mardi 12 mars 2024

POISON IVY, VOLUME 1 : THE VIRTUOUS CYCLE (G. Willow Wilson / Marcio Takara, Brian Level)

 

- Photosynthesis (Prologue - issu de Batman #124. Ecrit par G. Willow Wilson, dessiné par Dani) - Poison Ivy a été séparée de son double maléfique et surpuissant, Queen Ivy, à la suite de Fear State. Son amie Bella Garten/la Jardinière, lui explique qu'elle a risqué sa vie dans cette affaire. Mais Ivy veut récupérer l'intégralité de ses pouvoirs et se lance dans un road-trip sur les traces de Jason Woodrue, l'homme qui a fait ce qu'elle est...


- The Virtuous Cycle (#1-6) - Au volant d'un van, Pamela Isley.Poison ivy parcourt les Etats-Unis et tient un journal dans lequel elle s'adresse à son amante, Harley Quinn, restée à Gotham. En route, elle libère des spores très agressives (ophiocordyceps lamia) qui attaquent de manière très virulentes les hommes mais protège la nature. L'objectif de Ivy est de purger la Terre des humains qui, selon elle, contribuent à sa destruction.


Elle fait ensuite une halte dans un diner où elle partage sa table avec Jenny dont elle apprend qu'elle est recherchée par la police et qu'elle aide à échapper à deux agents en disséminant à nouveau quelques spores. Puis Ivy se pose dans un hôtel où elle sympathise avec la gérant, Carrie, qui essaie de créer un espace vert.


Plus loin elle se fait embaucher dans un entrepôt d'empaquetage dont le recruteur harcèle sexuellement ses employées : il le paiera cher. Ivy a une aventure avec une fille qui était victime de cet abuseur. Progressivement, au fil des rencontres qu'elle fait, ses convictions sont ébranlées : si elle estime que l'espèce humaine représente un fléau pour la survie de la Terre, elle comprend que des individus méritent malgré tout d'échapper au funeste sort qu'elle réserve aux gens. Ce qui ne l'empêche pas d'exploiter le système de livraison sur tout le pays pour faire circuler ses spores...


Enfin, elle arrive dans la ville où, jadis, Jason Woodrue la tortura pour la transformer en Poison Ivy. Leur affrontement est âpre et indécis jusqu'au bout. Au point de convaincre Ivy de modifier son terrible projet ?


En Juin 2022 sortait le premier numéro de Poison Ivy. DC décide de publier une mini-série en six épisodes pour surfer sur le succès de l'arc Fear State dans Batman (alors écrit par James Tyniion IV) où Pamela Isley tenait un second rôle spectaculaire. Un double rôle pour être précis.


Car en plus d'être Poison Ivy, elle était aussi Queen Ivy, son double maléfique et surpuissant, réfugiée dans les catacombes de Gotham dont elle voulait provoquer l'effondrement, ensevelissant ainsi toute la ville. Au terme de cette intrigue, avec l'aide de Harley Quinn mais aussi de la Jardinière (Bella Garten, ex-maîtresse de Pamela Isley, également pourvue de pouvoirs sur les végétaux), Queen Ivy est neutralisée et Poison Ivy sauvée d'une mort certaine. Mais elle se rend aussi compte que ses pouvoirs ont franchement diminué dans l'affaire...

G. Willow Wilson construit sa mini-série à partit de cela mais le hardcover vo n'a pas jugé bon de rappeler ces événements. J'ai préféré pour ma part le mentionner dans cette critique avec une page d'illustration signée Dani (excellente artiste, au style très Frank Miller, sublimé par les couleurs de Trish Mulvihill).

Aux environs de l'épisode 4, DC se rend compte que Poison Ivy est un vrai sleeper, un succès surprise, et accorde à G. Willow Wilson six épisodes supplémentaires pour conclure son intrigue. Malgré cela, la scénariste boucle son premier arc de manière déjà satisfaisante, mais elle sait aussi en profiter pour modifier ses plans et ceux de son héroïne, dont la quête prend une nouvelle tournure, moins apocalyptique.

Le conte de féé ne s'arrêtera pas là puisque, alors que le second arc est entamé, l'éditeur passe à la vitesse supérieure et demande à G. Willow Wilson d'écrire désormais une série illimitée ! Un vrai phénomène, rarissime dans le monde des comics, mais qui prouve que le public (comme la critique d'ailleurs) a répondu très favorablement à la proposition de la scénariste, la première à se coir accorder le privilège d'un titre mensuel sur Poison Ivy.

Maintenant, reprenons du début. Wilson est surtout connue pour avoir co-créé avec le dessinateur Adrian Alphona le personnage de Kamala Kahn/Ms. Marvel chez Marvel, qui a eu droit à sa propre série en live action sur Disney + l'an dernier et qu'on a retrouvée au cinéma dans The Marvels (la suite de Captain Marvel). La suite fut beaucoup plus compliquée pour elle, qui passa notamment sur Wonder Woman sans convaincre, ou en indépendant avec Invisible Kingdom (chez Dark Horse).

Poison Ivy marque donc son retour au premier plan. On sent que ce personnage lui parle et qu'elle s'en sert pour faire passer des idées personnelles, mais surtout elle trouve une approche originale, respectant l'ambiguïté de celle qui fut longtemps cantonnée à être une adversaire de Batman ou la compagne de Harley Quinn ou une des trois Gotham City Sirens. Au début de ce premier tome, c'est surtout une femme qui a failli être dévorée par une partie d'elle-même, surpuissante, connectée au Vert (l'énergie cosmique qui relie tous les organismes végétaux de la Terre), incarnée en un double terrifiant, Queen Ivy.

Elle n'a dû son salut qu'à l'intervention des deux femmes qui l'aiment, Harley Quinn et Bella Garten/la Jardinière (une création de James Tynion IV, pourvue elle aussi de pouvoirs sur les végétaux). Cette dernière a étudié avec Pamela Isley les travaux de Jason Woodrue alias Floronic Man, un ennemi de Swamp Thing, qui a ensuite torturé Pamela pour en faire Poison Ivy. N'acceptant pas cette régression après avoir goûté au pouvoir suprême, Ivy décide de retrouver Woodrue, malgré leur passé douloureux, quittant Bella et Harley.

Ne vous attendez pas en lisant Poison Ivy à une série d'action. Le rythme est plutôt lent, du moins posé, très character's driven. Ce qui intéresse Wilson, c'est Ivy et Ivy d'abord. La scénariste a à coeur de définir cette femme non plus par rapport à ses ennemis (que ce soit Batman ou Floronic Man) ou ses amours (Harley, Bella). Elle revient aux sources et en fait une sorte d'éco-terroriste décidé à éradiquer les humains de la Terre car elle les juge responsables de toutes les calamités écologiques, climatiques, environnementales. Pour cela, elle use d'une arme abominable et invisible : des spores particulièrement agressives qui se répandent dans l'air et dévorent les chairs mais épargnent les végétaux.

Wilson imagine des moyens de propagation glaçants : dans le diner où elle se restaure, Ivy contamine les clients à leur insu, puis plus tard, encore plus flippant, elle pense à se servir de paquets destinés à être livrés partout dans les Etats-Unis (sur le modèle des colis Amazon) pour disséminer son poison. Il reviendra à l'auteur et au personnage de corriger le tir dans la suite puisque, comme on va le voir, au terme de ce premier arc, Ivy change ses plans et son opinion vis-à-vis de sa cible...

