samedi 4 mai 2024

BROOKLYN BOOGIE (Wayne Wang & Paul Auster, 1995) - Hommage à Paul Auster 2/2


Il n'y a pas de résumé à rédiger pour présenter Brooklyn Boogie car il ne s'agit pas d'une fiction comme Smoke en même temps duquel il fut tourné. Pour Paul Auster et Wayne Wang, il s'agissait d'une récréation à la fin du tournage de Smoke, cinq jours durant lesquels les deux hommes ainsi que Harvey Wang, le frère de Wayne, improvisèrent avec Harvey Keitel et des amis de passage des scènes autour du bureau de tabac d'Auggie Wren.


Harvey Leitel reprend son rôle tout comme Victor Argo celui de Vincent, le patron de sa boutique, Giancarlo Esposito celui de Tommy Finelli, et Jared Harris celui de Jimmy ou encore Mel Gorham celui de Violet. Roseanne Barr intervient dans le rôle de Dot, la femme excédée de Vincent, et Michael J. Fox joue Pete Maloney, une vieille connaissance de Tommy. Madonna fait une apparition dans le costume d'une livreuse de télégramme chanté.


Les deux guest-stars qui jouent leur propre rôle sont Lou Reed et Jim Jarmusch : le premier monologue au comptoir du bureau de tabac d'Auggie à propos de la vie dans le quartier de Brooklyn, ses phobies, ses lunettes qu'il veut breveter, son goût pour la cigarette ; le second vient fumer sa dernière clope en compagnie de Auggie tout en échangeant avec lui sur l'influence du cinéma pour le tabagisme.


Harvey Wang a filmé en super-8 des témoignages d'anonymes qui parlent de l'histoire de leur quartier, notamment de l'équipe de baseball des Dodgers qui en fit la gloire avant qu'elle déménage et que le stade d'Emmet Field soit détruit - un traumatisme collectif. Plus généralement, il est question dans ces scènes-là de la mentalité de Brooklyn, du vivre-ensemble dans ce coin de New York, des communautés qui y cohabitent. Là, pas d'acteurs mais des gens ordinaires qui s'expriment sans manière.
  

Harvey Keitel/Auggie Wren, au début du film, évoque une suite de journées folles, si délirantes qu'il se demande si elles ont bien eu lieu. Il ne sait plus réellement dans quel ordre se sont succédés les événements mais elles résument bien, selon lui, ce qui peut agiter le quartier et plus particulièrement ses connaissances.


Ainsi, Vincent a songé à vendre le bureau de tabac à des commerçants qui voulaient en faire une épicerie bio mais Auggie l'a convaincu d'y réfléchir à deux fois en lui expliquant à quel point cette boutique créé du lien social, était un point de rendez-vous pour des habitants de toutes les générations, de toutes les conditions. Ce n'est pas simplement un bureau de tabac mais un point de repère dans Brooklyn.


Auggie a dû également composer avec Dot, la femme de Vincent qui n'en peut plus de rester coincée à New York avec un homme accaparé par son business : elle veut partir faire la fête à Las Vegas et tente même de convaincre Auggie d'y aller avec elle car elle a toujours été attirée par lui et pense qu'elle saurait lui donner du plaisir mieux qu'aucune autre. Evidemment, cela n'échappe pas à Violet, l'actuelle amante latina de Auggie, très jalouse et qui est prête à tout pour qu'il s'engage avec elle.

Ce qui ressort de tout ça, c'est une sorte de sympathique anarchie, de chaos sympathique. On sent que tout ça a été tourné à l'arrache, mais c'est extrêmement vivant, spontané, et surtout très drôle, imprévisible, à l'image de cette séquence avec Mira Sorvino qui joue une passante dont le sac à main vient d'être volé à la tire par une gamin. Auggie le rattrape et rend son sac à la jeune femme qui, prise de remords devant le jeune âge du voleur, refuse de porter plainte. Auggie reprend le sac et le redonne au gamin qu'il laisse s'enfuir pour que cela serve de leçon à la victime !

Les monologues face caméra de Lou Reed sont absolument hilarants, ce qui n'était pas évident car le chanteur était connu pour être une vrai tête de con (même s'il était un musicien génial). 

La séquence, coupée en plusieurs scènes, avec Jim Jarmusch est également impayable : ses digressions sur me tabac, Hollywood, avec Keitel/Auggie qui lui aussi mentionne des films qui lui ont donné envie de fumer pour la première fois, c'est tout simplement jubilatoire.

La scène entre Michael J. Fox et Giancarlo Esposito est aussi lunaire. On sent le plaisir manifeste des deux acteurs à improviser quelque chose de complètement loufoque.

Tout cela vient surtout, en définitive, déconstruire le mythe d'un Paul Auster... Hé bien, pardonnez le jeu de mots.. Austère ! Quand on lit ses romans, on a le sentiment d'un auteur très carré, avec des intrigues qui se chevauchent, des histoires dans l'histoire, un vrai travail d'architecture narrative. Et puis quand il donnait des interviews, chez Pivot ou François Busnel par exemple, on découvrait quelqu'un de plus malicieux, qui réfléchissait aussi beaucoup sur son travail, la manière d'appréhender l'écriture.

Il y avait une évolution sensible au fil des années et des parutions : d'abord cérébral, Auster a fini par déclarer qu'écrire venait d'abord du corps, parce qu'il vieillissait et se rendait compte du passage du temps puis de la maladie qui l'a finalement emporté (cancer du poumon), mais surtout parce qu'il tenait visiblement à désintellectualiser tout ce qu'il incarnait. D'ailleurs, il insistait pour rappeler qu'il écrivait ses livres d'abord à la main, au stylo encre, puis qu'il les tapait sur une vieille machine à écrire car il se méfiait des ordinateurs qui tombaient en panne et donc de perdre tout ce qu'il avait rédigé.

Et cette manière d'aborder les choses frontalement, physiquement, sans intellectualiser à outrance, c'est ce qui résume parfaitement Blue in the Face (en vo) : un film vite fait, sans chichi, au coeur de ce Brooklyn où il vivait, avec le baseball en arrière-plan, Jackie Robinson (dont le "fantôme" fait une apparition dans une scène avec Vincent), au plus près des habitants du quartier. La ville, ce quartier représentaient le coeur de l'oeuvre d'Auster (Brooklyn Follies en témoigne, c'est un de ses romans les plus lumineux) et il lui déclare tout son amour, avec humour et vivacité ici.

