dimanche 15 juin 2025

ATOMIC BLONDE (David Leitch, 2017)


Berlin, Novembre 1988, quelques jours avant la chute du mur. Lorraine Broughton est envoyée en mission dans la capitale allemande suite à l'assassinat par un agent du KGB, Bakhtin, de son collègue et amant James Gascoigne, qui portait sur lui une montre contenant une liste de tous le agents infiltrés à l'Est. Une fois sur place, elle est prise en charge par une équipe qui s'avère être composée d'agents de la Stasi dont elle se débarrasse avant d'être rejointe par Daniel Percival, son contact officiel du MI6.


Percival soupçonne un agent double russe, nom de code Satchel, d'avoir trahi Gascoigne tandis que Bakhtin va vouloir revendre la montre avec la liste au plus offrant. Laissant Percival enquêter sur Bakhtin, Lorraine se lance sur la piste de Satchel en commençant par fouiller le domicile de Gascoigne où elle découvre que lui et Percival étaient amis. Des agents du KGB surgissent et elle fuit. Percival, lui, négocie en secret avec Bremovych, un russe, pour lui vendre, une fois qu'il l'aura, une partie de la liste.


Lorraine se rend dans un restaurant où elle est abordée par Bremovych mais une jeune française les interrompt et le russe se retire en étant sûr qu'ils se reverront. La française se nomme Delphine Lassalle et prévient Lorraine de se méfier de Percival qu'elle soupçonne d'être Satchel puisqu'elle le suit depuis un an, date de son arrivée (à elle) à Berlin. Lorsqu'elle retrouve Percival, Lorraine fait la connaissance de Spyglass, qui a listé et mémorisé les agents infiltrés en échange de son passage à l'Ouest, promis apr Percival...


En 2017, Charlize Theron, auréolée du succès de Mad Max : Fury Road, se réinvente en héroïne de film d'action. Elle jette son dévolu sur l'adaptation du comic-book The Coldest City de Sam Hart et Anthony Johnston et participe comme co-productrice en attirant David Leitch, co-réalisateur de John Wick. Elle suit un entraînement physique intensif encore une fois pour le rôle principal.


Pour cela elle est coachée par la même équipe que celle de Keanu Reeves et la rumeur dit qu'entre les deux stars s'est alors installée une sorte de compétition pour savoir lequel irait le plus loin pour se passer d'une doublure à l'écran dans les scènes de cascade. Au final, l'actrice se cassera deux dents durant le tournage (une de ses nombreuses blessures endurées dans sa filmographie).


Si je mentionne ces éléments, ce n'est pas pour le simple plaisir mais parce qu'il indique à quel point le choix et l'investissement de Theron étaient celle qu'il fallait pour Atomic Blonde. Son personnage d'espionne est défini par son physique et son survivalisme. Les hommes qui l'envoient en mission se présentent comme ses "supérieurs" et c'est évidemment à prendre au propre comme au figuré...


... Même si pour Lorraine Broughton, aucun homme ne saurait être son "supérieur". Pendant que ses chefs sont planqués dans leur bureau ou derrière une vitre sans tain durant l'interrogatoire qu'elle subit lors de son débriefing et qui ponctue tout le film, elle va au charbon, prend des coups, est trahie, est séduite, mais rend aussi les coups, se méfie en permanence de tout et de tous, et charme aussi.

Esthétiquement, David Leitch, parce que l'intrigue se déroule à la fin des années 80, inscrit son film dans ce qu'on faisait à cette époque : lumières au néon, teintes tantôt chaudes tantôt froides, musique citant des classiques (99 Luftballoon de Nena, New Order, David Bowie - qui fut pressenti pour un rôle...).

Parfois ces efforts de stylisation jouent un peu contre le film et son histoire en le surchargeant inutilement. Mais parfois aussi ils contribuent à créer une ambiance intense, qui rend l'action et ses conséquences plus troubles, à l'image du flashback très bref révélant la nature de la relation entre Lorraine et Gascoigne, comme un rêve.

Cela en dit plus long qu'il n'y paraît sur ce milieu des espions à un moment clé de la grande Histoire, quand le mur de Berlin allait chuter. Ces agents de la CIA, du MI6, du KGB, de la Stasi n'évoluent-ils pas constamment dans un rêve (ou un cauchemar), sans repères moraux, avec pour seul véritable objectif d'en sortir vivants, eux et leur "colis" (ici Spyglass, auteur d'une liste d'infiltrés à l'Est).

Lorraine Broughton détone dans ce rêve/cauchemar avec son allure de mannequin, ses cheveux platine, son élégance, et sa dureté. Lorsqu'elle baisse sa garde, dans les bras de Delphine Lassalle, celle-ci le remarque aussitôt et le lui dit. Lorraine la remercie : c'est la dernière fois qu'elle se laissera aller car s'il devait y en avoir une autre, ce serait son arrêt de mort.

Face à Lorraine, Percival apparaît comme trop extraverti pour être honnête. Il a tout du traître, du vendu. Et l'interprétation qu'en donne James McAvoy, déchaîné, achève de tuer tout suspense. C'est sans doute l'erreur du film que donner trop vite ce personnage. Et ensuite, en voulant quand même semer le doute dans l'esprit du spectateur, de faire croire que peut-être il s'agit d'une énième fausse piste.

Idem pour la fin où Kurt Johnstad, le scénariste, multiplie les twists pour que l'on doute de celui à qui Lorraine rend vraiment des comptes, rallongeant artificiellement le film. Heureusement, ces errements ne gâchent pas le plaisir global de ce divertissement léché, très efficace, qui culmine dans un plan-séquence de 7 minutes tout à fait jubilatoire où Theron dégomme sur quatre étages un commando du KGB.

David Leitch, ancien cascadeur (il fut la doublure de Brad Pitt), connaît son affaire et sait comment l'emballer. Sa caméra est agile et précise, il sait quand ne pas couper une scène d'action grisante, mais aussi saisir une expression. Surtout, il fait du corps de Theron une matière à histoire à part entière, dès le premier plan, où elle sort d'une baignoire remplie de glaçons, révélant son corps tuméfié.