La narration s'appuie aussi sur une voix-off qui est en fait la retranscription du journal que rédige Ivy à l'attention de Harley Quinn. Sans être trop envahissante, cette partie du texte permet d'affiner l'évolution psychologique du personnage et pour le lecteur de s'y attacher alors qu'au tout début, on la suit, épouvanté par son plan. L'affrontement final contre Jason Woodrue tient toutes ses promesses et scelle la première partie de la série sur une note accrocheuse pour la suite.

Au dessin, c'est donc Marcio Takara qui a été choisi pour illustrer ce script remarquable. Voilà un artiste que j'apprécie mais qui n'a eu que très rarement l'occasion de briller sur le long terme car il a souvent été appelé pour des fill-in. Pourtant, c'est un professionnel au style élégant qui ne demandait qu''à être testé. Et Poison Ivy le lui permet.

Associé à un excellent coloriste en la personne de Arif Prianto, Takara se révèle impeccable. Le registre de la série s'inscrit dans une veine volontiers horrifique, à cause des effets des spores sur les humains. Il faut avoir le coeur bien accroché sur certaines scènes qui ne ménage pas le lecteur et les victimes de Poison Ivy.

L'influence du cinéma de David Cronenberg, grand cinéaste du corps et de ses mutations, est évidente. Poison Ivy, dans le prologue, perd sa peau verte mais conserve les stigmates de son précédent état, comme des croutes, des veines, des tiges, des petites feuilles qui persistent à apparaître sur son épiderme. C'est une créature en pleine évolution, avec sa part d'étrangeté mais plus humaine, plus passe-partout. 

D'ailleurs, elle n'apparaît plus dans un costume de super-vilaine, ce monokini vert qui a fait sa gloire : elle porte une combinaison de jardinière verte, sous laquelle on voit un maillot de corps noir. Sa longue chevelure rousse n'est plus surplombée d'une couronne de feuilles non plus mais attachée en une queue de cheval. Takara, comme Wilson semblent avoir voulu débarrasser le personnage de ses oripeaux, du folklore comics pour, là encore, que le lecteur ne soit pas déconcentré et voit la femme avant la méta-humaine.

En revanche, lorsque Jason Woodrue apparaît, d'abord de manière cauchemardesque et fugace dans des moments dont on ne sait s'ils sont des songes ou réels, puis lors du combat contre Ivy, son apparence est monstrueuse, effrayante, imposante. Son gabarit surpasse celui de Ivy et sa puissance paraît sans égale, ce qui contribue à créer un suspense très convaincant quant à l'issue de la bataille.

Tout au long du road-trip de Ivy, elle croise des humains ordinaires, des femmes qui la renvoient à ce qu'elle a été, est ou va devenir, comme Jenny la fugitive dans le diner, Carrie l'hôtelière, ou Jesslyn dans l'entrepôt d'empaquetage. Ces rencontres vont la troubler profondément et progressivement, sans que Wilson n'oublie Harley Quinn, omniprésente en pensée pour Ivy. Une scène troublante voit même Ivy coucher et faire l'amour avec Jesslyn et Takara cadre cette étreinte hors-champ, ne projetant que l'ombre des deux corps des deux femmes sur un mur auquel est adossée Harley, observant tout ça avec un sourire ravi (ou crispé ?) aux lèvres.

Notons que sur les épisodes 5 et 6, Takara reçoit le renfort de Brian Level : leurs styles ne se ressemblent pas mais chacun s'aligne sur le scénario et le mix ne dépareille pas (même si, pour part, je préfère Takara).

Bref, que vous choisissiez dès à présent de vous procurer l'album en vo ou d'attendre mi-Août pour la vf, notez cet achat pour votre panier. Poison Ivy est vraiment une série singulière et captivante, superbement écrite et dessinée. 

lundi 11 mars 2024

PAUVRES CREATURES (Yorgos Lanthimos, 2023)

 

Londres. Max McCandles, étudiant en médecine, devient l'assistant personnel du docteur Godwin Baxter qui lui confie l'étude de sa "fille", Bella. Il lui révèle avoir en fait repêché le corps d'une suicidée, Virginia Blessington, enceinte, et lui avoir greffé le cerveau de son bébé avant de la ranimer, d'où son comportement étrange.


Max amoureux de Bella, et Godwin désirant la garder à l'abri des regards, ce dernier demande à l'avocat Duncan Wedderburn de rédiger un contrat de mariage. Mais le juriste, intrigué, rencontre la jeune femme et la convainc de fuir avec lui car elle souhaite découvrir le monde. Ensemble, ils partent pour Lisbonne où elle découvre les plaisirs du sexe dans les bras de Wedderburn. 


Mais celui-ci s'agace de plus en plus du comportement en société de Bella et de son besoin d'apprendre constamment tout sur tout. Pour la contrôler comme Godwin avant lui, il la piège en l'entraînant sur un paquebot de croisière. Exposée lors d'une halte à Alexandrie à la misère des habitants d'un bidonville, elle vole l'argent gagné au jeu par Wedderburn aux miséreux avant que le capitaine de la croisière ne débarque l'avocat et sa compagne à Marseille puisqu'ils ne peuvent plus payer leur voyage.


Cependant, à Londres, Godwin découvre qu'il est atteint d'un cancer, causé par les expériences que son propre père lui fit subir enfant, et il missionne Max pour retrouver Bella, qui, à Paris, se prostitue pour subvenir à ses besoins et étancher sa soif d'expériences après sa rupture avec Winderburn...



Après son come-back pour le moins bizarre sur le petit écran dans la série The Curse, Pauvres Créatures marque le retour d'Emma Stone au cinéma. Et l'actrice n'a laissé personne insensible dans un rôle qui vient de lui valoir un très mérité deuxième Oscar. Et pour cela, elle peut remercier Yorgos Lanthimos qui l'avait déjà brillamment dirigée dans La Favorite et avec lequel elle a noué une collaboration artistique rare.



Poor Things est adapté d'un roman d'Alasdair Gray que Lanthimos a rencontré peu avant sa mort, à 80 ans, pour le convaincre de le laisser adapter son oeuvre. Avant de le recevoir, l'écrivain s'était fait projeter un film du cinéaste grec et, séduit, approuva son projet. Mais hélas ! il disparut avant le tournage. Peu après, alors qu'il terminait La Favorite, Lanthimos parlait du livre à Emma Stone avec laquelle il a travaillé d'abord en qualité de productrice puis d'interprète.

On a beaucoup comparé Pauvres Créatures et son héroïne, Bella Baxter, à Frankenstein de Mary Shelley : il est facile de comprendre pourquoi. Il est question dans les deux cas d'un revenant ramené à la vie par un scientifique à l'emprise duquel il échappe. Mais Poor Things va plus loin et d'abord parce que la créature ici est une femme et que le monstre est un savant lui-même sérieusement abîmé.



Bien entendu, avec son visage ravagé, son corps mutilé, et ses animaux hybrides dans son parc, Godwin Baxter a tout d'un monstre au sens physique du terme. Pourtant, et le film souligne cela avec insistance au début, Baxter se prend pour Dieu (God en anglais et comme l'appelle Bella en raccourcissant son prénom). Enseignant l'anatomie à l'université, ce docteur a franchi la ligne rouge.

