mardi 21 mai 2024

MOTHERS' INSTINCT (Benoît Delhomme, 2024)


Années 1960. Dans leur banlieue chic, Celine et Alice sont deux voisines, toutes deux mères de garçons du même âge. Alice organise une fête surprise pour l'anniversaire de Celine au cours de laquelle cette dernière et son mari, Damian, remarque des tensions dans le couple de leur amie et de son époux Simon (elle aimerait retravailler comme journaliste dans un quotidien de presse écrite, il est réticent). 


Le lendemain, Max, le fils de Celine et Damian, manque l'école, fiévreux. Mais Alice le remarque plus tard dans la matinée, debout sur le bord du balcon de sa chambre en train d'essayer d'accrocher à la branche d'un arbre le nichoir qu'il reçu en cadeau la veille. Elle court avertir Celine mais quand celle-ci atteint la chambre, son fils a fait une chute mortelle.


Après l'enterrement, Celine s'absente pendant un mois pour se remettre. A son retour, elle se réconcilie avec Alice qu'elle avait évité après le tragique accident de Max. Theo, le fils d'Alice et Simon, se rapproche de Celine au point de l'inviter à sa fête d'anniversaire, malgré les réserves de sa grand-mère qui ne trouve pas cela très approprié. D'ailleurs, cette dernière est foudroyée par un infarctus après les festivités.


Alice soupçonne quelque chose et demande à ce que soit pratiquée une autopsie qui révèle que sa belle-mère ne prenait plus ses médicamentes pour le coeur. Elle se met alors à soupçonner Celine dont le comportement envers son fils est de plus en plus invasif...


En dire plus serait criminel car Mothers's Instinct est un film positivement surprenant. Mais d'abord revenons sur sa genèse. Au départ, il y a le roman de Barbara Abel, Derrière la haine, qui est adapté une première fois en 2018 sous le titre Duelles, par le réalisateur Olivier Masset-Depasse, avec dans les rôles principaux Vicky Kripes et Anne Coesens.


Pas vraiment un gros succès au box office mais suffisant apparemment pour attirer l'attention de la société de production de Jessica Chastain qui en acquiert les droits pour un remake. Mieux même : la star souhaite que Masset-Depasse en reste le réalisateur. Sauf que celui-ci finit par décliner l'offre et c'est au directeur de la photographie Benoît Delhomme que revient le poste.
 

Delhomme est déjà connu aux Etats-Unis (on lui doit entre autres la photo sublime de Inside Llewyn Davis des frères Coen). Entre temps, Chastain convainc son amie Anne Hathaway (avec qui elle partagea l'affiche d'Insterstellar de Christopher Nolan, même si elles n'avaient aucune scène ensemble) de rejoindre le projet.

Mothers' Instinct commence comme un suburban drama classique, il évoque d'ailleurs ouvertement des séries comme Desperate Hosewives ou Why Women Kill, avec ses deux héroïnes névrosées dans les années 60. Celine et Alice sont des mères au foyer entretenues par leurs riches et beaux époux mais qui s'ennuient dans leur existence étriquée. En revanche, ce sont deux mères aimantes, très attachées à leur progéniture qu'un tragique accident va éprouver quand Celine perd son fils.

La riche idée du casting est de ne pas avoir donné les rôles aux actrices les plus prévisibles. Anne Hathaway endosse celui de Celine, la plus durement frappée, alors que Jessica Chastain interprète Alice, son amie. En brouillant ainsi les cartes, le récit devient plus imprévisible car on n'imagine pas la douce et belle Hathaway dans la peau d'une femme qui va dérailler tandis que Chastain joue celle qui sombre (à tort ? A raison ?) dans la paranoïa.

L'autre réussite du scénario, c'est d'écarter les maris. Damian s'isole et sort du cadre, on ne fait que deviner les tensions dans son couple, son alcoolisme suite au drame, ses reproches tacites contre sa femme. Simon est un peu plus présent avec Alice mais il se montre perplexe devant les soupçons de celle-ci et préfère rester à distance.

On se concentre donc sur les deux amies et entre elles sur Theo, le fils d'Alice, envers qui Celine adopte un comportement de plus en plus déroutant. Elle s'y attache démesurément d'abord, et le spectateur interprète ça comme une manière pour elle de rapporter l'amour qu'elle avait pour son enfant sur celui de sa meilleure amie. C'est dérangeant, mais pas choquant.

Toutefois, ça va le devenir à mesure que le script et la réalisation nous suggère que peut-être Celine est vraiment capable du pire. Et si, en fait, elle cherchait à éliminer Theo, comme si elle voulait que Alice éprouve la même peine atroce qu'elle ? La mort de la grand-mère du garçon, dans des circonstances troubles (l'autopsie révèle qu'elle ne prenait plus ses médicaments pour le coeur et le mari de Celine travaille justement dans l'industrie pharmaceutique), souligne le malaise.

Ne croyez pas pourtant que Mothers' Instinct a révélé toute sa perversité. Jusqu'au bout, le spectateur ne verra rien venir. On est aussi inquiet que Alice, tout en compatissant pour Celine. Il y a des scènes vertigineuses, comme lorsque Theo veut lui aussi se jeter du balcon de sa chambre et qui remettent une pièce dans la machine. On ne sait littéralement jamais sur quel pied danser dans cette histoire qui se mue en un suspense parfait.

Pour ses premiers pas derrière la caméra, Benoît Delhomme s'en sort donc magistralement. Il sait créer une ambiance perturbante, le rythme est parfaitement dosé, les rebondissements jamais outranciers. Et sa direction d'acteurs témoigne d'une vision aboutie.