Atomic Blonde peut (tout) se permettre, grâce à sa vedette, d'explorer ce qui serait inconcevable avec un acteur masculin : Theron se montre nue, forte et fragile à la fois, belle à tomber et couverte d'ecchymoses et de sang, sa Lorraine assumant sa bisexualité (chose impensable avec un homme dans un rôle identique et ce genre d'histoire).

Les scènes que partage Theron avec Sofia Boutella (alors à l'aube d'une carrière américaine) ne sont jamais racoleuses : Delphine Lassalle est tout l'inverse de Lorraine Broughton, inexpérimentée, naïve, sentimentale. Mais sa fraîcheur lui permet de nous laisser voir la seule faille chez cette espionne plus aguerrie.

Charlize Theron est impériale et parfaitement crédible (c'est tout sauf un hasard si, la même année, elle rejoignit la franchise Fast and Furious), terriblement cool, totalement bad ass, chic et choc. Ses échanges avec McAvoy, mais aussi John Goodman, Toby Jones ou Eddie Marzan ne font que confirmer sa stature de grande comédienne et d'héroïne digne de Ethan Hunt, Jason Bourne et James Bond.

Pourtant, alors que des rumeurs circulent encore fréquemment à ce sujet, Atomic Blonde n'a jamais eu de suite. C'est assez incompréhensible. Mais en attendant que, peut-être un jour cela se réalise, il est toujours temps de revoir cette aventure berlinoise énergique.

samedi 14 juin 2025

L'AMOUR AU PRESENT (John Crowley, 2024)


Tobias fait la connaissance d'Almut après qu'elle l'a percuté avec sa voiture et qu'il se réveille à l'hôpital et qu'elle le veille. Il venait de passer un entretien d'embauche pour une marque de céréales et est en train de divorcer. Elle est chef de cuisine dans un restaurant où elle l'invite à venir dîner gratuitement pour s'excuser. Ils finiront la soirée dans le même lit.


Ce qui n'aurait pu être qu'une aventure se transforme en relation plus sérieuse mais se heurte au refus de Almut d'avoir des enfants alors que Tobias aimerait fonder une famille. Toutefois, il tient trop à elle désormais et renonce à son rêve. Mais bientôt un malheur arrive : suite à des douleurs abdominales, Almut passe des examens médicaux et on lui diagnostique un cancer des ovaires.


Elle subit une hystérectomie partielle et, quelques mois après, elle tombe enceinte et donne naissance à une fille, Ella. Trois ans passent. Le couple avec leur enfant a emménagé dans une ferme et Almut dirige maintenant son propre restaurant étoilé. Pourtant la maladie refait surface et la jeune femme prend une décision qui va tout bouleverser...
 

Tout d'abord, ce résumé et les photos qui illustrent cette critique présentent un aperçu dans l'ordre chronologique de l'histoire. Mais le film, lui, a une narration éclaté, allant et venant sans cesse entre le passé, le présent et le futur. Et il débute de la manière la plus dramatique possible quand Almut apprend, en compagnie de Tobias, que son cancer a réapparu et qu'il lui reste environ un an à vivre avec un traitement lourd.


On assiste tout de suite après à l'entretien d'embauche de Tobias qui rentre à son hôtel le soir venu et s'apprête à signer les papiers de son divorce. Sauf que son stylo n'écrit plus. Il sort pour aller à la supérette voisine s'en procurer un puis revient sur ses pas et se fait renverser par la voiture conduite par Almut. Lorsqu'il refait surface, il est assis sur un fauteuil roulant avec une minerve autour du cou et la jeune femme endormie à ses côtés.


Ce dispositif a une double fonction à mon sens : d'un côté, il permet d'échapper à la chronique d'une tragédie implicitement programmée ; et de l'autre, il souligne les moments forts que vont traverser Tobias et Almut, aussi bien en positif qu'en négatif, en usant d'ellipses qui donnent au film son rythme syncopé, presque musical.


Cette espèce de zapping pourrait vite être irritant s'il ne nourrissait un certain suspens, ou pour être plus exact un espoir quand au sort d'Almut. Pourtant le spectateur sent que cette histoire ne va pas finir bien, c'est induit dans ses titres vo (We Live in Time) et vf (L'Amour au présent) qui suggère que la vie ne vaut d'être vécue que si on en embrasse complètement l'aspect éphémère.

Il se trouve qu'en ce moment, en France, on débat dans les deux assemblées du droit de mourir dans la dignité. Et étrangement le film résonne avec ça dans la mesure où pour Almut, qui subit une récidive du cancer, il vaut peut-être mieux vivre six mois formidables que le double en souffrant encore plus à cause des effets secondaires du traitement (qui ne garantit pas sa guérison).

Avant cela, on aura vu la même Almut, au début de sa relation avec Tobias, lui dire qu'elle ne veut pas d'enfants, en tout cas pas dans le monde tel qu'il est. Ce sera le prétexte d'une première séparation, avant que Tobias ne revienne vers elle et lui avoue qu'il est amoureux et prêt, à cause de cela, à passer outre son propre désir de fonder une famille.

Cette scène préfigure tout : mieux vaut être avec la femme qu'on aime plutôt que de la perdre parce qu'elle ne veut pas fonder de famille. Ce motif, renoncer à quelque chose pour autre chose de plus immédiat, urgent, vital, dresse les contours du film tout entier et le scénario, de Nick Payne, en ne sélectionnant que les moments les plus saillants, rend ce motif plus net.

Evidemment, on aimerait parfois, selon sa sensibilité, passer plus de temps dans un des épisodes que dans un autre. John Crowley, avec un montage rythmé, frustre le spectateur, mais le comble aussi. Tout le talent du cinéaste ici est de rendre les passages romantiques plus vibrants et ceux plus tristes plus intenses.