Paul Auster me manque déjà. J'attendais fébrilement chacun de ses livres et je sais hélas ! qu'il ne sortira jamais ce recueil de nouvelles qu'il voulait tellement faire après les monumentaux 4 3 2 1 et Burning Boy (plus de 1 000 pages chacun). Je sais qu'il ne donnera plus d'interview, qui était avec lui de magnifiques conversations sur l'écriture, la lecture, la narration, avec cette humilité qu'ont les vrais grands auteurs. 

Je pense aussi à sa femme, Siri Hustvedt, elle aussi romancière de talent, qui était si complémentaire. A sa fille Sophie, délicieuse chanteuse. Son ultime ouvrage, récemment traduit, Baumgartner, parle de la postérité d'une oeuvre en inversant les rôles puisque le héros s'emploie à faire vivre la poésie de sa défunte épouse : c'est une consolation de savoir que Actes Sud avec sa famille continuera de faire vivre la littérature de Paul Auster. L'homme est mort. Pas l'auteur. Alors lisez Paul Auster.

DAREDEVIL, VOLUME 5 : TRUTH/DARE (Chip Zdarsky / Marco Checchetto, Francesco Mobili, Mike Hawthorne, Manuel Garcia & Chris Mooneyham)


Au terme de la bataille de Hell's Kitchen,Daredevil de livre aux autorités, las de sa double vie et voulant être jugé pour la mort de Leo Carraro. Foggy Nelson tente de la raisonner puis Cole North plaide sa cause en expliquant qu'il a permis d'éviter nombre de morts, mais rien n'y fait. Le procureur Ben Hochberg le reçoit dans son bureau et veut qu'il se démasque, lui promettant que cela restera entre eux.
 

Hochberg et Wilson Fisk veulent faire du procès un exemple pour la communauté super-héroïque, même si le procureur ne tient pas non plus à accabler Daredevil et retient seulement le chef d'inculpation d'homicide involontaire. DD est laissé en liberté dans l'attente de son procès et il en profite pour régler quelques affaires.


A Iron Man/Tony Stark, il demande d'acquérir Hell's Kitchen pour empêcher les Stromwyn de contrôler le quartier. A Spider-Man, de veiller à ce que Izzy Libris, devenue la nouvelle patronne de la pègre selon le souhait du Caïd, de veiller ce que le crime organisé ne gangrène pas l'endroit. Foggy, lui, prépare la défense de son client en faisant appel Kirsten McDuffie...


Foggy implique aussi Mike Murdock pour qu'il joue le rôle de Matt durant le procès. Et Elektra propose ensuite à Daredevil, une fois derrière les barreaux, de le faire évader. Il refuse évidemment, ce qui la pousse à prendre une décision qui prouvera à son amant qu'il peut lui faire confiance...


Ce cinquième tome du Daredevil de Chip Zdarsky est le plus consistant avec cinq épisodes et un Annual (j'en reparle plus loin). Ces chapitres ont la lourde tâche de passer après ceux du précédent album qui voyait la culmination des intrigues développées par le scénariste dans une bataille dantesque dans le quartier de Hell's Kitchen.
 

Pourtant, loin de fêter sa victoire, Daredevil décide de se livrer à la police : la mort de Leo Carraro le hante toujours, et il s'est rendu compte que ses actions de justicier masqué ne justifie pas l'impunité. Il veut répondre de ce qu'il a fait devant la justice qu'il a servi comme avocat quand il est Matt Murdock, pour savoir simplement s'il mérite de continuer ainsi. Ce choix va provoquer une réaction en chaîne qui impacte tout son entourage, amis comme ennemis.

Chip Zdarsky se prive donc de scènes d'action, ou du moins les réduit au maximum (quelques truands mis hors d'état de nuire, une démonstration de force avec Spider-Man). Le temps est à l'examen de conscience... Et au retour de quelques figures provenant des runs de ses prédécesseurs, en particulier Mark Waid et Charles Soule. Ainsi voit-on resurgir Kirsten McDuffie puis Mike Murdock. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que cela contrarie Daredevil de les savoir impliqués dans on futur procès.

Tout fonctionne, Zdarsky n'éludant aucun élément. Bien entendu, la décision de Daredevil de se laisser juger peut s'expliquer par son rapport à la religion, une forme de sacrifice. Mais c'est aussi décrit intelligemment comme une façon d'assumer ses responsabilités :les super-héros sont-ils au-dessus des lois ? Ou doivent-ils répondre de leurs actes comme tout citoyen ? Et on mesure alors que ce dans quoi s'engage Daredevil pourrait avoir des conséquences dramatiques pour toute la communauté des justiciers (même si, en vérité, Marvel n'exploitera pas cette question comme elle le mérite).

Marco Checchetto dessine les épisodes 21, 23 et 25 : il accomplit un superbe travail, où encore une fois il ne s'économise pas, et fait vivre les scènes de façon intense au lecteur. Bien entendu, il lui arrive de zapper les décors pour gagner du temps, tenir la cadence, mais dans l'ensemble, ses planches gardent cet esthétisme nerveux qui correspond si bien au script de Zdarsky. Il excelle aussi bien à représenter Daredevil fourbu, au bout du rouleau, que Elektra ou Kirsten McDuffie, et réserve de beaux moments valorisant Foggy. Julian Totino Tedesco qui était le cover-artist de la série étant parti, Checchetto le remplace aussi à ce poste désormais.

Francesco Mobili se charge de l'épisode 22 : malheureusement, on lui a collé un encreur qui dénature totalement son trait avec Victor Olazaba, plutôt habitué à collaborer avec Chris Bachalo ou Humberto Ramos. Résultat : c'est la déception. De petits détails inutiles affadissent plus qu'ils n'enrichissent le dessin. Dommage.

Enfin, Mike Hawthorne signe l'épisode 24 et là, c'est carrément moche. Encré par JP Mayer, son trait anguleux produit des effets désastreux, avec des personnages surjouant et grimaçant, aux postures rigides. Pourtant, c'est lui qui va devenir le fill-in régulier de Checchetto par la suite...