Anne Hathaway est extraordinaire d'ambiguïté en Celine, cette femme que le deuil pourfend complètement. Face à elle, Jessica Chastain est également exceptionnelle en voisine les nerfs à vif (seule bizarrerie : pourquoi s'est-elle teinte en blonde alors que c'est une splendide rousse, dont l'enfant est également roux dans le film ? C'est un détail, mais ça n'a cessé de m'interroger pendant tout le film). Josh Charles et Anders Danielsen sont évidemment éclipsés mais c'est un choix dans la narration, pas un manque de talent.

En tout cas, la prochaine fois que vous verrez un gamin à un balcon, vous allez sérieusement flipper après avoir vu Mothers' Instinct.

dimanche 19 mai 2024

MINOR THREATS, VOLUME 1 : A QUICK END TO A LONG BEGINNING (Patton Oswalt & Jordan Blum / Scott Hepburn)


Twilight City. Frankie Follis est une ex-super vilaine qui a sévi sous le pseudonyme de Playtime aux côtés de sa mère, Toy Queen. A présent, cette dernière a raccroché et Frankie, après plusieurs séjours derrière les barreaux, est devenue barmaid dans un tripot fréquenté par des super malfrats. Son ex-mari élève leur fille à qui elle rend visite sans réussir à regagner leur confiance.



Un soir pourtant tout va basculer pour Frankie et ses clients quand Snake Stalker déboule dans le bar avec son partenaire Reptilian gravement blessé. Celui-ci a échappé de peu à la mort sous les coups de The Insomniac, un super-héros dont le sidekick, Kid Dusk, a été enlevé et assassiné par The Stickman, un déséquilibré.


L'équipe de super-héros The Continuum avertit Twilight City que The Stickman est activement recherché et quiconque l'aidera sera sévèrement puni. Frankie Follis craint pour sa sécurité, celle de ses proches, de tout son quartier et a alors une idée : convaincre quelques-uns de ses clients à débusquer The Sitckman avant The Continuum et le livrer aux héros, mort ou vif...


Alors que, actuellement, le deuxième volume de Minor Threats est publié (deux épisodes sur quatre déjà parus), j'ai eu envie de revenir sur cette série initialement sortie en 2022 et qui fut un de mes coups de coeur à l'époque.


A l'origine de ce projet, on trouve le comédien Patton Oswalt, un grand fan de comics super-héroïques (il a notamment prêté sa voix pour le dessin animé M.O.D.O.K. ou pour Matthew le corbeau dans la série Sandman, a incarné Pip le Troll dans Les Eternels de Chloe Zhao). Il s'est associé au scénariste Jordan Blum pour créer Minor Threats.

Leurs efforts leur ont valu les louanges de nombreuses célébrités (Neil Gaiman, Taïka Waititi...) et elles sont méritées. Toutefois, il vaut mieux prévenir le fan qui n'apprécie pas qu'on pastiche ses comics favoris car cette lecture s'amuse volontiers à revisiter quelques figures bien connues. On y croise ainsi un ersatz de Batman et du Punisher avec the Insomniac, de Robin avec Kid Dusk, the Continuum évoque la Justice League ou les Avengers, Frankie Follis/Playtime s'inspire clairement de Toybox (cf. Top 10 d'Alan Moore, Gene Ha et Zander Cannon), etc.

Toutefois, Minor Threats ne saurait se résumer à un exercice de style : Oswalt et Blum ont élaboré une intrigue solide et nerveuse, établi un univers dense, et si ce premier volume ne compte que quatre numéros, c'est très mouvementé et donc, un deuxième tome est en cours de publication et des spin-off sont déjà annoncés.

L'argument est simple et accrocheur : que se passerait-il si un super criminel fou (the Stickman, le Joker de Twilight City) tuait le partenaire d'un super-héros aux méthodes expéditives (the Insomniac remplaçant Batman) ? Fou de chagrin et de colère, ce dernier se lancerait à la poursuite du tueur avec, ici, l'intention de le supprimer tandis que ses acolytes ratisseraient les bas-fonds. Mais surtout les super-vilains pourraient se liguer pour mettre la main les premiers sur le fugitif, histoire que les justiciers ne s'en prennent à eux, ne détruisent leur quartier, ne ruinent leurs trafics, ne menacent leurs proches, etc.

Evidemment, pour pimenter tout ça, c'est à des vilains de second ordre que Oswalt et Blum vont s'intéresser, afin que l'issue de leur récit soit imprévisible. Les Menaces Mineures sont donc ici Playtime, une voleuse qui a raccroché après plusieurs séjours en prison ; Brain Tease, un gredin aussi vantard que ridicule ; Scalpel, une chirurgienne clandestine ; Pigeon Pete, un vétéran dépassé ; et Snake Stalker, un malabar dont l'ami (amant) a été rudoyé par the Insomniac.

Tous les cinq s'aventurent donc dans les bas quartiers en quête de the Stickman en devant déjouer la surveillance des super-héros et sans éveiller les soupçons de la communauté des super-bandits. On découvre que, poussés dans leurs retranchements, cette bande de seconds couteaux aux pouvoirs improbables, s'avère très complémentaire et ingénieuse, même si elle se trouve souvent prise entre deux feux et risque constamment sa peau. Par ailleurs, on apprend qu'il y a un traître dans leurs rangs...