Et au bout du compte, on reste sur ce sentiment d'avoir connu un couple crédible, avec un destin contrarié, mais jamais artificiellement plombé. Ce qui arrive à Almut et Tobias est ce qui arrive à un tas de gens. Le film ne cherche jamais à tirer les larmes, les personnages font preuve d'une dignité qui rend toute complaisance impossible. Mais ça ne veut pas dire qu'on n'a pas des fois la gorge nouée.

Le récit présente un nombre élevé de tests pour ses héros et leurs réactions ont toujours du sens, comme quand Almut concourt pour le Bocuse d'or sans d'abord en informer Tobias, qui s'inquiéterait de la fatigue accumulée, mais justifie sa participation ensuite en expliquant vouloir laisser une trace à sa fille. La brève engueulade qui s'ensuit aboutit à une issue réconciliatrice mais pas forcée puis s'inscrivant dans la logique des actions de Tobias (renoncer à quelque chose pour autre chose de plus urgent).

Enfin, si L'Amour au Présent fonctionne, c'est grâce à ses deux acteurs, parmi les meilleurs de leur génération et dont l'alchimie ici carbure à fond. Florence Pugh a le personnage le plus moteur de l'intrigue et elle l'incarne avec une sobriété qui force le respect, un côté petit soldat têtu qui la rend irrésistible, vraiment brave, merveilleusement humaine.

Face à elle Andrew Garfield prouve une fois de plus à quel point il sait camper n'importe quel rôle avec une présence à la fois douce et puissante. Il n'est pas seulement l'amant puis le compagnon compatissant, l'épaule sur laquelle se reposer, le père exemplaire. Il donne vie et chair et coeur à un homme qui affronte les éléments avec une nuance rare.

Grâce à ses manoeuvres narratives malines, sa réalisation tonique et deux acteurs en état de grâce, We Live in Time a tout du mélo mais sans les défauts, les facilités qu'on attache au genre. Une vraie prouesse donc.

vendredi 13 juin 2025

THE GORGE (Scott Derrickson, 2025)


Levi, un ancien membre des Marines, et Drasa, une tireuse d'élite d'origine lituanienne travaillant pour la Russie, reçoivent la même mission : surveiller une gorge isolée pendant un an, coupés du monde extérieur et avec l'interdiction d'entrer en contact avec leur homologue. Ils s'installent chacun dans une tour au bord du précipice de chaque côté de l'abysse, truffée d'explosifs divers et de pièges mortelles.


Le prédécesseur de Levi, avant qu'il ne le remplace, lui a suggéré que cette gorge serait la porte de l'enfer dont montent parfois d'étranges créatures hostiles, les "hommes creux", et que cette mission de surveillance dure depuis la fin de la seconde guerre mondiale de part et d'autre des grandes puissances de l'Ouest et de l'Est.


Drasa enfreint la règle en cherchant à attirer l'attention de Levi qui finit, avec une tyrolienne, par la rejoindre le jour de la Saint-Valentin. Ils dînent puis couchent ensemble, mais quand Levi regagne son nid d'aigle, il tombe dans le gouffre. Drasa y plonge à son tour pour le sauver. Mais que vont-ils trouver au fond ?


Il faut s'y faire : désormais, avec les plateformes de streaming lancées par toutes les grandes compagnies, certains longs métrages qui, il n'y a pas si longtemps, auraient largement eu droit à une exploitation en salles sont condamnés à ne plus être consommés sur l'écran de votre télé, de votre ordinateur ou de votre téléphone.


Apple TV+ a ainsi produit The Gorge, thriller fantastique d'une facture digne du grand écran, avec deux acteurs prometteurs et un réalisateur chevronné, mais sans passer par la case cinéma. Malgré quelques défauts, le résultat est quand même assez bon pour qu'une fois regardé, on en arrive à penser que son pitch aurait pu inspirer une série télé.


La raison à cela est que l'action s'étend sur une année et il est légitime de croire qu'un pool de scénaristes aurait développer sur une saison entière ce qu'un film doit concentrer en deux heures. Etrangement d'ailleurs, The Gorge souffre principalement de quelques longueurs, au début et à la fin, comme si Zach Dean, son scribe, n'avait pas su démarrer et conclure assez vite.


Le postulat imagine que, depuis près de 80 ans, la Russie et les Etats-Unis (ou en tout cas les grandes puissances de l'Ouest), envoient chaque année un agent expérimenté garder une faille dont on ignore les coordonnées et ce qui se trouve au fond. Ces gardiens, de part et d'autre, ne peuvent communiquer entre eux ni avec l'extérieur.

Mais évidemment quand le film commence, le spectateur sait très bien que cela va changer. Alors que Levi est un ancien militaire respectant les ordres, Drasa est plus fantasque et c'est elle qui cherche à attirer l'attention de vis-à-vis. Comme il est beau et qu'elle est belle, il est tout aussi évident qu'ils tombent sous le charme l'un de l'autre au point de vouloir se rencontrer.

Avant cela, ils auront un aperçu violent de ce qui se cache au fond de cette gorge, des créatures inquiétantes, tenaces, hostiles, mais qu'ils parviendront à repousser grâce à un arsenal fourni et leurs propres compétences. C'est une manière de nous/les mettre en bouche car aussi sûrement que la romance, l'exploration de ce gouffre est attendue.

Comme je le relevai plus haut, le film souffre de quelques tares : au début, pour nous présenter les deux protagonistes, on a droit à un entretien entre Levi et Bartolomew, commanditaire côté Ouest de la mission, où est exposé le fait que le jeune homme souffre de syndrome post-traumatique. Du côté de Drasa, son père est mourant et a prévu de mettre fin à ses jours avant que la maladie ne l'emporte.