Pour conclure, quelques mots sur l'Annual, paru entre les épisodes 21 et 22 :
      

Chip Zdarsky réintroduit ici Mike Murdock, une des créations les plus loufoques de la série. A une époque, Matt Murdock, pour préserver sa double identité, se créé un jumeau, Mike. Charles Soule, lors de son run sur la série, ressort cette astuce du chapeau en lui donnant une tout autre dimension : à cause de l'Inhumain Lecteur, Mike Murdock devient un être à part entière, sauf qu'il est en réalité un pantin, sans âme, sans conscience et sans passé, surgi littéralement du néant.

Zdarsky a tout de même pensé qu'il y avait là quelque chose à en tirer pour son propre run. Il en fait le complice de the Hood (création de Brian K. Vaughan et Kyle Hotz et Eric Powell, dont Brian Michael Bendis fera un ennemi de ses New Avengers puis un membre de la Cabale de Norman Osborn). Découvrant que Parker Robbins de son vrai nom possède une pierre des nornes asgardiennes, Mike la lui dérobe pour percer le mystère de ses origines. Ce faisant, il réécrit toute l'histoire des Murdock : il est effectivement le jumeau de Matt, fils de Jack et Margaret, mais contrairement à son frère c'est un mauvais garçon, mal aimé de son père qui loue la droiture de son autre fils.

Devenus adultes, Matt devient avocat tandis que Mike continue ses magouilles minables. Et lorsque, présentement, Daredevil s'apprête à affronter les juges et lui demande de quitter la ville car il ne pourra plus veiller sur lui, Mike désobéit et s'associe à son vieil ami, Butch Pharris, le fils de Wilson Fisk qui l'a, comme Jack Murdock, laissé tomber.

Mine de rien, Zdarsky a transformé du plomb en or puisqu'il a incarné Mike et l'a intégré à l'intrigue en cours. Ce n'est pas qu'une passade car quand ce volume de Daredevil s'achèvera pour aboutir à l'event Devil's Reign, Mike en sera un des acteurs majeurs.

Les dessins de cet Annual ont été confiés à Manuel Garcia, pour les scènes au présent, et il s'en tire très bien, dans un style qui n'est pas sans évoquer Trevor Hairsine. Pour le flashback au centre de cet épisode, c'est Chris Mooneyham, dans un registre qui rappelle Adam Kubert, qui s'en occupe, tout aussi efficacement.

A suivre donc...

vendredi 3 mai 2024

BLOOD HUNT #1 (of 5) (Jed MacKay / Pepe Larraz)


Une armée de vampires attaquent après qu'une nuit soudaine se soit abattue sur le monde. Les super-héros sont débordés par cette crise. Depuis la Cité Impossible, leur nouveau Q.G., les Avengers sont eux aussi pris à parti par le Couvent du Sang. Et Blade rend visite au Dr. Strange et Clea pour leur fournir de précieux renseignements...
 

J'ai craqué. Je n'en suis pas fier, mais c'est comme ça : j'embarque dans le nouvel event Marvel, écrit par Jed MacKay et dessiné par Pepe Larraz. J'avoue que Larraz m'a motivé, sans lui, c'est clair que j'aurai zappé tout ça. Et puis le format aussi : cinq épisodes, ce qui est étonnamment succinct (même si ce premier épisode est plus gros que la moyenne).
 

Bon, ça, c'est sûr, on va pas lire Blood Hunt pour son synopsis : des vampires, un couvent du sang, une énième menace mondiale, un cliifhanger qu'on voit arriver à des km mais qui, évidemment, a tout d'un leurre (si c'est pas le cas, ça va quand même être dur à justifier...).


Mais si on veut investir dans quelque chose qui ne va pas vous faire des noeuds aux neurones et qui est superbement dessiné, ça devrait le faire. En tout cas, ça le fait bien sur ce premier volet. On a droit à des moments spectaculaires et convenus au possible, un casting qui brasse large mais qui utilise des personnages animés par Jed MacKay dans les séries qu'il écrit (Moon Knight, Doctor Strange, Avengers, et bientôt X-Men). Zéro surprise donc.


Il y a un côté prévisible et confortable dans tout ça : Marvel ne se cache même plus, c'est juste un event de plus, qui sera oublié dès qu'il sera fini, sans certainement beaucoup de conséquences. On n'est pas là pour réinventer la roue mais pour vendre un max de copies : d'ailleurs l'éditeur a eu une idée magnifique, chaque épisode sortira en deux versions - une classique (comme celle que je me suis procuré) et quelques jours après une autre non censurée sur les scènes les plus gore (sous titrée "Red Brand") -  avec l'espoir que les pigeons achèteront les deux.


A ce stade-là, ce qui surprend le plus en fait, c'est l'absence totale de conviction dans le projet : Marvel sort des events à une rythme si soutenu qu'il est impossible de croire que ça va changer quoi que ce soit. Le point positif, c'est qu'on n'a plus le slogan "après ça, plus rien ne sera jamais comme avant". Mais le contrepoint, c'est qu'on se demande à qui tout ça s'adresse.

Evidemment, les events sont des sagas fédératrices, un moyen pratique pour convoquer un max de personnages et donc attirer un max de lecteurs qui y trouveront le héros ou l'équipe de héros qu'ils préfèrent. Et si ce n'est pas dans la saga principale, ce sera dans la tonne de tie-in qui l'accompagne.

On peut aussi s'interroger sur la temporalité des events : à quand tout ça est-il censé se passer ? Prenons Thor, qui prend très cher ici, mais qui est également en ce moment dans un very bad trip dans sa propre série. Blood Hunt ne se déroule donc pas en même temps que The Immortal Thor, mais ça ne nous dit pas quand. Le plus pratique, c'est de se dire que les events, en fait, se passent dans une dimension parallèle, sans même que les héros s'en rendent compte. Mais alors pourquoi Marvel ne créerait-il pas un univers parallèle saisonnier rien que pour ses events, genre Ultimate Events ? 