Oswalt et Blum ne se contentent pas de servir un divertissement plaisant, marrant souvent, dramatique aussi : ils réfléchissent à ce qui sépare héros et vilains, bons et méchants dans une situation de crises. Et on mesure que dans ce contexte un justicier peut devenir aussi cinglé et violent que celui qu'il traque, qu'une équipe de super-héros adopte volontiers l'attitude d'une milice se moquant des procédures alors que leurs adversaires répondent encore à un code d'honneur. Surtout, ils dépeignent cette communauté de voyous costumés comme une famille de coeur, soudée, solidaire, n'appréciant pas qu'en leur sein se trouve un maniaque ou traître, et sachant négocier une paix des braves à l'issue de la bataille.

Scott Hepburn est l'artiste parfait pour cette série : voilà encore un dessinateur dont les Big Two n'ont su que faire, l'utilisant comme doublure ou le plaçant sur des titres sans avenir. Hepburn a ainsi suppléé Chris Bachalo sur Spider-Man/Deadpool ou illustré les aventures modernes de Drax the destroyer. Puis quand les scénaristes de Minor Threats ont fait appel à lui en lui proposant d'être co-créateur, il s'est investi avec passion dans ce projet.

Son dessin regorge d'énergie et appuie sur un sens certain de l'exagération dans les physionomies et les expressions. On est à la limite du cartoon, sans y tomber complètement. En témoigne le soin apporté aux designs des personnages, de leurs costumes, la diversité de leur apparence, mais aussi des décors (la ville existe vraiment, et les bas quartiers sont très détaillés). Le découpage encadre avec rigueur cette folie et assure une lisibilité de tous les instants.

A ce jour pourtant, aucun éditeur français (à ma connaissance en tout cas) ne s'est préoccupé de traduire Minor Threats alors que c'est quand même publié en vo chez Dark Horse. Donc, en attendant un éventuel tome en français, procurez-vous le trade paperback, qui propose son lot de bonus. 

samedi 18 mai 2024

CHALLENGERS (Luca Guadagnino, 2024)


2006. Patrick Sweig et Art Donaldson , amis d'enfance, remportent le tournoi junior de l'U.S. Open en double messieurs. Lors d'une soirée, ils font la connaissance de Tashi Ducun, jeune joueuse très prometteuse dont ils sont tous les deux amoureux et qu'ils invitent à boire un verre dans la chambre qu'ils partagent pour parler tennis. Mais l'ambiance se réchauffe quand elle les invitent à ses côtés sur le lit et qu'ils l'embrassent à tour de rôle. Elle promet alors de donner son numéro de téléphone à celui qui gagnera la finale junior en simple messieurs le lendemain.

 


C'est Patrick qui remporte la partie et le coeur de la jeune femme. Il rejoint le circuit professionnel alors que Art et Tashi s'inscrivent dans la même académie pour s'améliorer. Art pense que Patrick, souvent absent, ne prend pas son couple au sérieux et quand il rejoint Tashi, ils se disputent sur leurs ambitions sportives et sentimentales. Fâché, Patrick n'assiste pas au match que dispute Tashi et au cours duquel elle se blesse gravement au genou droit. Quand il resurgit à l'infirmerie, avec Art déjà là, Patrick est congédié sans ménagement par la jeune femme.


Malgré ses efforts pour renouer avec son plus haut niveau, Tashi renonce à sa carrière et Art la convainc de devenir son coach. Les années passent et ils deviennent amants puis époux et parents d'une petite fille. La carrière de Art en fait un champion que les sponsors s'arrachent. Mais la compétition la lasse. Pour le motiver avant l'U.S. Open, Tashi l'inscrit au tournoi de New Rochelle. Où Patrick, dont la trajectoire décline depuis longtemps, espère bien décrocher une invitation pour l'US Open...
 

Depuis le succès de Call me by your name, la carrière de Luca Guadagnino a, comme celle du personnage de Patrick Zweig, décliné sérieusement. Pourtant, ça ne l'empêche pas d'attirer des acteurs renommés. Ainsi, il a signé un remake de Suspiria (un classique de Dario Argento) puis une romance cannibale (Love and Bones, avec à nouveau Timothée Chalamet), et dans les prochains mois il sortira un nouvel opus avec Daniel Craig puis encore un autre avec Andrew Garfield et Julia Roberts.


Challengers est donc l'occasion pour Guadagnino de se refaire une santé avec de jeunes comédiens en plein boum. La critique a bien accueilli cet effort tout comme le public. Désormais disponible en VOD, j'en ai profité pour découvrir ce long métrage et vérifier s'il méritait ces louanges.


Sans être parfait, loin s'en faut, c'est effectivement concluant. Bon, c'est bien trop long pour ce que ça raconte (131' !), le cinéaste ne peut s'empêcher de racoler quelque peu avec un homo-érotisme facile, et sa réalisation semble davantage se concentrer sur la manière de rendre les matchs de tennis visuellement distrayant que sur la direction des acteurs et le traitement du script. Mais dans l'ensemble, ça fonctionne.


Ce qui m'a frappé, c'est que, justement, le scénario  de Justin Kuritzkes aurait pu raconter bien des choses sur le tennis, ses joueurs, leur rivalité, leurs amours, mais finalement, cela aboutit à une histoire de triangle amoureux très classique, une sorte de Jules et Jim dans le milieu de la petite balle jaune, sans le lyrisme du classique de Truffaut, encore moins son aspect romantique et tragique.

Au centre de l'intrigue, la belle Tashi, destinée à devenir une championne, joue avec les coeurs de deux beaux et jeunes tennismen. Elle se donne à l'un avant de le quitter pour un motif très artificiel (le punissant pour une blessure dont il n'est aucunement responsable et qui met fin prématurément à sa carrière). Inévitablement, elle tombe dans les bras de l'autre dont elle devient le coach, puis la maîtresse, puis la femme. Avant que le premier prétendant ne resurgisse et ne sème le trouble dans leur "trouple"...