Cette couche de pathos n'ajoute rien, au contraire elle leste le film d'une touche mélodramatique inutile, qui ne resservira que plus tard, lors de la nuit que Drasa et Levi passeront ensemble, pour justifier un coup de blues de la jeune femme. Idem pour la fin, qui veut nous faire croire à un dénouement plus tragique pour l'un des deux héros et qui ne fait que retarder l'inévitable.

Mais passé cela, The Gorge s'avère un divertissement très qualitatif. Le suspense sur ce que cache la faille, la première bataille contre les "hommes creux", et enfin, surtout, l'exploration du fond du gouffre aboutissent à un récit palpitant, où on a souvent l'occasion de sursauter d'effroi car on s'est suffisamment attaché aux héros et mesuré l'aspect angoissant du décor et de ses occupants.

Scott Derrickson a du métier, et il le fait parler : celui qui avait dirigé le premier film Doctor Strange ne cherche jamais à en rajouter, s'appuyant sur un script solide et efficace, mais aussi sur une production design très soigné. Les quelques clichés qui subsistent sont habilement contournés de manière à ce qu'on reste au plus près des personnages au lieu de se perdre dans un énième complot.

Par ailleurs, Derrickson et son chef opérateur soignent l'image, le cadre, le spectateur est concentré et le montage évite un découpage hystérisant pour mieux faire monter la tension. Pas à dire, c'est de la belle ouvrage, qui prouve le savoir-faire technique, la bonne gestion du budget, et le fait que The Gorge aurait pu avoir une belle carrière en salles.

D'autant plus que ses acteurs tiennent leur rang. Sigourney Weaver n'a droit qu'à quelques scènes mais elle est comme toujours impeccable. Les deux vedettes sont bien Miles Teller et Anya Taylor-Joy, dont le couple possède une alchimie grisante. Lui campe un soldat éteint qui se réveille avec une sobriété remarquable, tandis qu'elle se montre très crédible en tireuse extravertie mais sans excès.

Les connaisseurs s'amuseront de deux scènes : l'une où Teller joue une partie d'échecs avec Taylor-Joy qui fait bien sûr penser au rôle que cette dernière tenait dans la série Le Jeu de la Dame, et une autre où Taylor-Joy joue de la batterie, comme Teller dans Whiplash. Toutefois, Derrickson a juré que cela avait été écrit avant qu'il ne choisisse ses deux interprètes.

Voilà donc où nous en sommes arrivés en 2025 : le cinéma, même très bon comme ici, se joue aussi bien dans une salle obscure avec des inconnus assis comme vous sur un strapontin, que chez vous, assis sur votre canapé devant votre petit écran. On peut le déplorer, mais aussi se féliciter que, quelque soit le format, ces films soient faits et accessibles.

jeudi 12 juin 2025

SUPERGIRL #2 (Sophie Campbell)


Mais qui est cette fille qui se fait passer pour Supergirl, au mépris de la sécurité des habitants de Midvale qui pourtant l'idolâtrent ? Hé bien, la vraie Supergirl va mener l'enquête après s'être prise le bec avec l'usurpatrice (et un gorille géant)...


Il y a eu une époque, pas si lointaine (enfin... Si vous avez à peu près le même âge que moi qui ne suis plus tout à fait un jeune homme), où on se demandait, très sérieusement, s'il fallait autoriser la lecture des bandes dessinées, et a fortiori des comics, aux jeunes lecteurs, car c'était susceptible de les corrompre mentalement.


On sait aussi que, plus loin dans le passé, on procédait même à des autodafés et que des ligues pour la protection de la jeunesse censuraient tout ce qui était choquant de leur point de vue (bien évidemment avisé...). Lecteur de "Strange", si tu te rappelles du charcutage et des annulations des séries traduites par Lug, tu sais de quoi je parle.
 

Mais aujourd'hui, il n'en est plus vraiment question. Comme le dit Todd McFarlane, "c'est devenu cool d'être un geek" - même si les chiffres de vente disent que ça doit être encore plus cool d'aimer les mangas... Et même si l'administration Trump et ses partisans bannissent des comics des bibliothèques municipales et scolaires, des fois que ça donnerait des idées rebelles aux gosses.


"Où veut-il en venir ?" vous demandez-vous. Hé bien, en fait, je crois qu'aujourd'hui donc le débat s'est un peu déplacé. Les éditeurs, américains en particulier (mais nul doute que ça finira par contaminer la France), ciblent de plus en plus des communautés de lecteurs et donnent le feu vert à des projets de séries en fonction du lectorat désigné par leur équipe marketing.

Un des exemples pour prouver cela, c'est les one-shots annuels que DC comme Marvel consacrent à la communauté LGBTQ+ avec le titre Pride ou Voices (ça marche aussi pour des histoires destinées au public afro-américain, latino, asiatique, etc.). Ne tournons pas autour du pot : c'est du wokisme à l'état pur, du politiquement correct, de la repentance bon marché pour s'excuser d'avoir ignorer tous ces fans pendant des décennies.

Mais comme chacun le sait, on fait rarement de bonnes histoires juste avec de bons sentiments. Et d'ailleurs, les bons sentiments dans l'industrie culturelle américaine valent surtout ce qu'ils rapportent en dollars. Si demain, une de ces initiative devait être un bide retentissant, commercialement parlant, nul doute qu'on n'entendrait plus parler d'efforts pour quelque communauté que ce soit.

Le lien avec Supergirl ? Hé bien, la version que produit Sophie Campbell cible explicitement un lectorat féminin et jeune (entendez adolescent). C'est aux antipodes de la version de Tom King et Bilquis Evely dans leur mini Woman of Tomorrow, qui s'inspirait du western True Grit, et qui montrait Supergirl en train de se biturer dans un bar puis accompagner une orpheline dans sa vengeance.

Ici, tout est absolument inoffensif. C'est un comic-book qui ne va surtout pas se risquer à réinventer Supergirl, à la projeter dans un cadre inattendu. D'ailleurs, la référence de Campbell, c'est la sitcom où l'héroïne revient dans le patelin où elle a grandi et se rend compte à la fois de ce qu'elle n'y aimait pas et de ce qu'elle regrette d'avoir laissé derrière elle.