La différence entre Marvel et DC à ce niveau-là est de plus en plus nette : depuis plusieurs events (Knights Terror, Beast World), DC a fait d'un personnage, Amanda Waller, la chef de la Suicide Squad, l'ennemi, la méchante. Son obsession : en finir avec les super-héros, et même au-delà avec les méta-humains, qu'elle juge depuis toujours plus dangereux qu'efficaces, qu'elle considère comme des aimants à problèmes. Plus de super-héros, plus de méta-humains = plus de problèmes ! Simple. Basique. Et donc, Waller est l'instigatrice des events, elle créé au besoin des méchants pour pousser les super-héros à la faute, les torturer mentalement et physiquement. Et le prochain event DC, Absolute Power, sera la culmination de ses manigances. On arrive au bout d'un long processus, sur plusieurs années, plusieurs events. C'est un boulot éditorial remarquable, même si les events qui se sont succédés ont été très inégaux (et même franchement moyens).

Chez Marvel, il n'y a pas ça, pas de constante. Les menaces se succèdent, sans lien (en tout cas sans lien apparent). Et le phénomène est devenu flagrant depuis que les "architectes", c'est-à-dire les scénaristes vedettes de Marvel, sont partis et que l'éditeur ne les a pas remplacés, préférant s'appuyer sur des editors menant chacun leur département de leur côté. Quand Bendis était la star des scénaristes Marvel, il développait des intrigues dans des séries comme New Avengers et elles aboutissaient à des events comme Secret Invasion ou Siege. Quand ce n'était pas Bendis, c'était Millar qui déclenchait une Civil War, avec des retombées lourdes sur plusieurs séries. Jason Aaron a aussi préparé sa War of the Realms à partir de son long run sur Thor. Hickman idem avec ses Avengers et New Avengers pour Infinity et Secret Wars.

Mais aujourd'hui, tout ça a disparu. Jed MacKay, par exemple, pour Blood Hunt, a, paraît-il (je ne sais pas si c'est vrai, je ne lis pas ses séries), préparé le terrain dans Moon Knight surtout. Mais, objectivement, préparer un event à partir de Moon Knight, ça ne peut pas préparer autant de lecteurs que s'il l'avait fait dans Avengers, et je suis sûr que beaucoup de lecteurs de Blood Hunt #1 vont se demander qui est ce mec avec Tigra au début qui fait penser à Moon Knight mais qui n'a pas du tout le costume habituel de MK. Quant à Blade, sa dernière série en date vient de s'achever au bout de dix n°° (chez Marvel, on jure que c'était le plan initial, mais ça ressemble quand même fort à un bide commercial pour une série qui avait été relancée en espérant profiter du film Blade mais qui n'a toujours pas été tourné à cause réécritures), donc, bon, là non plus, on ne peut pas dire que c'est le véhicule de la hype.

De toute façon, ce qui manque immédiatement à un event comme Blood Hunt, c'est une rampe de lancement, des épisodes qui auraient amené cette histoire, et plus globalement quelque chose qui suggérerait ou dirait franchement que tout ce qui a occupé les héros collectivement depuis un moment aurait une source commune, comme Amanda Waller chez DC. Du coup, on lit ça et on se dit : c'est beau, Pepe Larraz est un putain d'artiste (mais qui semble désormais cantonné à dessiner des mini-séries événementielles - Blood Hunt paraît juste après Big Game qu'il a illustré pour Mark Millar chez Image et qui était déjà l'event du "Millarworld"). Mais on ne se dit jamais : Jed MacKay va nous sortir un putain d'event de la mort, vachement bien amené, et qui va tout chambouler.

Sachant cela, et je pense fournir des arguments raisonnables, objectifs, vous savez si oui ou non ça vaut la peine de lire Blood Hunt. Si ça ne vous fait absolument rien de lire cinq épisodes de super-héros contre des super-vampires sans aucune répercussion, allez-y. Si vous attendez plus, évitez. 

jeudi 2 mai 2024

THE IMMORTAL THOR #10 (Al Ewing / Carlos Magno)


Le piège du Minotaure, Amora l'Enchanteresse et Skurge l'Exécuteur se referme complètement sur Thor, incapable de penser clairement en présence du Roxxon Thor. Cette fois, le dieu du tonnerre est dans les cordes et la chute est d'autant plus terrible qu'elle est médiatisée...



Bon, d'abord les mauvaises nouvelles : pour le troisième mois consécutif, cet épisode n'est pas dessiné par Martin Coccolo. J'étais plus que satisfait quand Ibraim Roberson le remplaçait mais chez Marvel, toutes les bonnes choses ont une fin et quelqu'un dans le staff éditorial a dû se dire que ça suffisait et ils l'on collé sur un autre titre à venir (un mash-up entre une resucée de l'event cosmique Annihilation et l'univers 2099).


Malgré tout, on pouvait encore espérer que la série bénéficierait d'un fill-in artist de bonne qualité. Alors va pour Carlos Magno. Je ne suis pas un grand fan mais sait-on jamais, le gars peut s'être dépassé et nous sortir un épisode du feu de dieu. Ce n'est hélas ! pas le cas. Les planches sont correctes, sans plus, avec quelques plans qui dépotent bien, mais aussi des personnages qui font vraiment de drôles de gueule parfois, des postures un peu maladroites, un découpage sommaire.


Ce n'est pas fini ! Coccolo revient bien le mois prochain... Mais ensuite il est à nouveau remplacé par Valentina Pinti, qui est vraiment une dessinatrice très moyenne (vue récemment sur la série Blade), et ensuite encore par Jan Bazaldua (grande spécialiste des planches sans décor et des personnages fades, qui a récemment bossé sur la nouvelle série Captain Marvel).
 

La question est donc : Coccolo fait-il encore partie de l'équipe artistique ? Ou doit-on se préparer à ne plus le revoir dessiner régulièrement The Immortal Thor ? Je suis très perplexe car ce dessinateur de talent a enchaîné sept épisodes de haut niveau. Je peux comprendre qu'il ait eu besoin de souffler (par les temps qui courent, 7 épisodes d'affilée, c'est déjà une belle performance). Et puis deux-trois mois de break, ça lui permet de s'avancer sur des épisodes sans doute déjà écrits par Al Ewing. Sauf que, visiblement, non...

