : les premières pages du premier épisode reviennent sur les origines des héros et très vite ensuite les parents de Tabitha, la disparue, font appel à leurs services. Ils explorent rapidement une première piste qui s'avère fructueuse mais aussi crapoteuse en lien avec un trafic d'humains. En parallèle, a priori sans rapport, un sénateur de la région fait campagne pour les présidentielles américaines...

Le récit se déploie sans temps mort, en s'accordant régulièrement des retours dans le passé pour creuser un peu plus les fantômes de Linnea et son amour fou avec Parker. Mais l'intrigue exploite aussi à fond l'aspect sordide de l'affaire sur laquelle le couple enquête, les dangers qu'elle représente pour eux, le tout dans le cadre d'une petite ville de la province des Etats-Unis trop tranquille.

Tout paraît se dérouler de manière classique et même convenue jusqu'à la fin du quatrième épisode qui s'achève par la mort choquante d'un des protagonistes. Le dernier épisode est poignant et fantastique à la fois, désarçonnant le lecteur qui, comme Linnea, ne sait plus où tout cela la mène. On devine que Starks a beaucoup regardé les films de David Lynch, en particulier Blue Velver, Lost Highway et Mulholland Drive pour concocter ce twist visant à brouiller ce qui est réel de ce qui ne l'est pas.

Mais ces références sont superbement digérées jusqu'au final (ou pas...) de la série, qui verse dans le fantastique, la boucle temporelle façon Un Jour sans fin version polar. Bien entendu, Boom ! Studios poursuivra l'aventure avec de nouveaux chapitres si la série a fait d'assez bonnes ventes (j'ignore ce qu'il est). Mais ça donne très envie d'en lire plus. Parce que Kyle Starks réussit in fine à vraiment nous surprendre en prenant une direction inattendue, imprévisible et spectaculaire, que son écriture (en particulier la caractérisation des personnages) est impeccable, que l'ambiance générale de l'histoire est prenante.

Et parce que Fran Galan produit un formidable travail. Il assume dessin et colorisation dans un style semi-réaliste - entendez que ses personnages ont cette touche d'exagération dans les proportions, les expressions, la gestuelle, qui forcent le trait juste ce qu'il faut. L'espagnol est un virtuose, son storytelling est toujours clair, fluide, et varié.

A intervalles réguliers, il nous régale de plans aux dimensions généreuses sublimement composées, avec des décors fouillés, un soin apporté au jeu d'ombres et lumière magnifique, et des enchaînements d'action d'une grande force (les bastons dont Parker se charge sont incroyablement dynamiques).

Enfin, la colorisation est somptueuse et je pèse mes mots (il vous suffit d'examiner les planches que j'ai postées pour illustrer cet article). La plupart du temps, Galan insiste sur une teinte, comme le bleu pour les scènes nocturnes ou le jaune-oranger pour les scènes diurnes, qui font ressortir les ambiances de façon intenses sans que les scènes ne perdent en lisibilité. Avec un artiste de ce niveau, le matériau est véritablement transcendé.

Pine & Merrimac est une réussite qui ne doit pas s'arrêter là, même si on en apprécie la lecture d'un seul bloc plutôt qu'au rythme mensuel. Souhaitons qu'un éditeur compétent en France en tire une bonne traduction vite.

samedi 1 juin 2024

2 GUNS (Baltasar Kurmakur, 2013)


Bobby Trench est un agent de la D.E.A. (Drug Enforcement Administration). Michael Stigman est un Navy Seal. Tous deux sont en mission d'infiltration mais chacun ignore tout de la véritable nature de l'autre. Ensemble, ils se rendent au Mexique pour y rencontrer le baron de la drogue Papi Greco qui doit leur fournir de la cocaïne, grâce à laquelle ils espèrent l'arrêter. Mais une fois sur place, surprise : au lieu de la drogue promise contre de faux passeports, Greco les paie en argent liquide.


Lorsqu'ils repassent la frontière, Trench et Stigman sont arrêtés par la police des douanes et emmenés chacun dans une salle d'interrogatoire. Tandis que Stigman jure ne pas savoir pourquoi il est là, Trench fait son rapport à Jessup, son supérieur, à qui il résume ce qui s'est passé avec Greco. Puis il rejoint dans un hôtel sa collègue et maîtresse Deb Rees qu'il convainc de la possibilité de coincer Greco pour évasion fiscale si lui et Stigman braquent la banque au Texas où il dépose son argent.