On a donc droit à une intrigue où Supergirl a découvert qu'une autre fille se faisait passer pour elle, où ses parents adoptifs ne la reconnaissent plus. Et dans ce deuxième épisode, les deux antagonistes en viennent aux mains, puis la vraie Supergirl demande de l'aide à Lena Luthor tout en se trouvant un nouveau costume (en attendant elle remet celui dessiné jadis par Jim Mooney).

On croise aussi un gorille géant et complètement con, Streaky le super-chat a été recueilli par Lena Luthor et feule en voyant Krypto le super-chien, les amies d'enfance de Kara veulent savoir ce qu'elle pense de la nouvelle Supergirl et si elle accepte de sortir avec elles. Et la fausse Supergirl ? Elle décide d'arrêter d'être Supergirl et de s'assumer comme méchante (avec elle aussi un nouveau costume).

Cette chose sidérante de bêtise vise donc les jeunes filles. Et on se demande pourquoi elles méritent ça ? Il y a quelque chose de méprisant dans ce fait Campbell (et qu'a autorisé DC) en prenant le public visé pour des idiotes. Mais il y a surtout quelque chose d'édifiant à ce qu'un machin pareil puisse être tout simplement publié.

Evidemment, avec un film consacré à Supergirl à venir l'an prochain, DC a voulu préparer le terrain. Mais ce qui est incompréhensible, c'est que ledit film s'inspirera de Woman of Tomorrow de King et Evely, et sera donc à des lieues de ce nanar en bandes dessinées !

Quand j'ai su que j'allais devoir écrire cette critique, au moins pour expliquer pourquoi j'allais arrêter de suivre cette série, je pensais m'en tenir à quelque chose comme "je ne suis pas le bon public pour ça", "ce n'est pas fait pour moi". Mais la vérité, c'est que je crois que ce n'est fait pour personne, personne ne mérite un comic-book aussi pourrave.

Le premier numéro avait quelque chose de sympa qui piquait la curiosité et qui, pouvait-on espérer, serait digne du reste de la production Superman actuelle. Mais ce deuxième épisode est tellement affligeant, honteux, qu'il révèle le vrai visage de son auteur et de son contenu. Vraiment, c'est à chier. Et j'espère que ça va se planter car Supergirl et les lecteurs méritent mieux.

mercredi 11 juin 2025

MAD MAX : FURY ROAD (George Miller, 2015)


Max Rockantsky est capturé par les War Boys de Immortan Joe et emmené à la Citadelle où on découvre qu'il est donneur universel. Son sang sert donc à soigner Nux, un des War Boy. Immortan Joe envoie son Imperator Furiosa à Pétroville pour se ravitailler en carburant contre de l'eau et des denrées, avec une solide escorte.


Mais, en route, Furiosa change subitment d'itinéraire et sème les uns après les autres les War Boys qui l'accompagnent. Elle veut gagner la Terre Verte où elle est née pour y protéger les cinq favorites de Immortan Joe. Ce dernier s'aperçoit de la trahison de son Imperator et se lance avec son armée à sa poursuite. Nux en fait partie, qui attache Max sur le capot de sa voiture en continuant à être perfusé.


A la faveur d'une tempête de sable, Furiosa engage son camion dans un canyon où elle a préalablement négocié un droit de passage avec un gang de bikers contre le carburant qu'elle transporte. Max, lui, en profite pour s'évader et il se joint à la bande de filles pour, lui aussi, s'éloigner d'Immortan Joe. Un voyage très mouvementé commence...


(Re)voir Fury Road après Furiosa instruit le spectateur sur les raisons possibles de l'échec commercial du dernier film en date de George Miller. Quand le cinéaste australien ranime sa saga Mad Max en 2015, il se débat avec ce projet depuis le début des années 2000 et à l'époque il envisage même de tourner deux longs métrages d'affilée en renouant avec Mel Gibson.


Mais le projet tombe à l'eau : trop cher. Puis Gibson n'est pas très enthousiaste et sombre définitivement dans une succession de scandales. Miller songe alors à faire de son quatrième Mad Max un film d'animation, fort du succès de Happy Feet, mais renonce en comprenant que cette production serait impossible à distribuer convenablement.


Quand il revient à la charge, en 2013, Miller a revu sa copie avec le scénariste Nico Lathouris et le bédéaste Brendan McCarthy (qui officiera aussi en qualité de storyboarder). Exit Gibson, mais aussi les prises de vue en Australie car des pluies torrentielles ont transformé le bush en espace végétal incompatible avec les paysages désolés de la saga. Direction : le désert namibien.


Au terme d'un long casting (qui verra défiler en audition Armie Hammer, Paul Walker, Heath Ledger - une belle brochette d'acteurs maudits, à la carrière brisée), et de repérages polémiques (des écolos reprocheront au réalisateur de dévaster le décor naturel avant que les autorités locales ne donnent leur feu vert), Mad Max : Fury Road peut enfin voir le jour.

On saura lors de la sortie de Furiosa que Miller voulait d'abord tourner l'histoire de la jeunesse de son héroïne et enchaîner avec celle de Fury Road, mais il s'était ravisé, car il n'était pas convaincu par les effets spéciaux permettant de rajeunir numériquement un acteur. Cette décision va en fait impacter toute sa vision et le pousser à exclure le maximum de trucages numériques.

L'autre choix crucial que fait Miller, c'est de couper au maximum les dialogues, il montera même une version muette du film en noir et blanc (qui ne sera finalement disponible qu'en DVD/Blu Ray). Enfin, il donne comme consigne à son chef opérateur John Seale, qu'il convainc de sortir de sa retraite, de toujours cadrer le coeur de l'action au centre de l'image de façon à ce que le spectateur sache toujours où le plus important se trouve.