Tout ça est cousu de fil blanc, et ni le scénariste ni le réalisateur ne font même semblant d'essayer de déjouer les attentes du public. Sauf qu'ils créent presque sans le faire attention un personnage plus attachant que les deux autres et qui fait dérailler cette mécanique pour raconter quelque chose de plus touchant, de plus vibrant aussi, de plus trouble surtout.

Le personnage de Tashi rappelle des championnes précoces au destin plus ou moins contrariés (j'ai pensé à Monica Seles, dont la carrière ne se remit jamais d'une agression au couteau par un fan dérangé). Celui de Art évoque les machines à gagner imperturbables comme Borg, Federer (même si son interprète, lui, dit s'être inspiré d'Agassi - c'est complètement loupé car Agassi était bien plus extravagant même s'il a avoué, une fois retraité, avoir souvent détesté la compétition). Mais c'est bien Patrick qui s'avère le plus intéressant, celui qu'on aime le plus, parce que c'est l'archétype du loser magnifique, celui dont on souhaite qu'il prenne sa revanche.

Guadagnino s'échine donc comme un beau diable à filmer les échanges sur les court avec le plus d'imagination possible : on a droit à la caméra-balle (qui aurait tendance à vous donner la nausée), à des panotages de caméra hyper rapides (pas génial pour la lisibilité de l'action), moult plongées et contre-plongées, des plans filmés à travers des transparences (comme si les joueurs étaient debout sur une surface transparente comme du verre)... Tout ça est rigolo au début, lassant à la fin. Dans le même genre, il existe un film, méconnu et charmant, La Plus Belle Victoire (Richard Loncraine, 2004, avec Kirsten Dunst et Paul Bettany), qui était bien plus sobre et tout aussi efficace.

Construit de façon non-linéaire (avec de fréquents allers-retours présent-passé), le film produit un effet de superficialité constante, comme s'il fallait absolument compliquer quelque chose qui est pourtant très simple mais qui tue dans l'oeuf beaucoup de l'émotion potentielle.

Reste donc les trois acteurs principaux. Zendaya est une nouvelle impeccable, cabotine jusque ce qu'il faut, avec ce charme affolant, cette présence, ce charisme indéniables. Mike Faist est un peu fade en champion fatigué. Par contre, Josh O'Connor domine tout le film avec une composition d'ex-espoir déchu, dont on ne sait jamais s'il est un tire-au-flanc provocateur ou simplement un type brisé par un chagrin d'amour jamais cicatrisé. C'est lui le meilleur personnage du film, son meilleur joueur.

Parfois horripilant, parfois fulgurant, frimeur mais prenant, Challengers a vraiment les qualités de ses défauts (à moins que ce ne soit le contraire). Pas suffisant pour faire de Guadagnino le grand cinéaste qu'il pense être. Mais largement pour confirmer que Zendaya et Josh O'Connor sont, eux, déjà en haut du classement ATP.

vendredi 17 mai 2024

FREE FIRE (Ben Wheatley, 2016)

 

Par une nuit froide de 1978, alors qu'ils rejoignent en camionnette leurs camarades de l'I.R.A. Chris et Frank, Stevo raconte à Bernie comment la veille il a été frappé par le cousin d'une fille à laquelle il demandait une faveur sexuelle. Les deux jeunes hommes retrouvent à l'extérieur d'un entrepôt Chris et Frank en compagnie de Justine, qui a organisé leur rencontre avec des marchands d'armes. Ord, le représentant de ces derniers, les fait entrer dans l'entrepôt.



Ils font la connaissance de Vernon et de son partenaire Martin, suivis de Harry et Gordon. Malgré le tension ambiante et le fait que Vernon se soit trompé de marque de fusils, la transaction s'opère. Harry et Gordon déchargent les caisses d'un van tandis que Chriss remet une mallette pleine d'argent à Martin qui vérifie que la somme correspond au prix fixé.


Mais la situation dérape brusquement car Stevo reconnaît Harry, l'homme qui l'a frappé la veille, et réciproquement. Justine et Ord cherchent à calmer les deux hommes et Stevo accepte de présenter des excuses pour son comportement. Avant de se vanter de ce qu'il a fait à la cousine de Harry. Celui-ci dégaine alors son revolver et tire sur Stevo, le blessant à l'épaule. Les deux groupes se séparent et commencent à se tirer dessus. Martin est touché à la tête et s'effondre, la mallette d'argent tombe à côté de lui.
 

Pour ne rien arranger, deux tireurs postés en hauteur ouvrent le feu sur les deux groupes  - sans lien avec aucun des deux...


J'ai procédé par ricochet : après avoir vu le dernier film de Guy Ritchie avec Henry Cavill (The Ministry of Ungentlemanly Warfare), j'ai enchaîné avec leur précédente collaboration (Des Agents très spéciaux - Code : U.N.C.L.E.) où Cavill donnait la réplique à Armie Hammer. Lequel tient un des premiers rôles de ce Free Fire.


C'est la deuxième fois que je vois de film que j'avais découvert il y a quelques années, un peu par hasard, en apprenant qu'il avait été co-produit par Martin Scorsese. C'est un polar à tout petit budget (7 M $), dont l'action se situe à la fin des années 70, en forme d'exercice de style. Ou comment tenir 90' avec pour quasiment seul argument une longue fusillade entre des hommes de l'IRA et des trafiquants d'armes.