C'est vraiment dommage et frustrant parce que ça donne l'impression : 1/ que la série n'a pas d'editor compétent, capable de prévoir le remplacement ponctuel ou durable de l'artiste régulier (ce qui est aussi une spécialité Marvel), 2/ que, après avoir goûté au caviar, on a droit à des lentilles, 3/ que finalement Marvel attrape les lecteurs avec un duo créatif (Ewing-Coccolo) classieux puis ensuite fourgue le bébé à des dessinateurs de deuxième, voire troisième catégorie. Je serai Al Ewing, je l'aurai un peu mauvaise. Je ne suis "qu'un" lecteur et ça me reste en travers de la gorge.

C'est d'autant plus déplorable que ce dixième épisode est vraiment bon : son scénario est rondement mené, Ewing a coincé Thor, le piège qu'il lui a tendu est parfait, habile, pervers. On n'a pas le droit de donner un aussi bon script à un piètre dessinateur, encore moins les prochains à des artistes qui ne feront que le mettre platement en images. Je peux me tromper là encore, mais étant donné ce que j'ai vu de Pinti et Bazaldua, je ne crois pas aux miracles.

En fait, ça m'énerve et j'en reviens toujours à C.B. Cebulski, l'editor-in-chief de Marvel Comics. Quand il a été promu, malgré un gros caillou dans sa chaussure (quand il se fit passer pour un mangaka, Akira Yoshida, pour une mini-série sur Kitty Pryde, afin de séduire des lecteurs japonais), ce bonhomme avait la réputation d'être un dénicheur de talents exceptionnel. Sans doute comme beaucoup d'autres, je me suis dit qu'avec lui l'artistique allait redevenir une priorité pour Marvel.

Son bilan depuis 2017, ne dit rien de tel. Il n'a pas mis l'artistique en avant, se contentant de maintenir en poste des editors plus préoccupés par le fait de noyer le marché avec des séries, des spin-off, des events, des tie-in innombrables, perdant puis récupérant des auteurs (en perdant plus qu'il n'en a regagné !), échouant à établir des agendas tenables et sérieux pour les dessinateurs (dont certains ont aussi fait leurs bagages). Franchement, on a dit beaucoup de mal de son prédécesseur Alex Alonso, mais Cebulski n'a pas fait mieux, loin de là.

Il manque une vision chez Marvel, une vue d'ensemble, une vision d'avenir. On ne voit pas où ils vont ni où ils veulent aller. Il y a parfois des trucs qui surnagent, mais ça semble tenir du miracle et ça ne dure généralement pas longtemps. Quelqu'un comme Ewing se donne du mal, mais il n'est pas payé en retour (combien d'artistes a-t-il vu défiler après avoir entamé un run avec eux ?). Hickman a obtenu de travailler dans son coin, sur des titres qu'il modèle à sa guise (après que Jordan White l'ait découragé de développer son plan jusqu'à son terme sur X-Men). C'est bien peu. Et les artistes sont atrocement traités, souvent obligés de travailler sans marge de manoeuvre ou condamnés à bosser éternellement sur des personnages qu'ils ont longtemps animé (Romita Jr et Bagley sur la franchise Spider-Man).

Je suis quelque peu découragé. Je n'ai pas envie d'arrêter de lire The Immortal Thor parce que je trouve que Ewing accomplit quelque chose de remarquable. Mais je n'ai pas envie non plus de lire une série mal dessinée. La bande dessinée, si quelqu'un est en mesure de le comprendre chez Marvel, ne fonctionne qu'avec un bon auteur et un bon artiste : tout miser sur le scénariste et filer les scripts à des fill-in mal dégrossis n'est pas un service à rendre à une série ni un moyen de fidéliser le lecteur - en tout cas pas pour moi.

SMOKE (Wayne Wang et Paul Auster, 1995) - Hommage à Paul Auster 1/2


1. Paul. Paul Benjamin est un romancier qui vit dans les quartier de Brooklyn à New York, mais il n'a plus rien publié depuis des années. La raison est dramatique : il a perdu sa femme, touchée par une balle perdue lors d'un échange de coups de feu quand une banque du quartier a été braquée. Il tente d'achever un nouveau manuscrit et s'approvisionne en cigarillos au bureau de tabac d'Auggie Wren, qui, chaque matin, à 8 heures, prend une photo, à l'angle des deux rues où il travaille. Parmi ses milliers de clichés, on voit la femme de Paul...

 


2. Rashid. Rashid sauve Paul alors qu'il allait traverser la rue sans faire attention à la circulation. Désireux de le remercier, il lui offre gîte et le couvert pour deux nuits et deux jours. Mais la présence du garçon le dérange et au terme de son séjour, ils se quittent comme convenu. Paul reçoit ensuite la visite de la tante de Rashid qui s'appelle en vérité Thomas et qui a disparu après une conversation au sujet de son père qu'il n'a plus vu depuis une douzaine d'années mais qui tiendrait maintenant un garage en dehors de la ville...
 

3. Ruby. Ruby McNutt, une ex d'Auggie, resurgit dans sa vie un beau jour en lui révélant avoir eu une fille de lui prénommée Felicit. Celle-ci a désormais 17 ans, est enciente, vit avec un voyou nommé Chico et est accro au crack. Elle supplie Auggie de l'aider à la sortir de là, au moins pour sauver le bébé à naître...


4. Cyrus. Cyrus Cole tient un garage station-service en dehors de la ville lorsqu'il voit débarquer chez lui Rashid qui se présente à lui sous le nom de Paul Benjamin. D'abord agacé par la présence de celui qu'il prend pour un voleur, il l'embauche pour mettre de l'ordre dans un débarras. Interrogé par Rashid sur la prothèse à son bras gauche, Cyrus lui explique avoir perdu son bras dans un accident de la route qui a coûté la vie à la femme qu'il aimait et que Dieu l'a puni ainsi pour que jamais il n'oublie...


5. Auggie. Paul Benjamin annonce à Auggie son intention d'arrêter de fumer car quelqu'un s'inquiète désormais pour sa santé. Il doit également remettre son manuscrit à son éditeur prochainement et le "New York Times" lui a commandé un conte de Noël mais il n'a aucune idée. Auggie accepte de lui en raconter un, d'après une histoire qui lui est arrivée, autour d'un bon repas...
 