Les origines de Bella, sa "fille", dérange déjà et donne le ton du film qui va de déployer durant 2h. 20 : elle s'appelait Victoria Blessington et était enceinte quand elle s'est jetée dans la Tamise depuis un pont de Londres. Godwin ne l'a pas ranimé tout de suite : il a extrait le foetus, lui a prélevé le cerveau, retiré celui de Victoria et greffé celui de l'enfant dans le corps de la mère avant de lui redonner vie. Si bien que Bella est à la fois mère et fille, adulte et enfant.



Le film se découpe en cinq actes : Londres, Lisbonne, Le Bâteau, Paris, Londres. A chacune de ces étapes, Bella va évoluer de manière considérable. D'abord, nous faisons sa connaissance comme bête de foire dans la maison immense de Baxter, marchant de manière maladroite, s'exprimant maladroitement, mais déjà curieuse du dehors que son créateur lui interdit (ou alors seulement à l'occasion d'une promenade très cadrée en calèche). Alors qu'elle s'énerve sur la toute du retour, il la chloroforme et quand elle se réveille, encore confuse, elle commence à se caresser et découvre la masturbation. C'est une révélation qui agit comme un déclic car au-delà du plaisir sensuel qu'elle en retire, elle comprend sans vraiment le comprendre que sa soif de connaissance ne dépend que d'elle, de sa volonté.

Entre alors en scène le personnage de Duncan Wedderbrun, avocat coureur de jupons, trop intrigué par les termes du contrat de mariage que Godwin lui fait rédiger pour Max et Bella (dans lequel est stipulé qu'elle ne sortira jamais de la maison). Il l'aborde et lui offre ce qu'elle réclame : la fuite, l'aventure, l'exploration. Direction : Lisbonne où, dans les bras du juriste devenu son amant, elle s'adonne à des "bonds furieux" sur lui, insatiable dans sa quête de plaisirs, mais aussi s'aventurant, quand il dort, dans les rues de la ville, témoin de la vie qui y grouille, de la musique qui y retentit, des bruits qui l'assaillent (mais grâce auxquels elle se repère), de l'alcool qu'on y sert...

Lorsque Wedderbrun piège Bella en l'entraînant sur un paquebot de croisière pour l'avoir toujours à l'oeil, on comprend avec elle qu'elle n'a fait passer que d'une prison à l'autre et que les hommes sont ses geôliers. Loin de l'accabler, ses épreuves l'enhardissent et lui fournissent la force de résister, de s'instruire, de s'émanciper. Plus elle devient éduquée, plus elle devient indépendante, plus elle devient débrouillarde, plus elle peut se passer des autres ou les découvrir avec toujours cette absence de manières, de préjugés.

Le chemin qu'elle emprunte n'est pas pavé que de roses : quand elle découvre la misère d'un bidonville, cela la déchire et la révolte. Et la conduira à Paris où un chapitre, le plus controversé du film, la voit se prostituer, non seulement pour subvenir à ses besoins matériels, mais encore pour prolonger ses investigations sur la nature humaine et le monde qui l'entoure. D'aucuns ont vu dans ce passage les limites féministes du film et ont dénoncé, par conséquent, le voyeurisme de Lanthimos, sa complaisance dans la façon de mettre en scène la prostitution, trop romancée.

Pour ma part, si je peux comprendre les réserves des uns, ça ne m'a pas perturbé. D'abord, parce que cela s'inscrit de manière logique dans le récit. Ensuite, parce qu'à aucun moment je n'ai ressenti la complaisance supposée de Lanthimos. Enfin parce que, si voyeurisme il y avait eu, je ne pense pas que Emma Stone, actrice avisée et productrice du film, l'aurait accepté (elle a d'ailleurs insisté, en interview, lors de la promo, sur le rôle décisif de la coordinatrice d'intimité pour ces scènes parisiennes dans le bordel fréquenté par Bella - il s'agit en fait d'une sorte de superviseur qui veille à ce que seule une équipe réduite soit présente lors du tournage de ces prises de vue et à ce qu'aucune photo volée ne soit prise, mais aussi quelqu'un qui aide à chorégraphier les scènes de sexe afin d'assurer le confort des acteurs).

Je ne l'ai pas mentionné, mais il faut aussi dire que Pauvres Créatures est certes un film cru, mais aussi souvent très drôle : au début bien sûr, on rit de l'attitude de Bella, cette drôle de femme-enfant qui n'a aucune barrière sociale et qui bouge comme une marionnette désarticulée. Puis ensuite, c'est plus subtil : l'apprentissage du langage fait dire à Bella des phrases dont la tournure provoque le rire parce qu'elle les prononce en toute ingénuité. Enfin, quand il apparaît qu'elle a franchi un cap dans son éducation et qu'elle agit de manière moins infantile, plus consciente d'elle-même et des autres, Bella conserve sur le monde un regard désarmant et une façon de le commenter qui désarçonnerait n'importe qui, à la fois innocente et lucide.

Si le film est relativement long, il est cependant complet et répond en quelque sorte à toutes les questions, résout tous ses mystères, effectue un tour sur lui-même dans sa dernière partie, qui revient sur le suicide de Victoria et sa renaissance, le sort de Godwin et celui de Max, tout en enrichissant cette trame déjà dense de personnages supplémentaires en cours de route (Felicity, sorte de substitut à Bella après son départ, en particulier). La fin arrive sans qu'on soit frustré, tout a été dit, et avec la manière en plus.

Car Yorgos Lanthimos a donné à son film une esthétique incroyable, avec des couleurs saturés, un noir et blanc chirurgical, des effets "fish eye" (correspondant sans doute à la vision de la maison de Baxter qui ressemblerait à une sorte de bocal pour Bella et quiconque en vient à partager son quotidien). Parfois, reconnaissons, c'est un peu fatigant pour les yeux, un peu chargé, et j'aurai apprécié quelques moments plus classiques (même si l'épisode parisien est un peu plus sage à cet égard). N'empêche, cela participe d'une oeuvre forte, exigeante, très audacieuse, et voir un tel film en lice pour toutes les cérémonies de prix imaginables en ce moment, c'est un peu comme une revanche pour tous les cinéastes qui ont, à l'évidence, inspiré Lanthimos (on pense à Terry Gilliam notamment).

Et puis le casting est tout bonnement décoiffant. Willem Dafoe, affublé de prothèses, compose un de ces personnages inoubliables dont il s'est fait une spécialité. Ramy Youssef est impeccable de dévouement et de délicatesse. Margaret Qualley confirme son talent singulier pour les rôles de jeune femme borderline. Mark Ruffalo est éblouissant en manipulateur dépassé.

Et surtout Emma Stone, comme je le dis déjà plus haut, est époustouflante. Elle a exprimé le plaisir qu'elle avait pris à jouer ce personnage hors normes, sans doute son rôle préféré. Son interprétation est sidérante, aussi bien quand elle s'adonne à la pure performance du début qu'aux nuances dont Bella profite au cours de son odyssée. L'actrice s'est abandonnée comme peu de ses consoeurs le font, en toute confiance, se livrant littéralement comme jamais, mais ne sombrant jamais au numéro de cirque : au contraire, la subtilité de son jeu, sa manière de faire évoluer son personnage stupéfient. 