En réalité, il n'y a évidemment pas que ça. Déjà, la fusillade dantesque à laquelle se livrent les personnages ne débute qu'à la trentième minute. Mais surtout on ne fait pas que se tirer dessus dans Free Fire puisqu'il s'agit, un peu comme Reservoir Dogs auquel il est fait explicitement référence, d'un huis clos où le spectateur est invité à parier sur the last man standing (le dernier survivant).

Ben Wheatley est un drôle de cinéaste : révélé en 2011 par Kill List, ce monteur de formation a fait ses classes à la télévision anglaise. Amoureux du cinéma bis, il a visiblement mis toute son énergie dans Free Fire, mélange de film d'exploitation et de néo-film noir. Le résultat ne connaîtra pas le succès en salles (n'engrangeant qu'un peu plus de 2 M $ de bénéfices) et condamnant Wheatley à renoncer à un plus gros projet ensuite (un film sur des chasseurs de monstres qui devait réunir Armie Hammer et Alicia Vikander) déjà bien avancé en pré-production. Depuis, il a signé un remake dispensable de Rebecca de Hitchcock d'après Daphné du Maurier pour Netflix et la suite d'un nanar, En Eaux troubles.

Free Fire restera donc sûrement un coup d'éclat unique dans sa filmographie. Wheatley méritait certainement mieux quand on voit avec quelle inventivité il transforme ce script minimaliste en divertissement complètement barjo où très vite tous les personnages sont contraints de ramper dans un entrepôt désaffecté, tous ayant pris au moins une balle dès le début des hostilités.

Ces hostilités trouvent leurs origines dans une affaire qui n'a rien à voir avec le deal qui réunit des irlandais et des américains, dégénérant sans retour jusqu'à ce que tous doivent trouver la mort au terme de souffrances absurdes. Pourtant, cela n'empêche pas Wheatley et sa co-scénariste Amy Jump de caractériser savoureusement chacun des héros, d'en faire des bandits à la fois attachants, idiots, incorrigiblement dédiés à en finir avec ceux avec lesquels ils voulaient faire affaire.

Tout cela aurait pu suffire mais le récit réserve des surprises, à commencer par la révélation insoupçonnable du commanditaire des deux tueurs embusqués dans les étages de l'entrepôt et le suspense autour de la mallette pleine de billets que tous convoitent. Il est rigoureusement impossible de savoir qui mettra la main dessus ni d'identifier celui qui a voulu doubler tout ce beau monde.

Wheatley filme avec imagination ce qui n'aurait pu être qu'une interminable fusillade et son expérience de monteur rend tout toujours très lisible, malgré la profusion de personnages et l'unique décor. Et puis surtout le casting est royal, même si le réalisateur a dû changer ses plans jusque peu de temps avant le tournage.

Ainsi Sharlto Copley a remplacé Luke Evans dans le rôle de Vernon et lui a apporté certainement plus d'exubérance. Olivia Wilde a, elle, laissé sa place à Brie Larson dans le rôle de Justine, la seule femme de cette histoire mais pas la moins coriace. Armie Hammer est irrésistible en négociateur complètement embrumé par la marijuana qu'il fume pour se détendre entre deux coups de feu. Et Cillian Murphy est comme d'habitude magnétique en soldat de l'IRA bien décidé à rentrer à la maison avec les armes qu'il est venu chercher. Dans des seconds rôles mémorables, on notera Jack Reynor (Harry), Baboo Ceesay (Martin) et surtout Sam Riley (Stevo).

Pan ! T'es mort ! - Toi d'abord !

jeudi 16 mai 2024

DOOM #1 (Jonathan Hickman / Sanford Greene)


Valeria Richards récupère son oncle, Dr. Fatalis, dans l'espace, quasiment mort après une bataille féroce qui l'a opposé à Galactus. Elle le remet sur pied en revenant sur les événements des deux dernières années durant lesquelles le dévoreur de mondes semble avoir perdu la raison.


Las d'attendre la fin de l'univers pour en voir naître un nouveau qui, peut-être, le libérerait de sa faim inextinguible, Galactus a détruit tous les mondes habités qui se trouvait sur sa route. Reed Richards a organisé une riposte sur Terre - sans succès. Puis les héros cosmiques ont résisté - en vain. Fatalis réussira-t-il là où tous ont échoué ?


C'est vraiment un curieux objet que ce one-shot, co-écrit par Jonathan Hickman et Sanford Greene, qui a également dessiné la cinquantaine de pages du récit. Cela aurait pu s'appelait "la dernière histoire de Dr. Fatalis", si John Byrne n'avait pas déjà tenté de raconter "la dernière histoire de Galactus" (projet hélas ! inachevé, paru à l'époque dans Epic Illustrated, il y a juste 40 ans).


Mais pour Hickman, Dr. Fatalis ou Dr. Doom en vo, c'est peut-être son personnage favori. Il l'a utilisé dans son run sur Fantastic Four et surtout placé au centre de son event Secret Wars de 2015, investi de pouvoirs divins. Le scénariste perçait alors magnifiquement la personnalité de ce vilain emblématique, némésis des FF, dictateur de la Latvérie, mais aussi oncle de Valeria Richards, la fille de son rival Reed Rchards et de Sue Storm.


On le sait, Hickman est à son aise avec ce genre de personnages, ambigu et puissant, trouble et charismatique, et le registre cosmique lui va comme un gant (en témoigne G.O.D.S. actuellement, qui rafraîchit le panthéon de l'univers Marvel). Et donc Doom fait directement écho à ce passage de Secret Wars de 1984 dans lequel Fatalis réussissait à absorber les pouvoirs du Beyonder, dominant Galactus et tous les super-héros et vilains, tout comme dans Secret Wars de 2015.