Paul Auster est mort hier à l'âge de 77 ans des suites d'un cancer. J'ai voulu lui rendre hommage car il est mon romancier préféré, celui dont j'ai lu chaque ouvrage avec le même plaisir, la même admiration aussi pour son talent de conteur. L'intégralité de son oeuvre en français est disponible aux éditions Actes Sud et je vous encourage à la découvrir : vous ferez la connaissance d'un auteur éblouissant et vous plongerez dans des histoires merveilleuses.


Auster a écrit et réalisé, seul ou accompagné, quatre longs métrages : le diptyque Smoke - Brooklyn Boogie avec Wayne Wang, Lulu ont the Bridge et La Vie intérieure de Martin Frost seul. Certains de ses romans ont été portés à l'écran comme La Musique du Hasard et il a fait l'objet de documentaires. Cité de Verre a été adapté en bande dessinée.

C'est une erreur de croire que les histoires de Paul Auster sont facilement transposables car il n'écrivait pas à proprement parler des récits simples. En réalité, ses romans ont une intrigue globale mais dans laquelle s'intègrent d'autres histoires, parfois des fictions inspirées par la vie de ses personnages, ou des histoires écrites par ses héros. Je crois qu'il a poussé ce procédé au maximum dans La Nuit de l'Oracle, un de ses opus que je préfère.

Smoke n'est donc pas tiré d'un de ses romans, c'est un script original qu'il a développé avec le réalisateur Wayne Wang (qui, en retour, a tenu à ce que Auster soit crédité comme co-réalisateur fu film, même si, dans les faits, il filmera surtout des scènes lui-même dans Brooklyn Boogie). Et c'est sous cette forme qu'on peut le mieux apprécier ce que Auster donne au cinéma.

Parce que Smoke est un film sur des gens qui (se) racontent des histoires, c'est-à-dire qu'il s'agit d'un film où on parle beaucoup, où on relate des histoires vraies ou pas, où on ment, où on avoue. Plutôt que filmer ces histoires, Wayne Wang a préféré filmer directement les personnages parlant et racontant, sans illustrer ce qu'ils disent. Et, alors qu'on pourrait craindre un film statique, bavard, c'est tout le contraire qui se passe parce que ce que racontent les personnages est constamment passionnant, drôle, triste, émouvant, invraisemblable, improbable...

Comme dans un roman, Smoke est chapitré mais il ne faut pas se fier à ce chapitrage : le premier chapitre a beau s'intituler "Paul", il ne concerne pas que Paul Benjamin, ce romancier à qui il est arrivé une chose affreuse. Idem pour "Rashid", Ruby", "Cyrus" et "Auggie". Souvent, ce qui permet à ces personnages de faire connaissance ou au spectateur de comprendre les sentiments qui les lient, ce sont des histoires qu'ils se racontent après avoir échangé des banalités d'usage. Par exemple, dans la première scène du film, Paul va acheter ses cigarillos chez Auggie et d'autres habitués se demandent comment fumer est devenue si populaire. 

Paul leur raconte alors une histoire (vraie) : Sir Walter Raleigh se demandait combien pouvait peser la fumée, alors il procéda à une expérience en présence d'amis. Il prit un cigare, le pesa, puis l'alluma et le fuma. A mesure qu'il le fumait, il déposait les cendres sur la balance puis une fois le cigare consommé, déposa le mégot sur la balance. Soustrayant le poids des cendres et du mégot avec celui du cigare entier, il obtint le poids de la fumée.

Tout le film est ponctué d'anecdotes, vraies ou pas, comme celle-ci. Parfois, c'est ouvertement du baratin, comme quand Rashid ment à Paul sur son identité et les raisons de sa présence à Brooklyn. D'autres fois, ce sont des aveux bouleversants, comme quand Cyrus Cole narre l'accident qui lui a coûté son bras gauche mais aussi la femme qu'il aimait. D'autres fois encore, il est impossible de faire la part des choses, comme lorsque Auggie raconte son conte de Noël à Paul, une histoire si bien tournée qu'elle sème le doute chez son auditeur, qui sait que pour bien raconter une histoire, il faut savoir "appuyer sur les bons boutons au bon moment". Auggie répond avec un sourire malicieux...

Les histoires sont comme des passerelles entre les gens dans l'oeuvre de Auster qui écrit comme un détective qui imaginerait la biographie de quelqu'un qu'il observe attentivement ou à la dérobée, ou comme un passant curieux qui examine les façades d'immeuble et s'interroge sur ce qui se passe derrière. Ses romans fourmillent d'histoires comme ça, de témoignages, de filatures, d'idées sur qui sont les autres, sur ce qu'abritent les lieux. Souvent, pour ne pas dire toujours, c'est quelque chose d'extraordinaire à l'arrivée : le destin de ses héros et des gens qu'ils rencontrent est fabuleux, hors normes, parfois tragiques, parfois fantastiques. Exactement comme dans Smoke.

Paul Benjamin par exemple n'est pas qu'un romancier qui pourrait être Paul Auster parce que comme lui il vit dans le quartier de Brooklyn. Auster n'a pas perdu sa femme (Siri Hustvedt, également romancière), il ne vit pas dans un petit appartement. Mais il a signé ses premiers écrits, des romans policiers, sous le nom de plume de Paul Benjamin. Dans Cité de Verre, le héros est confondu avec Paul Auster et finit par rencontrer le romancier. Et Paul Benjamin est ami avec un type comme Auggie Wren qui a le génie du conteur alors que lui n'a plus sorti de livre depuis le décès de sa femme et c'est Auggie qui donnera à Paul l'idée de son conte de Noël que le "NY Times" lui a commandé.

La morale de tout ça ? Les histoires ne sont pas que des histoires : elles sont un moyen d'expression, même quand il s'agit de fiction, de mensonge, de baratin, elles nous racontent et racontent le monde, celui de notre lieu de résidence, de notre quartier, de notre ville, de notre monde. Les histoires sont également, surtout (?), ce qui relient les hommes : en s'en racontant, ils se les partagent et ainsi les histoires circulent, oralement ou par écrit, dans des livres, dans des films. Comme le dit Auggie à Paul : "Si on ne partage pas ses secrets avec ses amis, quel genre d'ami est-on ?".