Pauvres Créatures est pour le spectateur une expérience : il y rencontrera une héroïne unique, fera un voyage mémorable, et ressentira des émotions intenses. N'est-ce pas ce qu'on attend du cinéma ?

THE ROYAL HOTEL (Kitty Green, 2023)


Australie. De os jours. Deux jeunes randonneuses canadiennes, Hanna et Liv, sont à Sidney et participent à une fête sur un bateau. Liv s'aperçoit qu'elle n'a plus d'argent sur son compte quand elle veut régler ses consommations par carte bancaire. Elle convainc Hanna d'accepter l'offre d'emploi d'une agence comme barmaids au Royal Hotel, un pub perdu dans l'outback.


A leur arrivée, elles font la connaissance de Billy et Carol, sa femme, propriétaires de l'établissement, qui les informent que leur première tâche sera d'organiser le pot de départ de Jules et Cassie, deux touristes anglaises qu'elles remplacent comme serveuses. L'ambiance est électrique et quand elles vont se coucher, elles surprennent Cassie en train de faire l'amour avec un client dans leur chambre.
 

Les conditions de vie très rudimentaires, le sexisme de plusieurs clients qui multiplient les blagues graveleuses et adoptent un comportement souvent inapproprié mettent extrêmement mal à l'aise Hanna alors que Liv met ça sur le compte du choc culturel. Il faut dire que cette dernière a sympathiser avec un des employés de la mine voisine, Teeth, et son comportement plus décontracté charme les hommes qui composent la majorité des buveurs.


Hanna est courtisée, elle, par Matty qui l'emmène, avec Liv, jusqu'à un plan d'eau pour se détendre. Mais de retour au pub, Dolly, un autre client, ivre, agresse verbalement la jeune femme et un couple venu fêter son anniversaire de mariage. Billy le congédie. Pourtant, c'est le début d'un affrontement larvé entre Dolly et Hanna tandis que Liv néglige sa part de travail pour se mêler de plus en plus aux clients lors de leurs beuveries...


Le cinéma américain s'est de plus en plus polarisé ces dernières années. Il existe d'un côté les films produits par les majors, ces grands studios prêts à financer sans compter des projets plus ou moins ambitieux tout en conservant quelques auteurs prestigieux pour la saison des prix (la nuit des Oscar a eu lieu la nuit dernière au moment où j'écris ces lignes). Leur objectif est surtout de trouver une ou plusieurs franchises lucratives qui fidélisera une audience massive sur plusieurs années.


Et puis il y a le circuit indépendant, avec ses petites structures qui montent des projets aux coûts beaucoup plus raisonnables, distribués dans un nombre de salles réduites, mais qui révèlent régulièrement des cinéastes ensuite récupérés par les majors. Mais tout le cinéma intermédiaire a disparu, souvent absorbés par les plateformes de streaming.


The Royal Hotel est donc un film indé. Tout le désigne : le décor de l'intrigue, l'histoire elle-même, ses têtes d'affiche (qui ne sont pas des vedettes), son budget visiblement restreint. Mais ça ne signifie pas qu'il s'agit d'un film au rabais, d'une moitié de film. Au contraire, en misant prioritairement sur un film d'ambiance, la réalisatrice et co-scénariste Kitty Green réussit une oeuvre intense.

Le script, rédigé avec Oscar Redding, s'ispire d'un reportage, Hotel Coolgardie, de Peter Gleeson, sur le programme "work and travel", qui permet à des étudiants du monde entier de découvrir des pays en acceptant des petits jobs dévalorisés, peu courtisés par la main d'oeuvre locale. On va donc suivre deux jeunes femmes canadiennes en Australie qui, pour subsister, acceptent de devenir barmaids dans un pub en plein bush.

Dès le départ, il est suggéré qu'elles ne font pas que voyager, elles ont fui un quotidien ennuyeux, peut-être plus. C'est sans doute le reproche le plus net qu'on peut adresser à Kitty Green : j'aurai bien aimé qu'elle précise un peu plus pourquoi Hanna et Liv avaient ce désir d'aller le plus loin possible du Canada, peut-être en imaginant qu'elles y ont commis un délit, voire un crime, ce qui aurait justifié leur intranquillité, leur bougeotte. Mais cela restera de l'ordre du non-dit.

Ce qui est certain, par contre, c'est que The Royal Hotel n'a pas été commandé par l'office du tourisme d'Australie car, après l'avoir vu, si vous avez toujours envie de vous perdre dans l'outback, c'est que vous n'avez vraiment peur de rien. Moi qui ne suis vraiment pas un grand voyageur en tout cas, ça m'a refroidi. Les Aussie y sont décrits sous un jour très antipathique, flippant à souhait.

Le piège, c'est qu'avec deux héroïnes, jeunes, jolies, le film tombe dans l'écueil du film féministe où la femme est forcément une victime dans une dénonciation de la toxicité masculine. Mais Kitty Green n'insiste pas sur cet aspect-là : elle laisse son récit se dérouler sans donner suffisamment d'indications au spectateur pour que celui-ci sache comment ça va se terminer. Et c'est très malin de sa part.

L'action repose essentiellement sur la différence d'attitude entre Hanna, farouche, méfiante, distante, et Liv, plus aventurière, libérée, insouciante. Liv est celle qui a ostensiblement le rôle moteur du duo : elle pousse Hanna à accepter de job improbable, elle aussi qui relativise quand la situation menace de s'envenimer avec des clients grossiers. Elle justifie pratiquement tout par le "choc culturel" : que savent-elles, elles, deux canadiennes, des australiens ? Certes, leurs manières sont rudes mais peut-être ont-elles seulement besoin de se lâcher... Et Liv le fait en levant volontiers le coude, en plaisantant avec les hommes, bref en jouant le rôle pour lequel on la paie, celui de la barmaid dans un coin perdu. Sauf qu'évidemment, son alcoolisme et son détachement dissimulent, mal, un profond mal de vivre, une fuite en avant désespérée.

Hanna est un personnage plus ingrat en comparaison, presque revêche et limite geignard au début. Elle n'a pas envie de ce boulot, d'être là, de subir le sexisme ambiant, la chaleur étouffante. Mais le spectateur comprend qu'elle a raison, non pas sur tout, mais parce qu'elle est confrontée à Dolly, l'archétype du sale type, du mec louche, qui cherche les ennuis, un provocateur qui la harcèle et compte profiter de Liv. La tension monte progressivement, de manière très maîtrisée, très bien dosée, le malaise est écrasant, c'est comme si les murs se rapprochaient autour de Hanna et par conséquent de Liv. Jusqu'à l'explosion.

The Royal Hotel est donc un petit film mais avec une intensité remarquable. Il le doit pour beaucoup à ses deux actrices : Julia Garner est surtout connue pour ses rôles dans des séries comme Maniac (où elle jouait la soeur de Emma Stone) ou Inventing Anna (où elle interprétait l'arnaqueuse Anna Delvey), mais avec sa silhouette petite et menue, ses cheveux bouclés, et sa mine méfiante, elle est formidable dans la peau de Hanna. A ses côtés, Jessica Henwick, remarquée dans les séries Game of Thrones et Iron Fist, et le quatrième volet de Matrix, Resurrections, est tout aussi parfaite pour jouer Liv, fille en roue libre, jamais assez loin de chez elle, au bord de l'implosion permanente.