Nouvelle surprise : lors de ce braquage, Stigman, qui vide les coffres, découvre qu'ils contiennent bien plus que les trois millions de dollars escomptés. Après s'être enfui avec le butin et avoir tout compté dans le désert, c'est quarante millions de dollars qu'ils ont ramassés ! Stigman surprend Trench en lui tirant dessus et c'est alors qu'il découvre qu'il appartient à la DEA. Il rejoint le lieutenant Quince, son supérieur, à qui il remet le magot mais qui le réprimande pour ne s'être pas assuré qu'il avait tué Trench.


Stigman comprend que ces reproches vont lui coûter cher et il prend la fuite. Trench, lui, a rejoint par ses propres moyens le domicile de Jessup blessé par balles par Earl  qui réclame l'argent sinon il fera en sorte que la mort de Jessup lui soit imputé. Trench rejoint l'appartement de Stigman et les deux hommes, coincés, doivent s'allier pour récupérer le fric et être blanchis...


2 Guns est l'adaptation de la mini-série en comics écrite par Steven Grant et dessinée par Mateus Santolucco. Je tiens à préciser que je ne l'ai pas lu et j'ai donc découvert le film sans savoir de quoi il parlait et j'ignore si le résultat est fidèle à sa source.


Commençons par les points positifs : il s'agit d'un polar très divertissant, un buddy movie classique où les deux héros n'ont rien pour s'entendre mais devront s'unir pour se sortir d'une situation compromettante pour eux. Le scénario abonde en péripéties et rebondissements, ne reculant devant rien pour compliquer la tâche de ces deux "taupes" et offrant un spectacle efficacement mené, sans temps mort.


Il n'est pas difficile de se laisser embarqué dans leurs aventures : Bobby Trench est un type cool, charmeur, affable, tandis que Mike Stigman est une tête brûlée, têtu, frimeur. Ils se chamaillent sans arrêt parce que Stigman adresse des clins d'oeil à toutes les jolies filles qu'il croise et prend de haut tous les mecs qui essaient de la ramener. Trench, lui, est toujours sûr de son fait et cette arrogance le conduit à considérer tout ce qui arrive avec le détachement du gars qui en a vu d'autres, même si les événements peuvent lui donner tort.

Trench est à la coule avec une de ses collègues, la très caliente Deb, tandis que Stigman est un dragueur qu'on ne voit jamais passer à l'acte - pour autant, le film ne joue jamais sur la possibilité que ce dernier ne serait pas un tombeur de filles et serait en fait attiré par les garçons, voire son partenaire. 2 Guns est premier degré, assumant son virilisme et ne perdant pas son temps en allusions.

Les méchants sont nombreux mais ont tous le même objectif : mettre la main sur un pactole de quarante millions de dollars. La CIA, les Navy Seals, la DEA, les narcos, tous sont incarnés par des figures écrites sans subtilité, donc sans excuse : ce sont des crapules, usant volontiers de la violence, de l'intimidation, abusant de leur pouvoir, n'ayant confiance en personne, prêts à sacrifier leurs éléments et à éliminer ceux qui se dressent en travers de leur chemin. Mais, attention, ils ne sont pas idiots pour autant et un twist révèle dans la dernière partie que le plus malin n'est pas du tout celui qu'on croit (même si ça ne lui porte pas bonheur...).

Baltasar Kurmarkur réalise ça sans génie mais ce n'est pas désagréable. Alors qu'on pouvait craindre une esthétique un peu bling-bling et un montage trop haché, le cinéaste surprend agréablement en filmant tout ça avec déjouant nos attentes, laissant l'intrigue se déployer et rester lisible, soulignant la caractérisation des personnages, et confiant en ses acteurs, tous habitués à ce genre de production.