Smoke a un casting parfait, impossible d'imaginer d'autres acteurs que ceux-ci pour ce film. Harvey Keitel, William Hurt, Stockard Channing, Harold Perrineau Jr., Forest Whitaker, pour ne citer que les cinq premiers rôles, tous sont magnifiques. Vous les adorerez, ne les oublierez jamais. Comme vous n'oublierez jamais la chanson déchirante de Tom Waits à la fin (et pourtant, je ne suis même pas fan de Tom Waits, mais cette fois, il m'a fichu les poils).

Alors, (re)voyez Smoke. Et lisez Paul Auster : l'homme est mort. Pas l'auteur.

mercredi 1 mai 2024

DAREDEVIL, VOLUME 4 : END OF HELL (Chip Zdarsky / Jorge Fornés & Marco Checchetto)


La visite qu'ont rendue Daredevil et Elektra au gouverneur Kettle leur a confirmés qu'il avait bien donné l'ordre à la police de ne plus patrouiller dans Hell's Kitchen, mais que surtout il n'avait fait  qu'appliquer la consigne donnée par les Stromwyn. C'est donc à ceux-ci que Daredevil choisit de s'attaquer, toujours en compagnie d'Elektra qui sait où il faut les frapper : au porte-monnaie.


Le couple braque donc le data center des Stromwyn pour en détourner une fortune que Daredevil reverse à plusieurs commerçants de Hell's Kitchen, Elektra se gardant une généreuse part pour un projet secret qu'elle n'a pas le temps d'expliquer car son partenaire est furieux d'apprendre ce qu'elle a fait sans le prévenir. De toute façon, Daredevil sait que cela ne suffira pas à vaincre les Stromwyn : il doit apprendre à mieux les connaître et donc les approcher.


Une soirée costumée va lui en fournir l'occasion. Même s'il doit rapidement battre en retraite, il a compris l'essentiel : un coup de force se prépare à Hell's Kitchen. Et celui qui va mettre le feu aux poudres, c'est le Hibou qui enlève la fille de Mindy Libris pour définitivement écarter Izzy, la matriarche de la famille. Cole North convainc ses collègues de retourner à Hell's Kitchen régler cette affaire. 


Les Stromwyn se rendent à l'évidence : Wilson Fisk ne tient plus la pègre. Ils envoient donc un escadron de la mort, constitué de plusieurs super mercenaires mettre littéralement le feu à Hell's Kitchen, qui devient alors le théâtre d'une guerre sans merci au terme de laquelle Daredevil prend une décision-choc...


Ce quatrième tome du run de Chip Zdarsky sur Daredevil sonne comme un point d'orgue, une sorte de premier col franchi dans son projet. Depuis le début, si on résume grossièrement, le scénariste s'est employé à écarter son héros de la scène, d'abord en lui faisant commettre un homicide involontaire, en l'obligeant à renoncer à sa vie de justicier masqué, puis à assister impuissant à la mainmise par divers malfrats sur son quartier natal de Hell's Kitchen.


Dans le même temps, Zdarsky a aussi consacré une large part au Caïd. Devenu maire de New York (durant le run de Charles Soule), il a assisté à la disparition de Daredevil et ambitionne désormais de grimper dans la sphère politique en profitant de mécènes influents, les Stromwyn. Mais ceux-ci se sont avérés de plus redoutables manipulateurs que Wilson Fisk en le mettant carrément au pas.

Les trajectoires croisées de Daredevil et Fisk racontent donc finalement deux chutes. Toutefois, parce qu'on reste quand même dans une série super-héroïque, le déclin de DD ne peut pas durer éternellement et donc Zdarsky a réintroduit dans l'équation Elektra qui s'est chargé de remettre son amant sur pied. Revenu au sommet de sa forme mais refusant toujours de renouer avec son alias historique, il en est au point où il a identifié la source du mal qui ronge la ville et Hell's Kitchen en particulier mais sans vraiment savoir comment empêcher une catastrophe programmée en forme de guerre des gangs puis de massacre.

Tout est désormais en place pour donc une bataille spectaculaire qui va en vérité aboutir à un dénouement inattendu et proprement renversant. Zdarsky a mené sa barque comme un vrai capitaine de vaisseau : la suite va effectivement donner une direction à la fois déjà vue et inédite à la série. Mais on en reparlera le moment venu.

Ce qui est sûr, c'est qu'en quatre tomes et 20 épisodes, soit moins de deux ans de publication, la série a mérité les éloges que lui ont adressée la critique et les lecteurs. Il est vrai que c'est moins franchement original que le run de Mark Waid, dont le ton et les intrigues tranchaient avec tout ce que Miller et ceux qu'il a inspirés avaient fait (exception faite de Ann Nocenti), mais c'est au moins aussi solide et captivant que, disons, les runs de Brubaker et Soule, et un chouia en deçà de celui de Bendis.

Les épisodes 16 à 18 sont dessinés par Jorge Fornés : je dois avouer qu'à l'époque de leur parution, sa prestation m'avait déçu. Avec le recul et les travaux qu'il a accomplis depuis, chez DC, évidemment, mon regard et mon opinion ont changé : non, Fornés n'est pas qu'un ersatz de Mazzucchelli, mais simplement Marvel n'a jamais su l'utiliser de manière à valoriser son immense talent de narrateur, le cantonnant à un rôle de fill-in. Ce qu'il produit est excellent, mais sans doute était-ce une erreur de le placer là, d'abord donc à cause de ce précédent esthétique, ensuite parce que son style tranche trop avec celui de Checchetto et donc nuit à la cohérence de l'ensemble.

Marco Checchetto revient pour les épisodes 19 et 20, juste à temps pour le gros morceau de cet album. Deux n°, c'est certes peu, mais ce qu'il y fait est simplement éblouissant. Quand il affiche cette forme-là, il est dans les meilleurs. L'épisode 20 en particulier est absolument grisant, avec de l'action non-stop, chorégraphiée magistralement. Les planches se suivent et ravissent le fan, c'est vraiment jubilatoire, du grand art.

Si l'expression est galvaudée (surtout chez Marvel), là, pour le coup, après ces épisodes, plus rien ne sera comme avant pour Daredevil. A suivre donc !

