lundi 27 juillet 2026

LES RAYONS ET LES OMBRES (Xavier Giannoli, 2026)


Paris, 1948. Après avoir été insultée et frappée dans un jardin public où elle a emmené sa fille, Corinne Luchaire est raccompagnée chez elle par une voisine, réfugiée chilienne devenue orthophoniste pour enfants. Elle lui prête un magnétophone et Corinne s'en sert pour enregistrer son témoignage sur son passé et celui de son père avant, pendant et après l'occupation allemande durant la seconde guerre mondiale.
 

Jean Luchaire, son père, journaliste et patron de presse, milite dans les années 30 aux côtés d'Otto Abetz pour la réconciliation franco-allemande. Mais l'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler en 1933 rebat les cartes en les deux pays. Expulsé en 37, Abetz revient à Paris en 1940 en qualité d'ambassadeur alors que le gouvernement du maréchal Pétain s'est établi à Vichy. Luchaire fonde un nouveau quotidien, "Les Nouveaux Temps", qui promeut la collaboration.
 

En parallèle, Corinne, qui a débuté une carrière de mannequin et d'actrice juste avant le début de la guerre, tente de se faire une place dans la France occupée. Mais elle souffre, comme son père, de la tuberculose et plus personne ne veut prendre le risque de l'assurer sur des tournages. Elle alterne séjours au sanatorium et vie de débauche dans la capitale auprès des comtesses de la Gestapo...


Les Rayons et les Ombres sera, quoiqu'il advienne, le grand film français de 2026. Habité d'une ambition immense, le nouveau long métrage de Xavier Giannoli cite dans son titre l'humaniste Victor Hugo et plonge dans les abîmes de la collaboration pour livrer un récit fleuve et inspiré sur ce que la France a commis de plus sordide dans les heures noires de la seconde guerre mondiale.


C'est un grand film et c'est un film grand : 3 h. 20 ! Pourtant n'ayez pas peur, on ne les voit pas passer, l'entreprise est aussi colossale que réussie, elle vous emporte, et ce souffle est assez rare pour une production hexagonale pour être salué. Mais ce serait une erreur de résumer le film à son format, à son budget, à son sujet.


Certes, le cinéma français a peu exploré la collaboration - à part Lacombe Lucien (Louis Malle, 1974), il est plutôt d'usage de visiter cette période en par le biais de la Résistance (cf. L'Armée des Ombres, Jean-Pierre Melville, 1969) ou des grandes figures de l'époque (comme en témoigne le succès actuel du diptyque De Gaulle).


Depuis sa sortie d'ailleurs, Les Rayons et les Ombres fait débat car une partie de la Gauche refuse toujours d'accepter qu'elle a collaboré avec l'ennemi et l'Extrême Droite toujours hantée par ses fondateurs adorateurs du Reich. Ici, on trouve la description trop indulgente, là trop sévère et généralisatrice. Mais c'est bien ainsi : le consensus aurait tué le film pour en faire une simple et banale illustration.

Le destin de Jean et Corinne Luchaire illustre parfaitement ce ligne de crète : dans les années 30, Jean Luchaire milite pour l'amitié franco-allemande devant un public de gueules cassées de la première guerre mondiale et des représentants de la L.I.C.A. (l'ancêtre de la Licra), aux côtés d'Otto Abetz, convaincu que les nazis ne prendront jamais le pouvoir avec seulement 30% de sympathisants Outre-Rhin.

Giannoli et son co-scénariste Jacques Fieschi montrent d'ailleurs ces deux hommes sincèrement persuadés de leur combat. Mais pourtant, en 1933, Hitler devient le chef de l'Etat et le IIIème Reich a conquis l'opinion germanique. Abetz est expulsé de France en 37, il y reviendra trois ans plus tard en tant qu'ambassadeur.

Pétain et son gouvernement se sont installés à Vichy, il y a la zone occupée et la libre. La situation s'est complètement renversée. Luchaire et Abetz promeuvent une collaboration "en bonne intelligence", l'envahisseur veut séduire un pays qu'elle a humilié en un temps record. Mais entre le compromis et la compromission, il n'y a que quelques lettres d'écart.