Toutefois, 2 Guns a un vrai problème d'écriture : il lui manque un vrai prologue qui expliquerait comment Trench et Stigman se sont rencontrés et sont devenus amis au point d'aller commercer avec un baron de la drogue puis de braquer la banque où ce dernier dépose son argent. Cela suppose une complicité de longue date qui n'est jamais certifiée. Au contraire : il apparaît, lors du comptage du pactole, qu'ils semblent ne pas se connaître depuis longtemps et ne se faire que modérément confiance (Trench s'apprête à arrêter son partenaire en lui présenter son insigne).

Bref, ça ne colle pas. Et pourtant, cela aurait pu être facilement corrigé, par exemple en montrant ou en glissant dans les dialogues que Trench et Stigman se sont connus autrefois (par exemple à l'armée) et se sont retrouvés pour ensuite escroquer, sous couverture et sans qu'aucun des deux ne soupçonne l'autre, Greco. Mais, visiblement, le scénariste, Blake Masters, a oublié d'y penser, estimant que de toute façon ça ne devait guère avoir d'importance. 

Du coup, au début, on croit que les deux héros sont des partenaires pour ensuite découvrir qu'ils sont de quasi-inconnus l'un pour l'autre, ce qui contredit toute leur relation (fondé sur la confiance dans un job qui en nécessite). Il est impossible de passer outre cela et le film traîne cette incohérence tout du long après que Stigman abandonne Trench dans le désert.

La casting est toutefois excellent : Edward James Olmos (Greco), Bill Paxton (Earl), James Marsden (Quince) sont impeccables en méchants. Paula Patton (Deb) est affolante de sensualité et de duplicité. Et surtout le tandem Denzel Washington - Mark Wahlberg fonctionne à merveille : Washington rejoue son rôle de mec cool qu'il maîtrise à la perfection, avec cette classe désinvolte et ce léger surjeu jubilatoire, Wahlberg campe ce gars effronté et risque-tout dont il a aussi fait sa marque de fabrique. Avantage quand même à Washington, impérial.

Facile, un peu trop même, mais divertissant, incontestablement. 

jeudi 30 mai 2024

ULTIMATE SPIDER-MAN #5 (Jonathan Hickman / David Messina)


"Suis-je un garçon... Ou homme ? Suis-je un héros... Ou quelque chose d'autre ?" : c'est ce que se demande Harry Osborn au terme d'un récit qui revient sur les origines du Bouffon Vert...


Et si le vrai personnage principal de Ultimate Spider-Man version 2024 était Harry Osborn, le Bouffon Vert ? C'est une théorie qui peut surprendre mais qui ressemblerait bien à Jonathan Hickman. Souvenons-nous de ce qu'il avait dit lorsqu'il avait rebâti les X-Men...


"J'ai appris que certains d'entre vous n'appréciez pas ma façon d'écrire les X-Men. A vous, je veux dire ceci : chaque mois, je vais écrire cette série en faisant tout pour qu'on me vire. Mais ça n'arrivera pas..." Hé bien, j'ai comme l'impression que le scénariste est en train de refaire le même coup.


Je m'explique : je ne lis pas de critiques avant de lire un comic-book (ou d'aller voir un film ou d'écouter un disque). C'est ma règle et j'y tiens, comme disait Brassens. En revanche, après, je suis parfois curieux de voir comment mes contemporains, qui s'essaient à l'analyse critique, comme moi avec ce blog, parlent de leur lecture.


Ce que j'ai retiré de l'avis des autres à propos d'Ultimate Spider-Man version Hickman, c'est généralement que son Peter Parker semblait s'engager à reculons dans sa nouvelle vie de super-héros tout en sachant qu'il avait accepté le "cadeau" de Tony Stark parce qu'il avait toujours senti qu'il manquait quelque chose dans sa vie, comme si on l'avait empêché d'être celui qu'il était destiné à devenir.

Cette remarque (ou ce reproche, c'est selon) n'est pas faux : Peter Parker ici est hésitant, il paraît dépassé par ce qu'il a accepté, il avance avec le frein à main. Et d'ailleurs n'est-ce pas d'abord pour cela qu'il n'a guère brillé jusqu'à présent dans le feu de l'action ? En revanche, sa rencontre avec Norman Osborn l'a bousculé : d'abord parce que ce dernier l'a aussitôt démasqué et ensuite parce qu'il l'a interrogé sur ce qu'il comptait faire avec les pouvoirs qu'il a acquis.