En quête d'elles-mêmes dans le bush, les héroïnes du film sont celles d'un récit initiatique perturbant et accrocheur.

dimanche 10 mars 2024

L'EVENEMENT (Audrey Diwan, 2021)

 Ce qui suit contient des spoilers.


France. 1963. Anne Duschesne est étudiante en Lettres à Angoulême. Elle a deux amies, Brigitte et Olivia, mais a un caractère plutôt solitaire par ailleurs, ce qui lui vaut les railleries de quelques autres camarades, qui, elles, ne rêvent que d'une chose, coucher avec un garçon.


Alors qu'elle rentre voir sa famille - ses parents tiennent un bar - , elle consulte en secret le médecin de son village natal car elle a du retard dans ses règles. Il lui confirme qu'elle est enceinte bien qu'elle lui ait d'abord affirmé être encore vierge. Elle lui demande de l'aider mais il refuse car cela est illégal.


De retour à Angoulême, Anne consulte un autre médecin qui lui prescrit à contrecoeur une injection qui stoppera sa grossesse. Mais c'est un échec et elle se met alors à chercher un praticien qui pourra mettre fin à son calvaire. Quand elle en reparle à son médecin de famille, il lui explique se on confrère s'est moqué d'elle en lui donnant un produit qui a en fait renforcé la croissance du foetus.


A court d'idées, Anne se tourne vers Jean, un camarade de classe qui l'invite chez lui pour en parler. Il s'avère qu'il veut profiter de sa détresse pour coucher avec elle et elle s'en va sans lui avoir cédé. Elle se confie alors à Brigitte et Olivia qui ont des réactions opposées : la première réprouve le projet d'Anne de vouloir avorter tandis qu'Olivia lui apporte son soutien sans savoir comment lui porter assistance.


Les semaines passent et l'angoisse écrase Anne. Ses notes s'en ressentent et un de ses professeurs, M. Bornec, s'étonne. Mais elle ne peut lui dire la vérité et il se contente de lui conseiller de se reprendre si elle ne veut pas être recalée aux examens de fin d'année. Anne revoit Maxime, le garçon avec qui elle a couché, et lui apprend sa situation. Incapable d'assumer sa responsabilité, elle le quitte.


Une nuit, Jean présente Anne à une amie qui a eu recours à un avortement clandestin. Elle lui donne l'adresse d'une "faiseuse d'ange", Mme Rivière, qui acceptera de s'occuper d'elle contre 400 Francs. Une épreuve douloureuse mais dans de bonnes conditions hygiéniques. Pour réunir cette somme, Anne vend quelques effets personnels de valeur.


L'opération a lieu dans la chambre de l'appartement de Mme Rivière qui impose le silence à Anne afin de ne pas alerter les voisins. Elle devra ensuite attendre 24 heures pour savoir si cela a réussi. Passé ce délai, Anne comprend que c'est un nouvel échec. Elle retourne chez Mme Rivière qui accepte de répéter la manoeuvre à ses risques et périls.


Revenue à son dortoir, Anne souffre le maryre et est victime d'un grave hémorragie qui attire l'attention d'une camarade. Une ambulance la transporte à l'hôpital... En Juillet, Anne passe ses examens.


Si j'ai pris le parti de raconter toute l'histoire, c'est parce que cela me semblait plus important que d'entretenir le suspense sur l'issue du film. L'essentiel est ailleurs et coïncide avec la date à laquelle je choisis d'écrire cette critique.

En effet, tout à l'heure, le Président de la République, Emmanuel Macron, a fait inscrire dans la Constitution la liberté des femmes à l'interruption volontaire de grossesse, protégeant ainsi la loi que fit voter Simone Veil en 1975. Et L'Evénement, diffusé ce mardi sur France 2 (et disponible en replay) vient à point rappeler à quel point cette décision est historique.

Adapté du roman éponyme du prix Nobel de littérature Annie Ernaux, L'Evénement ne doit pas être considéré comme un film dossier, ce serait un malentendu. Je dois d'abord préciser que je n'ai pas lu le livre - je voulais le faire avant de voir le film mais le temps m'a manqué et désormais l'occasion est en quelque sorte passée.

Ne vous attendez donc pas, quand vous regarderez le film adapté (avec les scénaristes Anne Berest et  Marcia Romano) et réalisé par Audrey Diwan, à une reconstitution amidonné sur la France provinciale de 1963. Car la cinéaste a pris un parti tout à fait différent et salutaire qui rend son oeuvre intemporelle. Certainement à cause d'un budget limité mais aussi parce que c'était la forme la plus adéquate, ici, la caméra ne lâche jamais son héroïne et floute ce qui l'entoure, ne s'imposant donc pas de mettre là une voiture ou là un décor d'époque. Ainsi, le film parlera à tous et à toutes, sans qu'il soit attaché au temps qu'il décrit.

Au fil des semaines durant lesquelles Anne se rend compte qu'elle a du retard dans ses règles puis qu'elle apprend sa grossesses, on sent de manière intense l'angoisse qui étreint et écrase cette jeune étudiante qui sait que la maternité à son âge en fera une fille-mère mais surtout l'obligera à arrêter ses études et l'exposera à l'opprobre. Ce mélange de peur, de danger et de jugement fait tout le prix de L'Evénement, le transformant quasiment en thriller avant de basculer dans l'horreur.

On ne dira jamais assez à quel point les avortements clandestins étaient une épreuve vertigineuse. Les femmes qui y avaient recours ne savaient généralement pas à quelles mains elles confiaient l'opération. Souvent, les conditions d'hygiène étaient abominables et les "faiseuses d'ange' commettaient de véritables massacres, exposant leurs "patientes" à des infections ou même la mort. Il est fréquemment arrivé que les femmes qui se soient faites avorter deviennent ensuite stériles. Le sénateur de l'Allier Claude Malhuret, l'autre jour à Versailles lorsque le Congrés s'est réuni pour voter l'inscription de la "loi Veil" dans la Constitution, a d'ailleurs raconté une anecdote glaçante à ce sujet, dévoilant son expérience de de médecin coopérant en Afrique et sa prise en charge d'une jeune fille emmenée par la police parce qu'elle avait tué son bébé après l'avoir mis au monde toute seule.

Il y a quelque chose d'étouffant dans ce film mais c'est nécessaire : ménager le spectateur n'aurait pas été lui rendre service, parfois il faut que le cinéma soit comme une grande claque dans la gueule et nous choque, nous dérange. En particulier tous les mâles blancs si virils qui se sont si longtemps arrogés le droit de dire aux femmes ce qu'elles avaient le droit ou non de faire de leur corps. En particulier tous les fachos qui interdisent encore aujourd'hui l'IVG dans plusieurs pays. En particulier tous les conservateurs qui estiment que ce droit ne serait pas menacé et n'avait donc pas besoin d'être inscrit dans la Constitution.

Si pour vous, le 8 Mars, Journée internationale des Droits de la femme, n'est pas qu'une journée de plus dans le calendrier, alors vous vibrerez pour Anne, interprétée avec une force phénoménale par Anamaria Vartoloméi (l'autre événement du film, une présence à l'écran phénoménale, un jeu à l'économie renversant, et générant pourtant une émotion incroyable). Et vous vous souviendrez qu'aujourd'hui la France a été le premier pays à donner à toutes les Anne du pays, du monde, le droit à disposer d'elles-même.