Tous les véhicules sont construits "en dur", et sont fonctionnels. Les cascadeurs sont le plus souvent des acrobates, dont certains viennent du Cirque du Soleil, et les acteurs principaux sont sollicités pour ne pas être doublés quand c'est possible. Même le guitariste qui est dans la horde de Immortan Joe joue en live sur un véritable instrument capable de lancer des flammes !

Le récit est basique : Miller voulait en faire le film de poursuite définitif et prouver par-là même à quel point Hollywood se fourvoyait avec les CGI, les fonds verts, mais aussi cette manière de désamorcer les situations les plus dramatiques par des plaisanteries au goût discutable. Le film fonce à toute allure en ligne droite, puis revient sur ses pas, toujours pied au plancher. Rien de plus. Rien de moins surtout.

Mais, allez-vous dire, où est l'intrigue ? Où est l'émotion ? Elles ne sont pas supplantées par ce déferlement de sensations fortes mais ici, tout est primal, basique, réduit à l'essentiel. Le film vise une sorte d'épure en vérité. Les personnages n'ont pas le temps de dialoguer sur le sens de leurs actions, ils agissent, réagissent, survivent.

Un regard, une mimique, un grognement, en disent plus long que tous les discours. Quand Miller s'autorise un peu de légèreté, il le fait encore en jouant sur l'aspect technique de son filmage, en accélérant le débit de l'image, comme dans une comédie slapstick du muet ou en soulignant l'énormité grotesque de certains personnages.

Et puis Fury Road acte aussi ce qu'il veut évoquer : Mad Max Rockantasky n'est plus le personnage principal, ici c'est Furiosa et les cinq favorites. Le film est féministe, Eve Ensler (l'auteur des Monologues du Vagin) a été consultante sur le script, car il met en avant des femmes puissantes, qui refusent d'être les esclaves des hommes, tout en appréciant l'aide que peut leur apporter Max ou Nux (un War Boy qui se repent au fil de l'histoire).

Furiosa s'impose comme une protagoniste fascinante, certainement un des plus beaux rôles féminins et le plus fort qu'on ait vu dans un film d'action (depuis, allez, Alien - d'ailleurs, au départ du projet, Miller avait pensé à Sigourney Weaver pour l'incarner). Handicapée, prête à l'ultime sacrifice, elle n'est pas une caricature de gonzesse masculinisée, mais bien une guerrière, une survivante voulant offrir à ses protégées une meilleure vie, la liberté.

Tous les personnages principaux de Fury Road visent un objectif, un dernier périple : pour Nux le Valhalla dont Immortan Joe lui a promis qu'il en reviendrait glorieux, pour Max la rédemption pour les vies qu'il n'a pu sauver, pour Furiosa la Terre Verte où elle est née, pour les favorites l'avenir et l'indépendance, pour Immortan Joe la récupération de Splendide, enceinte de son héritier.

Evidemment, la dimension spectaculaire du film est ébouriffante, à tel point qu'à chaque scène démente on croit avoir vu le plus fort et il suffit d'attendre quelques minutes pour que Miller se surpasse. Mais ce n'est pas de la surenchère : c'est la démonstration par un cinéaste au sommet de son art que le spectateur est (ou sera) lassé (bientôt) de l'artificialité des films d'action et qu'il faut revenir à quelque chose de brut, de viscéral, de vibrant.

Après tous les rebondissements de la pré-production, le casting tel qu'on le découvre là était attendu au tournant. Si Tom Hardy a harassé toute l'équipe en se plaignant du cagnard, son Mad Max taiseux fait le job. Courtney Eaton, Rose Huntington-Whiteley, Zoë Kravitz, Riley Keough et Abby Lee Kershaw sont formidables dans le rôle de favorites qui ne sont pas là que pour faire joli. Nicholas Hoult peut composer un War Boy qui progresse tout du long.

Mais surtout c'est bien Charlize Theron qui met tout le monde d'accord : la comédienne sud-africaine investit le rôle avec une intensité et une sobriété impressionnante, éclipsant sans forcer Hardy. Elle vole chaque scène et transfère au film ce magnétisme affolant qui l'empêche de sombrer dans le wtf. C'est grâce à elle que Furiosa entre dans le panthéon des grandes héroïnes.

Ni suite ni reboot de la trilogie avec Gibson, Mad Max : Fury Road est une réinvention de l'univers post-apocalyptique de George Miller. C'est un chef d'oeuvre, une forme de cinéma total, qui emporte tout sur son passage, avec une intelligence et une maîtrise à couper le souffle.

mardi 10 juin 2025

FURIOSA : UNE SAGA MAD MAX (George Miller, 2024)


Une guerre nucléaire a transformé l'Australie en désert radioactif, mais les Vuvalini, une communauté de femmes, a réussi à préserver un oasis secret, la Terre Verte. Furiosa, une jeune fille, cueille des pêches lorsqu'elle voit des motards et essaie de saboter leurs motos. Mais ils la surprennent en l'enlèvent. Furiosa appelle au secours et sa mère Bassa part à sa poursuite à cheval.


Elle rattrape les motards et les tue sauf un qui réussit à gagner le campement de son chef, Dementus, qui veut que Furiosa lui indique la position de la Terre Verte. La fillette reste silencieuse mais, à la faveur d'une tempête de sable, elle s'enfuit avec sa mère. Leur départ est signalé et des motards les prennent en chasse, abattent Bassa et reprennent Furiosa qui refuse toujours de dire d'où elle vient.


Les années passent et Furiosa assiste à l'ascension de Dementus jusqu'à sa défaite contre les habitants de la Citadelle. Pour les forcer à négocier avec lui, il prend Pétroville d'assaut et obtient que la Citadelle les fournisse en vivres, lui et sa horde, en échange du carburant. Immortan Joe, le chef de la Citadelle, obtient aussi qu'il lui livre Furiosa pour en faire une future mère porteuse. Mais La fillette est désormais résolue à se venger de Dementus avant de rentrer chez elle...