Ce cinquième épisode, qui est aussi le pénultième de ce premier arc de la série, va dévoiler les origines de Harry Osborn, comment il est devenu le Bouffon Vert, ce qui l'anime, le motive, ses méthodes d'action. Et c'est là qu'on voit la déviation opérée en profondeur par Hickman, c'est-à-dire faire de ce personnage peut-être le véritable héros, ou du moins le moteur de la série.

Tout démarre par l'attentat commis par les maîtres du monde, le Conseil du Créateur, mais imputé à Tony Stark/Iron Lad. Dans cette tragédie, Harry a perdu son père, Norman, et sa mère, Emily. Peu après, il apprend par l'avocat de son père (ici représenté avec les traits de John Romita Sr., ce qui a tout d'une adresse à celui que Hickman considère comme le père graphique de Spider-Man - et c'est assez amusant quand on se souvient du portrait décalé de Steve Ditko par Tom King et Jorge Fornes dans Rorschach) qu'il hérite de tout son empire avec sa propre épouse, Gwen Stacy. 

Peu après, Harry rencontre Wilson Fisk qui, ne voulant pas être associé au nom de Stark (le terroriste qui a tué des innocents à New York), lègue la compagnie de ce dernier au fils Osborn. Et, une fois dans la place, Harry, Gwen et un ingénieur du nom d'Otto Octavius découvrent les armures d'Iron Man et des fichiers stupéfiants sur le Conseil du Créateur...

La façon dont Hickman s'y prend est tout à fait sidérante : d'une part, il consacre un épisode entier à cette origin story, comme ça à la presque fin de l'arc ; ensuite il réussit à injecter dans le récit des éléments déterminants de façon très concise et percutante (les révélations sur Howard Stark, les secrets du Conseil du Créateur) ; et enfin il rédige un dialogue vif entre Harry et Peter sur ce qu'ils pourraient (devraient !) faire ensemble. Avant une ultime scène glaçante sur les moyens que se donne Harry pour obtenir des infos supplémentaires...

Je vais vous dire : quand j'ai commencé cette lecture, j'étais un peu échaudé parce que Marco Checchetto ne fait que dessiner la couverture, laissant encore une fois David Messina se charger des pages intérieures. Mais Messina se montre beaucoup plus en forme que le mois dernier, assumant un numéro avec des scènes et un découpage plus variés, plus exigeants : son style est différent de celui de Checchetto mais, définitivement, si c'est lui qui doit continuer à le suppléer, je dis "banco".

J'étais aussi perplexe parce que, en tournant les pages, ne voyant pas Peter, je m'interrogeai sur le procédé de Hickman, sa capacité à rendre Harry intéressant, et surtout à faire avancer l'intrigue. Et puis, paf ! il m'a eu, encore une fois. C'est passionnant, c'est efficace, ça progresse drôlement, et donc ça fonctionne, carrément. C'est inattendu, déroutant, mais à la fin de l'épisode, vraiment, rien n'est plus pareil et je suis motivé comme jamais pour lire la suite.

Il est quand même très fort, Hickman. Le reste des publications Ultimate ne m'attire pas du tout (même si je vais peut-être donner sa chance à The Ultimates). Mais Ultimate Spider-Man, c'est un carton plein : c'est intelligent, malin, original, captivant, et bien dessiné, ce qui ne gâche rien. Je n'ai pas l'impression que Hickman ait autant de contrôle sur tout cet univers qu'il en avait sur celui des X-Men (où il était toujours crédité comme "Head of X"), et c'est sans doute dommage (même si c'est certainement aussi un choix de sa part de se cantonner à une série, après avoir redémarré la machine). Mais ce qu'il fait avec ce titre, c'est parfait.

De quoi regretter que Panini ne traduise pas ça comme à l'époque du premier univers Ultimate, avec des revues dédiées à chaque série (à la place, les vf-istes auront droit à une revue anthologique), parce que s'il y a bien un titre immanquable, c'est celui-ci (alors que Ultimate Black Panther est jugé moyen, et Ultimate X-Men complètement hors sujet). Mon conseil donc : procurez-vous le trade peperback (en Septembre prochain), ça vous coûtera moins cher que la revue vf et vous n'aurez pas besoin de vous taper le reste de la gamme.