Regardez L'Evénement !

LES VOYEURS (Michael Pohan, 2021)


Un jeune couple, Pippa et Thomas, emménagent dans leur nouvel appartement à Montréal. Leur vis-à-vis donne sur un meublé luxueux dans l'immeuble en face du leur, où habite un photographe et sa modèle à qui ils donnent les prénoms de Brent et Margot avant que ces derniers ne se mettent à faire l'amour passionnément. La scène les trouble durablement pour qu'ils continuent le soir suivant à les observer et à s'étreindre en le faisant.


Pippa travaille dans un cabinet ophtalmologique et, en rentrant du boulot, elle achète une paire de jumelles dans une boutique sur son chemin. Avec Thomas, elle remarque l'absence de "Margot" tandis que "Brent" reçoit d'autres modèles chez lui avec qui il finit invariablement par coucher. Pippa aimarait aussi écouter ce qu'il leur dit et profite d'une fête costumée qu'il donne pour placer un micro fourni par Thomas, compositeur de musiques pour des publicités. Quand "Margot" revient, elle se dispute avec "Brent" au sujet de son infidélité, même s'il nie tout.


Julia reçoit la visite de "Margot", qui s'appelle en vérité Julia, à son cabinet pour une consultation. Elles sympathisent assez pour convenir de se revoir. Mais quand Pippa explique à Thomas son intention de révéler à Julia les aventures de Sebastian (le vrai nom de "Brent"), il le lui déconseille, se sentant de plus en plus en mal à l'aise avec le fait de les épier. Malgré cela, Pippa envoie un message anonyme à Julia pour la prévenir et la situation dérape complètement quand le jeune femme met alors fin à ses jours. Ce n'est que le début du cauchemar pour Pippa...


Sydney Sweeney, c'est une des révélations de la série Euphoria et certainement celle qui a le plus profité du succès du show de Sam Levinson (avec Zendaya) pour s'en émanciper. Elle a très vite compris le parti qu'elle pouvait tirer de sa popularité en devenant productrice et en s'investissant dans le cinéma de genre, comme ici avec Les Voyeurs, puis récemment avec le carton de Tout sauf toi et prochainement Immaculate.


Les Voyeurs a l'ambition de remettre au goût du jour ce sous-genre qu'est le thriller sexy qui connut son apogée dans les années 90 après le triomphe de Basic Instinct de Paul Verhoeven. La question à se poser alors est : le cinéma en avait-il besoin ? Sous-entendu : The Voyeurs est-il à la hauteur ?


Sans dénigrer la production de Prime Video en la matière, la réponse est : non. On est très loin de ce qu'avait imposé Verhoeven et plus proche de Sliver de Philip Noyce, qui avait la même d'affiche avec Sharon Stone, comédienne de talent mais qui est restée prisonnière de son image de bombe sexuelle. Il faut espérer pour Sydney Sweeney qu'elle ne connaîtra pas le même destin que son aînée (qui ensuite ne s'est guère fait remarquer que dans Casino de Martin Scorsese).


Tout le film ici semble ne jamais pouvoir (vouloir ?) se détacher de ce que son actrice principale a à offrir de plus évident au public et qu'elle donnait déjà largement à voir dans Euphoria où elle campait une adolescente incapable de maîtriser sa sensualité. Sydney Sweeney est très belle, d'une volupté éclatante, mais ce n'est pas que ça : elle sait aussi faire preuve d'une sensibilité à fleur de peau, son jeu est nuancé. Hélas ! Ce n'est pas ce qui semble le plus inspirer Michael Mohan, scénariste et réalisateur du film.


L'intrigue fonctionne par intermittences et convoque des modèles bien trop prestigieux pour qu'on n'y pense pas. Quand on aborde le thème du voyeurisme, impossible de ne pas songer au chef d'oeuvre absolu en la matière que représente Fenêtre sur Cour d'Alfred Hitchcock, ou même Body Double de Brian de Palma un bon cran en dessous mais très amusant dans ses excès. On partage ainsi facilement au début le petit jeu malsain auquel s'adonnent Pippa et Thomas en épiant leurs voisins en face tout  en tiquant à quelques facilités grossières comme le fait que Sebastian tombe toutes le filles qu'il photographie dès qu'il se déshabille pour les shooter.

Ensuite, malheureusement, les choses se gâtent : le malaise grandissant de Thomas n'est pas assez creusé et il faut un drame pour qu'il éclate et sépare le couple qu'il forme avec Pippa. Pourtant, le scénario réussit improbablement à rebondir, délesté d'un personnage dont Michael Mohan ne savait visiblement pas quoi faire, pour se focaliser sur Pippa et sa fascination pou Sebastian. Malgré une scène de rencontre grotesque dans un bar avec des dialogues qui veulent choquer mais ne font que souligner l'artificialité du procédé (alors qu'il aurait été si simple que Pippa frappe à la porte du photographe pour lui demander une séance de shooting sous un prétexte quelconque) et une coïncidence vraiment énorme concernant les conséquences, on a droit à un twist (presque) final assez réussi et un dénouement en forme de vengeance terrible.

La réalisation ne permet pas non plus à The Voyeurs de prétendre rivaliser avec ses prédécesseurs dans le genre : comme souvent avec les films directement produits pour les plateformes (exceptions faites des cas qu'on trouve sur Netflix quand le géant du streaming héberge David Fincher, Jane Campion, les frères Coen), cela ne dépasse guère le niveau d'un téléfilm lambda.

Le casting ne vaut guère mieux. Justice Smith est pourtant un acteur sympathique mais son personnage est trop peu caractérisé. Ben Hardy, qui est censé incarner un tombeur machiavélique, manque par trop de charisme. Restent les deux filles : Natasha Liu Bordizzo est bien meilleure en manipulatrice et Sydney Sweeney donc joue sa partition avec beaucoup de franchise (mais elle serait bien avisée d'accrocher des cinéastes plus solides à son palmarès : à voir si, comme la rumeur courait, elle réussira à convaincre Edgar Wright de réaliser le remake de Barbarella qu'elle produit et dans lequel elle reprendra le rôle immortalisé par Jane Fonda).

Bref, le grand retour du thriller sexy, ce n'est pas encore pour tout de suite.

samedi 9 mars 2024

PRISCILLA (Sofia Coppola, 2023)


1959. Priscilla Beaulieu, 14, arrive à la base militaire sous commandement américain de Bad Nauheim en Allemagne où son père a été nommé. Elle y fait la connaissance, à une fête, d'Elvis Presley, qui effectue son service. Il se montre immédiatement intéressé par cette adolescente qui apaise son mal du pays. Inutile de dire que les parents de Priscilla sont très réticents quand il souhaite la revoir. Lorsque Elvis rentre au pays, la jeune fille est convaincue qu'il va l'oublier malgré ses promesses de garder le contact avec elle.


1962. Pourtant, Elvis rappelle régulièrement Priscilla et l'invite même à Graceland. Il lui envoie un billet aller-retour et appelle le père de la jeune fille pour le convaincre de ses bonnes intentions. Aux Etats-Unis, Priscilla fait la connaissance de la famille et des amis du King qui l'entraînent même durant un week-end à Las Vegas. Après quoi, elle doit rentrer en Allemagne, encore chavirée par cette expérience mais aussi et surtout très triste.