Neuf ans après Mad Max : Fury Road, George Miller revenait dans cet univers post-apocalyptique qu'il avait créé en 1979 et qui avait fait de Mel Gibson une star. Pourtant le cinéaste australien avait un autre projet en vue que cette préquelle de Fury Road et il doit certainement aujourd'hui se mordre les doigts de ne pas l'avoir concrétisé, car Furiosa a été un échec commercial cuisant.


Il y a donc fort à parier qu'il s'agit de l'ultime long métrage de la saga. Et pourtant, la critique fut élogieuse. A raison car il s'agit d'un spectacle hallucinant (et souvent halluciné) qui fait de cet antépisode un des meilleurs du genre (si ce n'est le meilleur). Mais il ne s'agit pas que de ça et c'est pourquoi le film fait si forte impression.


Au tout début de l'histoire, lorsque nous faisons connaissance pour la première fois avec la toute jeune Furiosa aux abords de la Terre Verte, elle cueille une pêche. Remplacez-là par une pomme et vous saisirez l'aspect symbolique, la dimension biblique de cette cueillette a priori innocente qui va pourtant sceller le calvaire vécue par l'héroïne. 


George Miller et son co-scénariste Nico Lathouris s'amusent beaucoup avec les métaphores et les références dans leur saga. Substituez les motos avec des chevaux et en fait il s'agit ni plus ni moins qu'un western. Observez Dementus et sa horde et vous pouvez l'identifier comme une version pervertie d'Arthur et des chevaliers de la table ronde (comme le prouve la manière dont ils tournoient sans cesse dans le désert sur leurs destriers mécaniques).

Dementus, toujours, pilote trois motos attachées pour former un char baroque comme on en voit dans les peplums. Furiosa est une innocente abîmée par la folie de ses geôliers successifs et qui priorise progressivement sa vengeance à sa volonté de rentrer chez elle. Elle se fait passer pour un garçon pour éviter d'être abusée sexuellement et devient aussi cruelle et obsédée que les hommes qu'elle côtoie.

Je pourrai continuer ainsi pendant longtemps mais je vous laisse deviner quels autres motifs dissimulent, plus ou moins subtilement, le récit. Toujours est-il que c'est un tableau dément qui se dessine sous nos yeux, une sorte de cinéma total, qui ne recule devant rien et surtout pas l'exagération, mais toujours en partant de la faute originelle, du fruit interdit cueilli par Furiosa.

Furiosa apparaît donc à la fois comme une victime et la responsable de son propre sort. Mais en même temps, sa résistance, sa résilience forcent le respect en l'érige en figure obstinée jusqu'au sacrifice - dans Fury Road, elle est une femme adulte à qui il manque le bras gauche et on apprend comment elle l'a perdu.

Pourtant, alors qu'il aurait été facile pour Miller d'ajouter une scène bien gore avec cet épisode, il choisit de n'en rien montrer. Un moment, Furiosa a encore son bras, bien amoché certes, le moment suivant elle se l'est littéralement arraché pour, encore une fois, se libérer. Miller laisse au spectateur le soin d'imaginer comment elle a fait et c'est encore plus éprouvant que s'il l'avait filmé.

Mais évidemment, le film n'est pas avare, par ailleurs, de morceaux de bravoure, comme l'attaque du camion conduit par le Prétorien Jack ou la bataille du Moulin à Balles. Miller est comme un gosse cherchant constamment la manière la plus attrayante de montrer l'action, de la mettre en valeur, et il ne manque pas d'idées.

Contrairement à Fury Raod où il privilégiait les effets mécaniques, cette fois il s'en est remis à des effets spéciaux numériques pour une bonne part. Les mouvements de caméra sont invraisemblables, le montage à la fois nerveux et fluide, la photo aveuglante et hypnotique. Tout est maîtrisé à l'extrême, servant la vision d'un grand cinéaste, jamais grisé par les possibilités que lui offre la technologie.

Dans ce grand huit émotionnel et esthétique, les acteurs pourraient être muselés, mais ils livrent des prestations mémorables. La transition entre la jeune Alyla Browne, sensationnelle, et Anya Taylor-Joy qui incarnent Furiosa à dix ans d'intervalle est tellement organique qu'on ne se rend même pas compte tout de suite que l'actrice a changé.

Evidemment, à ce petit jeu, c'est Chris Hemsworth qui attire tous les regards : avec son faux nez, sa perruque, il campe un Dementus complètement allumé et s'amuse énormément. Le spectateur ne peut réprimer son plaisir à voir l'interprète de Thor dans les films Marvel composer un personnage aussi vil, veule, outrancier, avec un tel charisme.

Enfin, Tom Burke, qui joue le Prétorien Jack, n'a que peu de scènes pour exister entre ces deux vedettes, mais il réussit à créer une alchimie rare avec Taylor-Joy : son personnage est lui aussi égaré dans ce monde désolé en quête d'un paradis perdu.

Furiosa : Une Saga Mad Max est ce que le cinéma peut proposer de plus tellurique et jouissif dans le divertissement. C'est l'oeuvre d'un auteur authentique et d'un peintre enragé. Même si l'expérience a été injustement boudé par le public, gageons qu'avec les années elle deviendra l'objet d'un vrai culte et nourrira quelques regrets pour ce que son créateur voulait encore raconter dans cet univers.

lundi 9 juin 2025

SINNERS (Ryan Coogler, 2025)


1932, Clarksdale, Mississippi. Smoke et Stack Moore, deux frères jumeaux, vétérans de la première guerre mondiale, reviennent au pays après avoir volé l'argent de la pègre de Chicago avec le projet d'acheter une ancienne scierie et d'ouvrir un bar. Leur cousin, Sammie, prodige de la guitare blues, se joint à eux contre l'avis de son père, un pasteur qui voit dans sa musique l'oeuvre du Malin.