Le cinéaste fait un pari narratif : au lieu de nous servir un film sur les trajectoires de deux hommes qui s'entraînent l'un l'autre dans une spirale fatale, il adopte le point de vue de Corinne, la fille de Jean, jeune mannequin et actrice qui ignore - ou feint d'ignorer ce qui se joue vraiment. Elle est belle, a du talent, mais son innocence est marquée du sceau du péché.

A la fin, quand elle recroise le réalisateur Léonide Moguy qui l'a faite débuter, elle lui demande, sans penser à mal, ce qu'est devenue sa famille. Il lui répond qu'aucun de ses proches n'est revenu des camps de concentration. Elle s'excuse, elle ne savait pas. Moguy l'interroge, sans méchanceté : a-t-elle seulement cherché à savoir ?

Au fond, c'est là la tragédie des Luchaire : ont-ils seulement cherché à savoir ? Et à réagir ? Dans son réquisitoire, féroce mais juste, le procureur Raymond Lindon accablera Jean Luchaire en pointant son avidité. Et il soulignera la vanité de se demander "et à ma place, qu'auriez-vous fait ?". Quand on a aidé un régime coupable, il n'est plus temps de se poser ces questions : on a mal fait, on est coupable.

Non, les Luchaire n'ont pas cherché à savoir, encore moins à réagir. Ils ont profité de la guerre, de l'occupation, d'abord pour de simples petits services (un laissez-passer ici, des restrictions évitées là) puis en se vautrant dans des fêtes où tout le monde se goinfrait pendant que le reste de la population crevait de faim, que des hommes, femmes, enfants étaient raflés, déportés, torturés, exécutés.

Ce spectacle est obscène et révoltant. Il atteint sans doute son paroxysme, moins quand on suit les Luchaire dans la débauche, que quand Jean répond à Céline dans une lettre à l'accusation de l'écrivain de s'être "enjuivé". Luchaire explique que c'est faux et revendique d'être devenu antisémite, anticommuniste, d'approuver les lois d'exception imposées par l'occupant.

Peut-être cela vous rappelle-t-il alors quelque chose d'actuel. Il existe aujourd'hui le même antisémitisme décomplexé (et non "résiduel" ou "contextuel"), nourri par l'extrême Gauche, LF.I., et même une partie du P.C.F., des écolos et des socialistes, qui dénoncent un génocide fantasmé et justifient au nom de cela qu'on colle une cible dans le dos de journalistes, d'artistes, d'intellectuels et même de politiques.

J'espère, d'une certaine manière, que tous ceux qui verront Les Rayons et les Ombres y penseront à la lumière des événements récents et du comportement indigne d'une partie de la classe politique, car le film résonne puissamment et s'il gêne, c'est sans doute surtout parce qu'il renvoie ces nouveaux collabos, pro-Moscou, à leur responsabilité. Et j'espère aussi qu'en 2027, au moment de voter, on se souviendra d'eux comme des comtesses de la Gestapo.

Je jette l'opprobre sur eux, mais je mets dans le même sac le Rassemblement National, qui, en se prétendant le rempart contre l'antisémitisme, cherche à faire avaler une énormité plus grosse que lui à des nigauds sans mémoire, des égarés qui pensent que "pourquoi pas essayer ça", qui croient que la fille vaut mieux que le père et que la dédiabolisation a réussi.

Je souhaite surtout et enfin que Les Rayons et les Ombres provoquera une grande nausée pour rappeler à quel point ce n'est pas un cours d'Histoire, un film "dossiers de l'écran" suivi d'un débat citoyen, mais bien une piqûre douloureuse de rappel, avec de méchants effets secondaires. Il faut que ce film secoue ceux qui le verront, fasse mal, hante même. C'est à ce prix qu'on n'oubliera pas et qu'on ne répétera pas une tragédie.

Les trois acteurs principaux du film sont rien moins qu'extraordinaires : Jean Dujardin est fantastique dans la peau de ce salaud qui voulait faire le bien. August Diehl a le visage durci de ceux dont les idéaux ont écrasé le sens moral. Et surtout Nastya Golubeva est éblouissante : elle vole la vedette à ses partenaires avec une facilité ahurissante, visage solaire et ravagé à la fois, rayonnante et engloutie par les ombres.

Film nécessaire : oui. Grand film : oui. Chef d'oeuvre : oui. Et grande claque dans la gueule : oui.

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