Elvis, cependant, est tombé amoureux et il souhaite désormais que Priscilla vienne vivre avec lui. Pour cela, il promet aux Beaulieu qu'elle fréquentera une école catholique où elle achèvera ses études secondaires et décrochera son diplôme. Le King est souvent absent, pour enregistrer ses disques ou pour des tournages de films. Mais quand il revient à Graceland, il remodèle Priscilla à son goût, l'obligeant à se teindre les cheveux, à se maquiller, à s'habiller avec des robes qu'il préfère.


Dans l'intimité, Elvis entretient une relation chaste avec Priscilla, préférant attendre le mariage et de toute façon déjà dépendant aux médicaments. Les tabloïds racontent les flirts qu'il aurait avec ses partenaires de tournage. Finalement, en 1967, ils se marient, puis ils ont une fille, Lisa Marie. En 1969, le King fait un come-back musical triomphal. Mais trop seule, délaissée, Priscilla se lasse et finit par quitter Graceland, sans être retenue, en 1971.


Ce résumé quasi-complet du film n'a pas pour objectif de spoiler ceux qui ne l'ont pas vu mais voudraient le voir après avoir lu cette critique. Simplement, l'histoire est connue de tous : il suffit d'aller consulter la biographie de Priscilla Beaulieu-Presley sur Wikipedia ou de lire son autobiographie, Elvis et moi (qui a servi de référence au script) pour être instruit.

Néanmoins, et c'est là tout l'intérêt du film, il ne s'agit pas d'un biopic classique. Déjà, la filmographie de Sofia Coppola permet de deviner qu'elle ne va pas livrer un produit formaté, surtout quelques mois après la sortie du Elvis de Baz Luhrmann en 2022, aussi exubérant que Priscilla est sobre. Il faut également préciser que contrairement à Luhrmann, Coppola, bien que soutenue par Priscilla Presley, ne l'a pas été par Lisa Marie Presley (morte en Janvier 2023) qui lui reprochait un portrait à charge de son père. Par conséquent, la réalisatrice n'a pas eu le droit d'utiliser les chansons du King ni de tourner à Graceland.

Mais de ces contraintes, elle a tiré un récit qui, comme d'habitude chez elle, sort de l'ordinaire, prend résolument le contrepied de la légende. Ses détracteurs pointent souvent le manque de consistance de ses longs métrages. Moi qui suis plutôt client de ce qu'elle filme, je n'ai pas ce reproche à lui adresser et j'aime beaucoup cette ambiance cotonneuse, éthérée, qui est encore une fois ici l'oeuvre.

Cette approche permet au film d'éviter tout sensationnalisme. On est donc vraiment à l'opposé du Elvis de Luhrmann. On suit Priscilla encore adolescente, tout gamine, qui rencontre la plus grande star de l'époque, un phénomène alors en pause obligatoire puisqu'il accomplissait son service militaire en Allemagne. En 1959, on à du mal à le concevoir aujourd'hui, mais Presley est le plus grand rockeur, la plus grande vedette du monde. Nous sommes avant l'émergence des Beatles, des Rolling Stones, de Bob Dylan. Sa popularité dépasse celle de Taylor Swift et Beyoncé réunies aujourd'hui.

 

Pourtant, dans sa caserne, il doute, il a peur qu'on l'ait oublié, que ses chansons ne soient plus diffusées à la radio, et quand il rencontre Priscilla, sa présence le rassure parce qu'elle lui garantit qu'au pays il est toujours plébiscité et surtout elle incarne cette Amérique qui lui manque. On peut presque penser qu'au début du film, Sofia Coppola se met dans la peau de son héroïne, fascinée par le King. Et puis quand il est démobilisé, cette fois, c'est parti, l'histoire de Priscilla commence vraiment. Et c'est une histoire de manque, de frustration, d'enfermement, presque comme Marie-Antoinette, mais avec Graceland à la place du château de Versailles.

Lisa Marie Presley n'avait pas totalement tort : le film ne flatte pas Elvis qu'il décrit comme un type assez médiocre, reprenant sa carrière dirigée par le fameux colonel Parker (qu'on ne voit jamais ici) mais en s'engageant pour de longues années dans des nanars cinématographiques. Il est clair qu'il trompe la jeune fille avec les starlettes à qui il donne la réplique (Nancy Sinatra, Ann-Margret) comme la presse à scandales s'en fait l'écho. Il ment mal en niant ses liaisons lorsqu'il tente de rassurer Priscilla.

C'est aussi un toxicomane pathétique qui prend des cachets pour s'assommer (plus que pour dormir) et d'autres pour se tenir éveillé quand il fait la fête sans discontinuer. Lorsqu'il épouse Priscilla et consomme enfin leur union, il n'est pas un amant irrésistible (le film suggère même qu'il est impuissant), et ensuite il est un père absent, sans attention pour sa fille.

Priscilla est donc une enfant d'abord captivée/capturée par la star Elvis, dont elle tombe amoureuse parce qu'il était au fond impossible de ne pas l'être - il était beau comme un dieu, poli, prudent, il la gâtait. Puis quand elle s'installe à Graceland, elle devient une prisonnière : cette grande maison à la décoration épouvantablement kitsch ressemble à une cage dorée où elle n'est pas chez elle (on lui interdit d'y emmener des copines de classe ou de trainer dans le parc pour éviter d'être photographiée par les paparazzis, mais Elvis la dissimule aussi pour que ses fans ne soient pas jalouses).

Après les sentiments, le désir charnel travaille la jeune fille mais Elvis refuse de la satisfaire avant le mariage. Recluse, elle ne trouve du réconfort qu'auprès de la grand-mère et de la soeur du King, sans être non plus très proches d'elles car Vernon, le père, estime qu'elle les dérange dans leur tâche (de cuisinière et de secrétaire). Sans avoir besoin d'insister, Sofia Coppola montre bien la pesanteur du quotidien pour cette gamine à peine sortie de l'adolescence et jamais libre d'être elle-même. Elle accepte son sort sans se plaindre d'abord, consentant à se teindre les cheveux en noirs et à adopter une coiffure grotesque, à s'habiller sans qu'on tienne compte de ses goûts, à se maquiller de manière trop chargée.

Mais l'ennui, que Coppola excelle à rendre palpable, à faire ressentir, la solitude, le désoeuvrement, pèse de plus en plus sur elle. Elle s'expose parfois aux éclairs de violence d'Elvis - il ne la frappe pas mais est à deux doigts de le faire, et il élève la voix quand il est à bout. Elle doit composer avec ça et on la voit se résigner tristement, s'étioler, son insouciance s'envole, son rêve se brise. 

Comme toujours avec les films de Sofia Coppola, même s'ils ne sont pas longs, il y a une sorte de ventre mou. Et on ne sait pas trop si c'est un véritable défaut ou si c'est le signe qu'elle parvient parfaitement à transmettre le sentiment de son héroïne que la vie s'enlise. Mais l'effet est saisissant. La photographie élégante, la mise en scène invisible et pourtant très maîtrisée, tout participe à cette langueur, comme si, à l'instar des personnages, le spectateur se sentait anesthésié jusqu'au sursaut (parfois tragique, parfois salvateur).