Ce maxi épisode est grandiose visuellement : on y dénombre quantité de pleines pages ébouriffantes qui traduisent parfaitement le souffle épique de l'histoire, avec une succession de moments se déroulant sur deux années via un flashback, au cours desquelles Galactus entreprend de détruire toute vie dans l'univers pour en accélérer la fin et la renaissance, sans doute dans l'espoir d'être lui-même reformé mais délivré de sa faim dévorante.

De Sanford Greene jusqu'à présent, je ne connaissais que son run sur Power Man & Iron Fist (écrit par David F. Walker en 2016) et Bitter Root (toujours avec D.F. Walker et aussi Chuck Brown, chez Image Comics à partir de 2018). Son style est très tonique et ses personnages ont des apparences semi-réalistes, avec une expressivité, des physionomies et une gestuelle disproportionnées. Tout ça convient très bien ici puisque le récit possède une extravagance, une outrance en adéquation avec son dessin. Tout est over the top, les destructions sont cataclysmiques, les forces en présence colossales, les combats too much. Et Greene s'est également investi dans la construction de l'écriture de l'épisode, fait assez rare pour un auteur comme Jonathan Hickman.

Mais justement où veut en venir ce Doom ? Visiblement, c'est hors continuité. Tout ce qui est raconté là n'a aucune incidence sur ce qui se joue(ra) dans l'univers Marvel des comics, ce n'est même pas le prologue d'un futur event, ou comme pourrait l'être les numéros Timeless que sort annuellement Marvel pour teaser ce qui va se passer dans ses séries les plus populaires. C'est pour cela que ça m'a d'abord fait penser à la collection The End/La Fin, ces mini séries où des auteurs s'amusaient à imaginer la dernière aventure des héros phares de la maison des idées.

Le souci, en quelque sorte, c'est que, sans trop spoiler, la fin reste ici très ouverte, Hickman laisse le lecteur sur une note qui ressemble davantage encore à ce que serait un épisode inachevé. Et là, donc, on rejoint beaucoup plus The Last Galactus Story de Byrne (même si Byrne avait ensuite publié sur son blog le synopsis intégral de sa mini-série et donc son dénouement). Mais on ne peut penser que Hickman a livré ce numéro sans avoir de fin à Marvel : l'éditeur passe tout au scénariste et donc ne l'aurait pas empêché de conclure.

Donc, pour résumer, ce n'est ni un tome façon The End/La Fin, ni une histoire inachevée. C'est un épisode sans dénouement. Ou plutôt un épisode dont le lecteur est libre d'imaginer l'issue. Un procédé qui peut être très frustrant ou très audacieux, voire les deux à la fois. Pour ma part, je ne sais pas quel sentiment l'emporte. J'ai été pris au dépourvu. Je n'attendais rien de spécial de tout ça mais j'ai été surpris, à la fois en bien (parce que ça se lit tout seul, c'est très spectaculaire) et en moins bien (parce que, à la dernière page, je me suis dit : "déjà ?").

Enfin, il faut préciser que si c'est consistant en soi, ce numéro comporte en plus de l'épisode proprement dit une bonne dizaine de pages de sketches par Sanford Greene, qui a pris soin de croquer tous les personnages figurant dans cette histoire, même quand ils ne font qu'une apparition, souvent noyés dans une multitude d'autres héros et vilains. Un travail incroyable, qui témoigne là encore de l'engagement de l'artiste dans ce projet hors normes.

Disons donc que Doom #1 (ce #1 signifie-t-il d'ailleurs que ce ne serait pas un one-shot, qu'il pourrait y avoir une suite ? J'en doute, mais sait-on jamais si les ventes sont au rendez-vous et que Hickman et Greene sont motivés) est une expérience. Et comme le mois prochain s'achève G.O.D.S., peut-être est-ce ce genre de projets dans lequel veut s'investir Hickman, des récits imprévisibles aux côtés d'artistes capables de soutenir ses idées toujours inattendues ?

BATMAN / DYLAN DOG #3 (of 3) (Roberto Recchioni / Gigi Cavenago et Werther Dell'Edera)


Le Joker est rentré à Gotham en emmenant avec lui le tueur en série fraîchement ressuscité Christopher Killex. Les deux criminels ne s'entendent pas sur une collaboration et Killex abandonne le Joker pour se refaire la main dans les bas-fonds de la ville. Cependant Dylan Dog arrive à son tour à Gotham, reçu par le commissaire Jim Gordon.


Averti, Batman les rejoint chez le médecin-légiste qui procède à l'autopsie des premières victimes de Killex. Mais un détail cloche pour Dylan Dog : c'est comme si Killex repartait de zéro, revenu d'entre les morts il aurait oublié son "art". Auparavant Batman a capturé le Joker qu'il a reconduit à l'asile d'Arkham et qui demande à parler uniquement à Dylan Dog.


Mais le temps presse car Killex sème la mort. Et puis, une fois appréhendé, que faudra-t-il faire de lui, car Dylan Dog l'assure à Batman : l'asile d'Arkham ne suffira pas...


Cette mini-série s'achève de manière magistrale. Et en vérité on voudrait que ça ait duré plus longtemps. Ou mieux : que DC offre à Roberto Recchioni l'opportunité d'écrire de nouvelles aventures de Batman, avec ou sans Dylan Dog, tant l'auteur italien a maîtrisé son sujet.