Le pianiste Delta Slim est engagé pour jouer, les époux Chow pour assurer le service, Cornbread pour être le videur et Annie, l'ex-femme de Smoke pour préparer de quoi manger. Stack, lui, croise Mary avec qui il avait une liaison à Chicago et qu'il a quittée sans la prévenir de ses projets mais qu'il invite pour l'inauguration.


Le club ouvre comme prévu le soir-même et la musique de Sammie convoque le passé, le présent et le futur dans l'établissement où les invités semblent entrer en transe. Ses mélodies attirent Remmick et ses deux comparses qui se voient cependant refuser l'entrée par les frères Moore, pressentant leur aura maléfique. Ils l'ignorent mais ces intrus sont des vampires...


Après Black Panther et Black Panther : Wakanda Forever, Ryan Coogler s'offre une pause avant un troisième volet qu'il a prévu de tourner (mais sans qu'aucune annonce officielle de Marvel Studios n'ait été faite à ce sujet). A cette occasion, il retrouve son acteur fétiche de Creed, Michael B. Jordan, à qui il donne un double rôle.


Sinners est un vrai cocktail : une rasade de film noir, un zeste de Prohibition, une dose d'épouvante avec des vampires, avec même une touche de musical blues, il affiche ses ambitions dans un désordre qui illustre le manque de direction de Coogler qui semble surtout avoir voulu se faire plaisir tout en se démarquant de Jordan Peele (Get Out, Nope) à qui on le compare souvent (trop à son goût).
 

L'histoire prend son temps pour s'installer et le film s'en ressent avec ses 138'. Pourtant, cette mise en place est sans doute ce qu'il y a de meilleur au final. Filmé en 65mm, le cadre du Sud profond des Etats-Unis fait un décor de choix, magnifiquement mis en valeur par une photo très léchée et une profondeur de champ envoûtante.


On suit donc deux frangins, anciens de la première guerre mondiale puis gangsters à Chicago dont ils sont partis en douce en dévalisant la pègre locale pour ouvrir un club de blues réservé aux noirs. Ils acquièrent une scierie désaffectée à un membre du KKK et recrute musiciens, serveurs, cuisinière, videur, tout en distribuant des invitations et en renouant avec de vieilles connaissances.

Tout ça prend quasiment la première moitié du long métrage et on apprécie le soin avec lequel Coogler caractérise ses personnages, sans peur de flirter avec les clichés (bluesmen maudits, multiculturalisme, sensualité moite). On ne s'ennuie pas en compagnie de ces gens-là tout en pressentant que quelque chose de terrible va se passer et que tous ne s'en sortiront pas.

Lorsque Remmick, un vampire irlandais, surgit à la périphérie de ces événements et possède un couple de fermiers pour s'offrir un festin à peu de frais avec la clientèle des frères Moore, le film bascule dans l'épouvante, plus classique, mais néanmoins encore captivante. Là encore, le réalisateur-scénariste prouve que le meilleur est dans l'attente et il s'y entend pour faire monter la pression.

Le tout culmine dans une séquence qui, à elle seule, justifie l'existence du film : Sammie, le cousin des frères Moore, se met à chanter en s'accompagnant sur son dobro une mélodie blues ensorcelante. Les danseurs plongent dans une sorte de transe et soudain, au milieu de la piste, on voit apparaître un autre guitariste afro-futuriste, un griot africain et ses tambours, des geishas...

Coogler réussit ce moment magique plein d'anachronismes avec maestria, sa caméra, mobile, se faufile entre les acteurs et les figurants, la photo multiplie les effets hypnotiques, la musique est incroyable. Une véritable fièvre s'empare du film et on aurait aimé qu'elle ne disparaisse plus. Mais, la suite va faire descendre le niveau de quelques échelons.

Dans sa seconde partie, Sinners rejoue Rio Bravo avec des vampires qui attendent de s'introduire dans la club puis qui, une fois, à l'intérieur, y commettent un massacre face à une bande dépassée mais défendant chèrement sa peau. C'est très efficace, mais pas original pour un sou. Coogler ne parvient pas à injecter la moindre nouveauté dans cet exercice.

On a droit à des ripostes à coup d'eau bénite, de gousses d'ail, de crucifix, de pieux en bois dans le coeur des morts-vivants. La caméra, toujours aussi virevoltante, rend l'ensemble très plaisant et rythmée, mais ce western horrifique n'invente rien. Mieux vaut revoir Une Nuit en Enfer de Robert Rodriguez pour ça, qui est, en prime, plus marrant.

Le désordre guette et se confirme au point qu'on a le sentiment que Coogler ne sait plus où arrêter son propre film. On a même droit à une scène digne de Rambo avec fusillade vengeresse contre le KKK et un flashforward de nos jours, et si vous restez vraiment jusqu'au bout du générique de fin, il y a encore une scène bonus, complètement dispensable mais toutefois agréable à écouter.

Le casting est de tout premier ordre : Michael B. Jordan est saisissant dans le rôle des deux frères, faisant preuve d'assez de subtilité pour ne pas rendre sa performance trop appuyée. Delroy Lindo surjoue davantage son pianiste au bout du rouleau, mais il le fait bien. Le jeune Miles Caton (un choriste de la chanteuse H.E.R.) interprète lui-même ses numéros musicaux avec talent.

Néanmoins, aussi bons soient-ils, ils se font chiper la vedette par Jack O'Connell, impressionnant en vampire gourou ; Wunmi Mosaku en adepte de la sorcellerie ; et Hailee Steinfeld, sensationnelle dans le rôle de Mary. C'est bien simple, quand un de ces trois-là est à l'image, on ne voit plus que lui, avec une sensualité agressive et une présence imposante.

Ryan Coogler fait preuve de beaucoup de générosité, mais parfois qui trop embrasse mal étreint. Sinners, en étant plus concis et précis, aurait gagné énormément en intensité. Passée sa première partie, il s'éparpille un peu trop jusqu'à oublier de bien conclure. Dommage, mais subsiste un divertissement qui, à son top, vaut quand même le détour.