Récompensée par un prix d'interprétation au festival de Venise, Cailee Spaeny est la nouvelle pépite découverte par la cinéaste. Malgré ce sacre, elle ne fait pas partie des candidates pour l'Oscar de la meilleure actrice. Ce qui s'explique par son jeu très intériorisé au coeur d'un film lui-même tout en retenue, loin des performances spectaculaires des autres nominées. Mais elle est pourtant remarquable : sa transformation de l'adolescente à l'épouse à la mère à la femme qui reprend sa liberté est d'une subtilité stupéfiante. Face à elle, Jacob Elordi ne ressemble pas plus à Elvis que Spaeny à Priscilla (ou Austin Butler au King chez Luhrmann d'ailleurs), mais il campe la star avec un charisme indéniable, soulignant son aspect le plus pathétique avec brio. Et la différence de taille entre l'acteur et sa partenaire accentue aussi de manière presque comique celle qui distinguait cette gamine de cette icone.

Priscilla ne réconciliera pas Sofia Coppola avec ceux qui ne goûtent pas à son cinéma, mais c'est pourtant un film superbe, d'une délicatesse infinie et d'une lucidité méritoire.

EILEEN (William Oldroyd, 2023)

 

Massachussetts. Années 1960. Eileen Dunlop est une jeune femme qui travaille dans une prison pour jeunes délinquants. Ses collègues se moquent d'elle alors qu'elle fantasme sur un gardien. Chez elle, son père, un ancien policier révoqué à cause son alcoolisme, la raille aussi et rêve fréquemment qu'elle le tue avant de se donner la mort.

Mais tout va changer dans la vie d'Eileen avec l'arrivée à la prison d'une nouvelle psychologue, Rebecca St. John, aux méthodes peu orthodoxes. Elle s'intéresse plus particulièrement au cas de Lee Polk, un jeune homme qui a tué son père dans son sommeil sans avoir fourni d'explications lors de son procès et dont le geste est également inexpliquée par sa mère.

Ayant remarqué la solitude d'Eileen et alors qu'elle ne connaît personne en ville, Rebecca devient son amie. Mais ce rapprochement trouble la jeune femme qui tombe amoureuse et quand la psychologue l'invite pour de Noël chez elle, elle ne s'attend pas du tout à la tournure surprenante et dramatique que va prendre la soirée...

En dire plus serait criminel, aussi ne vais-je pas spoiler. Pour cette critique, j'ai voulu parler d'un film avec deux de mes actrices favorites, qui partage l'affiche d'Eileen, réalisé par William Oldroyd, adapté du roman de Ottessa Moshfegh.

Plus jeune, j'ai dévoré quantité de romans noirs, puis je m'en suis un peu lassé, sans doute parce que j'estimais avoir fait le tour de la question, même si j'y suis revenu ensuite. Le roman noir a souvent été adapté avec bonheur au cinéma, notamment l'oeuvre abondante de William Irish, qu'on qualifiait de maître de la "série blême" pour la dimension proche de l'épouvante de ses intrigues, qui, par ailleurs, mettaient souvent scène des héroïnes.

Considérant cela, Eileen est une série blême comme aurait pu l'écrire Irish. La jeune héroïne, qui donne son nom au film, est une provinciale naïve et impressionnable que la vie n'a pas épargné. Elle vit avec un père alcoolique et travaille dans un environnement hostile (une prison où ses collègues féminines se moquent de son caractère rêveur). Sa rencontre avec Rebecca (un prénom attaché à la série noire, qui fait écho au film éponyme d'Alfred Hitchock), aux allures de femme fatale, avec ses cheveux blonds et son attitude envoûtante, va bouleverser son existence.


Les deux tiers du film sont dédiés à la présentation de ces deux personnages, leur rencontre, leur rapprochement. Oldroyd et ses scénaristes, Luke Goebel et Attisa Moshfegh, font un excellent travail pour installer une ambiance pesante dans un cadre grisâtre que vient renforcer la saison hivernale. Entre Eileen, qui subit son entourage familial et professionnel, et Rebecca, qui arrive juste dans cette petite ville du Massachussetts, il y a une sorte de sororité immédiate : l'une ne fréquente personne, l'autre ne connaît personne. Mais elles se reconnaissent entre elles. 

Rebecca, on le comprend vite, manipule Eileen sur laquelle elle a un ascendant naturel : elle est plus âgée, son expérience lui permet de voir les faiblesses de la jeune femme et elle en joue. Lorsqu'elle l'invite à prendre un verre dans un bar, et que des hommes ivres les abordent, Rebecca se présente en usurpant le prénom de son amie, manière évidente d'instaurer une complicité tout en l'exploitant. 

Plus tard, on comprend que le jeune détenu que Eileen épie dans la cour de la prison n'est autre que celui dont le cas fascine Rebecca et dont le crime renvoie aux fantasmes meurtrier et suicidaire de la jeune femme. En effet, contrairement à elle qui n'a pas franchi le pas, Lee Polk a assassiné son père et s'il n'a pas mis fin à ses propres jours, il s'est condamné à une lourde peine de prison au terme d'un procès où il a refusé de s'expliquer.

Oldroyd ne peut se contenter d'un récit sur une amitié féminine : Le spectateur devine vite que Eileen nourrit des sentiments plus profonds, plus troubles envers Rebecca et celle-ci les a ressentis et va les alimenter, comme lorsqu'elle embrasse la jeune femme qui se demande alors si elle a fait cela parce qu'elle était passablement éméchée ou parce qu'elle partage son désir. On en aura la réponse dans le troisième acte.

Et c'est donc là que le film bascule dans la série blême tout en s'extirpant du simple thriller lesbien. Après avoir patiemment tissé sa toile telle une araignée, Rebecca attire Eileen dans un piège renversant, que le spectateur, si attentif soit-il, ne peut avoir prédit. Ce twist est d'une efficacité redoutable, il nous prend totalement au dépourvu et fait glisser le film vers un drame intense et poignant. 

Si Oldroyd avait voulu (ou pu ?) tourner en noir et blanc, l'illusion aurait été parfaite pour faire passer son long métrage pour un film noir des années 50-60, comme il en sortait à l'époque où se situe l'histoire. Mais le grand mérite de cette affaire tient aussi à sa durée, parfaite, ni trop longue, ni trop courte, quand tant de longs métrages aujourd'hui souffrent de longueurs inutiles.

Les deux actrices sont exceptionnelles, justement parce que leur interprétation ne sombre jamais dans la "performance" chère aux américains. Anne Hathaway a beau s'être teinte en blonde, elle campe cette psychologue avec sobriété, sans avoir à forcer le trait pour nous la rendre à la fois attirante et inquiétante. Quant à Thomasin McKenzie, qui déjà dans Last Night in Soho d'Edgar Wright (face à une autre blonde fatale, Anya Taylor-Joy) flirtait avec l'abîme, elle est une nouvelle fois sidérante, dans un registre plus retenue mais qui donne un relief plus inattendu à son personnage.

Entendons-nous : c'est une série B. Mais avec toutes les qualités des meilleures séries B. Vénéneuse, entêtante, surprenante. Ce qui en fait plus qu'un hommage sage à la série blême, mais bel et bien une oeuvre ancrée dans la tradition de ce genre.