Car, oui, c'est un comble, mais la meilleure histoire de Batman que j'ai lu depuis un bail vient d'être imaginée et rédigée par un italien. Non seulement Recchioni a réussi à combiner les univers de Dylan Dog et de Batman, à faire co-exister les deux héros de manière cohérente et divertissante, mais surtout il a prouvé qu'il avait mieux compris que beaucoup de scénaristes américains le dark knight en l'intégrant à une intrigue palpitante et originale.


Pour ce troisième et dernier acte, on retourne donc à Gotham où le Joker a entraîné le serial killer Christopher Killex, tout juste ressuscité, avec le projet d'en faire son partenaire pour créer le chaos dans Gotham. Sauf que le Joker a ignoré que Killex n'était pas un anarchiste : il est même tout le contraire, pour lui le meurtre est un art qui s'épanouit dans la discipline, l'ordre. La collaboration entre les deux meurtriers tourne donc court.

Mais ce n'est pas la seule chose qui cloche avec Killex et sur ce deuxième point, Recchioni fait la preuve de son génie narratif : en effet, comment revient à la vie un homme qui en a été privé et dont l'âme a séjourné en enfer ? Hé bien, il est à présent comme un individu ayant tout à réapprendre. Et dans le cas d'un tueur en série, cela suppose de réapprendre à tuer, à recouvrer ses moyens, à re-maîtriser son art.

Les victimes de Killex sont vite retrouvées et Batman et Dylan Dog doivent donc se presser de l'arrêter. Mais par où commencer ? Car Batman a beau être le plus grand détective du monde, il ne connait pas Killex. Quant à Dylan Dog, il est en territoire étranger à Gotham. Leur salut viendra donc... Du Joker. Recchionni s'inspire, là, du Silence des Agneaux, substituant le Joker à Hannibal Lecter et Killex à Buffalo Bill. Un tueur en série fournissant des indices pour coincer un autre tueur en série.

La dernière partie de l'épisode est sensationnelle, moins pour le dénouement proprement dit (on sait que Batman et Dylan Dog vont coincer Killex) que pour la résolution du problème que pose Killex. Un tel individu dans l'asile d'Arkham ou en prison ne solutionne rien. Le tuer est exclus (code moral des héros oblige). Alors comment Batman et Dylan Dog vont boucler le dossier... Je vous laisse le découvrir (le recueil en vo sortira en Juillet, et je pense quelques mois plus tard chez Urban Comics), mais Recchioni trouve une issue remarquablement intelligente, à la fois logique et inventive.

Visuellement, cette mini-série aura été un grand moment et Gigi Cavenago et Werther Dell'Edera ne faillissent pas pour ce dernier numéro. J'ai sélectionné pour illustrer cette critique majoritairement des splash pages car elles témoignent du brio des deux artistes pour composer des images fabuleusement concises et spectaculaires. Mais la narration graphique est magistrale de bout en bout.

Ce qui frappe là encore, c'est la facilité avec laquelle les dessinateurs se sont appropriés les personnages, les décors, et ont abouti à un mix parfaitement crédible, habile. Au début, on pouvait douter qu'associer Batman et son costume super-héroïque et Dylan Dog, détective en civil, puisse fonctionner. Plus de 200 pages après, non seulement, ça marche, mais surtout le contraste esthétique participe pleinement au charme unique de cette production. 

Encore une fois, les décors, les jeux d'ombres et de lumière, sont admirables, d'une technicité époustouflantes. Tous les italiens n'ont pas ce niveau de dessin, mais là, on est vraiment dans le haut du panier, sans parler du travail des coloristes (Giovanna Niro et Laura Ciondoloni).

Bref, il faudra surveiller l'album qui collectera ces trois maxi-épisodes car Batman / Dylan Dog figure déjà en bonne place parmi les meilleurs comics de 2024, et, à ce titre, doit figurer dans toute bonne bibliothèque.

mercredi 15 mai 2024

DES AGENTS TRES SPECIAUX - CODE : U.N.C.L.E. (Guy Ritchie, 2015)


1963. L'agent de la C.I.A Napoleon Solo est envoyé à Berlin Est pour exfiltrer Gaby Teller, fille du savant Udo Teller. La mission accomplie, son supérieur l'informe qu'il va devoir faire équipe avec l'agent du K.G.B. Illy Kuryakin afin de retrouver Udo Teller enlevé par Victoria et Alexander Vinciguerra pour qu'il mette au point une ogive nucléaire afin de la vendre au plus offrant.
 

Solo, Kuryakin et Gabu se rendent à Londres. Gaby fait passer Illy pour son fiancé auprès de son oncle Rudi, proche des Vinciguerra, tandis que Napoleon aborde Victoria en prétendant être un antiquaire susceptible de lui fournir des oeuvres d'art pour sa collection privée. La nuit venue, Solo et Kuryakin infiltrent un entrepôt où serait stocké de l'uranium pour l'ogive nucléaire mais celui-ci a été déplacé et ils sont surpris par les gardes du site.


Le lendemain, Gaby est invitée chez les Vinciguerra. Kuryakin la surveille de loin. Solo, lui, revoit Victoria qui l'a démasqué et le drogue puis le livre à Rudi Teller, qui a un passé de tortionnaire dans les camps de la mort. Gaby trahit les deux agents secrets afin de pouvoir revoir son père et Alexander la conduit sur l'île où il travaille. Kuryakin sauve Solo avant que Weaverly, officier du MI6, les aborde afin de poursuivre la mission sous ses ordres avec l'accord de leurs supérieurs respectifs...