DAREDEVIL, VOLUME 3 : THROUGH HELL (chip Zdarsky / Marco Checchetto & Francesco Mobili)


Après avoir sauvé la vie de l'inspecteur North contre ses propres collègues corrompus par le Hibou, Matt Murdock voit resurgir dans sa vie Elektra qui déplore sa condition physique et mental. Elle offre de l'entraîner s'il le souhaite. Cependant, le Hibou veut profiter de la disparition de Daredevil et de la retraite du Caïd pour s'emparer de Hell's Kitchen et, pour ce faire, il attaque la famille Libris.


Cole North tend une embuscade à Spider-Man qu'on lui a ordonné d'appréhender mais le tisseur enlève le policier pour lui expliquer que les justiciers masqués ne sont pas les ennemis des forces de l'ordre et qu'ils ont obtenu que Daredevil se retire définitivement. Mais alors qui est cet énergumène qui se fait passer pour DD dans le quartier ?
 

Affairé à sa carrière politique, Wilson Fisk partage un repas avec les Stromwyn frère et soeur, et quelques-uns de leurs riches amis. Lorsque l'un d'eux charrie Fisk sur ses origines et ses ambitions, celui-ci perd ses nerfs et l'élimine à l'abri des regards. Matt sauve le faux Daredevil de flics ripoux qui veulent lui faire la peau et accepte la proposition d'Elektra de l'entraîner.


A partir de là, en parallèle, à mesure que Matt reprend du poil de la bête et entraîne Elektra chez le gouverneur Kettle qui a donné l'ordre au commissaire de cesser les patrouilles de police dans Hell's Kitchen, Wilson Fisk est rappelé par les Stromwyn pour apprendre douloureusement qui est vraiment aux commandes de New York...


Dans ce troisième tome, qui regroupe les épisodes 11 à 15, Chip Zdarsky reprend les choses en main après un précédent volume de transition un peu décevant. L'essentiel du récit montre comment d'un côté Matt Murdock renaît laborieusement de ses cendres grâce à Elektra tandis que de l'autre Wilson Fisk fait le dur apprentissage de la politique face aux Stromwyn.


En réunissant le trio cher à Frank Miller - Murdock, Elektra, Fisk - tout en changeant leurs rôles, Zdarsky s'inscrit donc dans une tradition, une sorte de retour aux basiques. Du moins en apparence. En réalité, le scénariste puise dans les classiques pour mieux les détourner et tenter de surprendre encore le lecteur.

Il n'est toujours pas question de faire revenir littéralement Daredevil, c'est un point sur lequel insiste Zdarsky, et en cela il suit les traces d'autres auteurs qui, chez Marvel, ces dernières années, se sont amusés, parfois au grand dam des puristes (des intégristes), à écarter les héros de leur propre titre en les remplaçant par des femmes (comme dans Thor par Jason Aaron) ou des partenaires dudit héros (Sam Wilson dans Captain America par Rick Remender puis Nick Spencer).

Pour ma part, ce n'est pas un mouvement qui me choque : si ça peut contribuer à faire souffler un peu d'air frais sur les comics et si les histoires restent bonnes, pourquoi pas ? Il y a même eu des cas où ces modifications ont permis aux séries de voir leurs ventes exploser, comme lorsque Ed Brubaker tua Steve Rogers au terme de la première Civil War et que Bucky a hérité du bouclier du vengeur étoilé.

Zdarsky a été assez malin pour justifier ses choix narratifs : Murdock n'est plus que l'ombre de lui-même, au point qu'il a tué, certes accidentellement mais quand même, un braqueur. Spider-Man s'est fait le messager de la communauté super-héroïque en le convaincant de se retirer. Et ici, Elektra lui propose de le rééduquer plus de l'entraîner en vérité. Murdock comprend qu'il s'est trompé, qu'il s'est laissé déborder par sa double vie : il ne peut pas simplement cesser d'être Daredevil après avoir commis une bavure, mais surtout parce que ses méthodes de justicier ne fonctionne plus.

C'est aussi le problème que va rencontrer Wilson Fisk : en voulant pénétrer dans un nouveau cercle, celui de la politique, il se rend compte que les vrais puissants de ce monde, ceux qui financent les carrières des politiciens, jouent une partie plus subtile que celle d'un caïd de la pègre. Lui aussi est dépassé, se laisse déborder par son tempérament et croit un moment pouvoir imposer sa façon d'être. IL paiera cette erreur de jugement au prix fort dans une scène en miroir avec le retour en force de Murdock.

On peut donc considérer qu'il s'agit encore d'épisodes de transition - et c'est le cas lorsqu'on lit les épisodes de l'arc suivant où la situation atteint un point critique spectaculaire. Mais Zdarsky se débrouille bien mieux ici que dans le tome précédent car le lecteur peut apprécier l'évolution réelle des deux protagonistes que sont Murdock et Fisk. 

Les seconds rôles ne sont pas oubliés mais pour l'instant ils sont mis en retrait (les épisodes ne font que 20 pages, il faut faire des choix et Zdarsky sait qu'il dispose du temps nécessaire pour bouger ses pions à son rythme). Cole North comme Foggy Nelson ont au moins droit chacun à une belle grande scène quand pour le premier Spider-Man tente de lui montrer une vue plus globale des événements et que le second voit le changement de direction emprunté par Matt sous l'impulsion d'Elektra.

Marco Checchetto revient au dessin, c'est une excellente nouvelle : il s'acquitte seul des épisodes 11 à 13 avec maestria. Sa manière notamment de dessiner Elektra, avec une chevelure foisonnante, est superbe. Il adresse aussi un clin d'oeil à John Romita Jr. en revêtant Murdock du masque et jogging noirs qu'il portait dans L'Homme Sans Peur, la mini-série qui revenait sur les origines de Daredevil, écrite par Miller.

Pour les épisodes 14 et 15, Checchetto reçoit le renfort de son compatriote Francesco Mobili, qui l'avait déjà supplée sur Old Man Hawkeye. Ici, leur collaboration est encore plus étroite puisqu'ils se partagent le boulot sur deux épisodes : à Checchetto les scènes avec Murdock, Elektra et Foggy ; à Mobili celles avec Fisk. Leurs styles étant similaires, la lecture est très agréable, fluide. Editorialement, c'est joliment arrangé car Mobili a un vrai talent, même si on peut penser que c'est tout de même frustrant pour un artiste de jouer ainsi les doublures.

Un volume 3 d'excellente facture, avant le sommet que constituera le suivant. Donc... A suivre !