Comme j'ai écrit sur The Ministry of Ungentlemanly Warfare en citant The Man from U.N.C.L.E. comme mon film favori jusque-là ce Guy Ritchie, je me suis dit : revoyons-le, pour savoir s'il est toujours aussi bon que dans mes souvenirs. 


Je ne vais pas faire durer le suspense : c'est un film qui vieillit bien. Comme beaucoup de projets similaires, cette adaptation de la série jouée par Robert Vaughn et David McCallum dans les années 60 a connu bien des péripéties avant de voir le jour. Il faut dire qu'il existe un précédent resté dans les mémoires et qui incite à le prudence chez les producteurs : je veux parler du film Chapeau Melon et Bottes de Cuir, un navet absolu doublé d'un bide noir.


Quentin Tarantino aurait exprimé le premier son désir de s'attaquer à Des Agents très Spéciaux, mais c'est une information à prendre avec des pincettes vu le nombre de projets qu'on a prêtés au cinéaste et sur lesquels il n'a dans les faits jamais travaillé réellement (un peu comme son film Star Trek qui relevait du fantasme ou de son envie relative à Casino Royale datant d'avant la relance de James Bond avec Daniel Craig).


C'est donc finalement Guy Ritchie et Lionel Wigram qui ont signé le script définitif. Ritchie était un fan de la série original mais désirait lui donner un peu plus de pep's tout en la situant dans le contexte originel de la guerre froide entre l'U.R.S.S. et les Etats-Unis : c'est ainsi qu'il a souligné la tension entre Napoleon Solo et Illy Kuryakin qui passent tout le film à se regarder en chien de faïence, forcés de collaborer mais prêts à tuer l'autre in fine.

L'autre ajout important consiste dans la caractérisation des deux agents : Solo a un passé de soldat et de trafiquant d'oeuvres d'art récupérées chez des nazis dans l'immédiat après deuxième guerre mondiale puis de monte-en-l'air recherché par plusieurs forces de police dans le monde. Une fois arrêté, il a accepté de rentrer au service de la CIA pour éviter une peine de prison. De son côté, Kuryakin est décrit comme le fils d'un dirigeant soviétique envoyé au goulag et formé pour devenir une véritable machine à tuer, animé par des pulsions psychotiques dès qu'on lui rappelle ce qu'il est advenu de son père ou qu'on se moque de son pays. Le flegme permanent de Solo fait face à l'impassibilité bouillonnante de Kuryakin, et en définitive, le film est une sorte d'origin story, une sorte d'épisode zéro king-size de la série télé.

L'intrigue tourne autour d'un riche couple d'anciens sympathisants nazis qui ont kidnappé un savant pour qu'il leur conçoive une ogive nucléaire. Quand Solo et Kuryakin sont obligés de coopérer, ils chaperonnent la fille d'Udo Teller, ce scientifique kidnappé, afin de saboter l'ogive et appréhender les Vinciguerra. 

Tout est donc fait, et bien fait surtout, pour que, malgré les péripéties multiples qui ponctuent le récit, on ne soit jamais perdu, noyé sous un flot d'informations concernant les protagonistes. C'est aussi ce qui fait la qualité de The Ministry of Ungentlemanly Warfare où, dans un contexte historique chargé, avec des personnages en nombre, on n'est jamais largué, mais emporté par l'action.

On se dit alors que Ritchie, cinéaste par ailleurs discret, qui ne se répand pas dans la presse en déclarations fracassantes sur ce que doit être le cinéma de divertissement (contrairement à Quentin Tarantino, Matthew Vaughn, etc.), ne mérite vraiment pas les échecs commerciaux qu'il subit. Ses films sont élégants (ici, toute la reconstitution pop des années 60 est un régal), efficaces, assumant leur côté populaire et rétro. Mais alors pourquoi le grand public les boude fréquemment ? Des Agents très spéciaux était visiblement fait pour devenir une franchise (le superbe générique de fin tease une mission à Istanbul) et tous les fans du film l'ont longtemps espéré, mais sans être un four (son budget a été amorti, mais le studio a vraisemblablement jugé que les recettes générées étaient décevantes) ça n'a pas suffi.

Il y a parfois des échecs injustes, et même incompréhensibles, pas forcément de gros flops, mais des films qui, inexplicablement, ont tout pour plaire et pourtant qui ne font pas salle comble. Ce fut le cas de The Nice Guys, actuellement de The Fall Guy, et donc Des Agents très spéciaux. C'est comme si, d'un côté, les spectateurs étaient nostalgiques de ce genre de divertissement et, en même temps, quand on le leur livre sur un plateau d'argent, hé bien, ils ne se déplacent pas...

Dommage vraiment. Mais souvent les DVD ou les plateformes de streaming sont là pour donner une seconde vie à ces longs métrages qui acquièrent alors un statut culte. Henry Cavill est extraordinaire en Napoleon Solo imperturbable et tombeur face à Alicia Vikander en fille de savant aussi doué que son père. Hugh Grant est excellent en officier suffisant. Elizabeth Debicki est impériale en femme fatale hyper classe. Le film rappelle aussi qui fut Armie Hammer, taillé pour devenir une star, surtout après Call me by your name, mais qui s'est retrouvé dans une affaire rocambolesque et sordide (un échange de textos où une femme l'accuse de penchants cannibales puis de viol, ce qui lui coûtera de nombreux rôles, un procès aboutissant à un non-lieu mais sa mise au ban par le tout Hollywood).

Il y a donc bien des raisons de regretter le sort réservé à ce bijou, brillamment écrit, réalisé et joué. Et autant de raisons de le (re)voir pour le réhabiliter.