lundi 6 juillet 2026

LA FILLE AU BLOUSON LEOPARD (James Tynion IV / Elsa Charretier)


LA FILLE AU BLOUSON LEOPARD
(The City Beneath Her Feet #1-3)


Jasper Jayne est une tueuse à gages qui travaille pour une mystérieuse organisation. Lors d'une mission, elle est blessée et se traîne jusqu'à un quai de métro où elle rencontre Zara, une écrivain en panne d'inspiration, à qui elle demande de la conduire chez elle et non à l'hôpital. Les deux femmes couchent ensemble avant d'être surprise par Liz, la collègue et supérieure de Jasper qui flanque Zara à la porte.


Pourtant, Zara et Jasper se revoient et les aventures de la dernière inspirent à l'autre une série de romans. Ceci déplaît aux commanditaires de Jasper qui ordonnent à Liz de les éliminer, elle et Zara. Jasper est victime d'une rivale. Mais Zara apprend peu après son décès qu'elle est l'unique héritière de la fortune de son amante avant de découvrir qu'un contrat de plusieurs millions de dollars a été lancé sur elle aussi...


Je vous présente ici une critique de la vf de The City beneath her Feet car elle paraîtra en Septembre chez Delcourt avant le recueil en vo (en Novembre) chez DSTLRY. L'éditeur américain a dû composer avec de nombreux retards et des problèmes de distribution avant de sortir le dernier épisode ce mois-ci. En effet, le 1er n° date de Décembre 2024, le 2nd de Novembre 2025.


DSTLRY, de son côté, a dû changer de distributeur suite à la faillite de Diamond, ce qui l'a obligé à se tourner vers Lunar et à modifier tout son calendrier de sorties en conséquence (par exemple, un autre titre dont j'avais parlé, Galactic, verra son 2ème épisode disponible seulement fin Juillet, 9 mois après le premier !


On peut légitimement s'interroger sur l'avenir de DSTLRY qui avait réussi à attirer des auteurs en vue qui vont certainement réfléchir à deux fois avant de leur proposer un nouveau projet plutôt que chez Image ou Dark Horse. Pour ma part, j'ai décidé que maintenant je ne critiquerai plus un titre DSTLRY tant que sa parution ne sera pas complète.


En ce qui concerne La Fille au blouson léopard, on peut toutefois supposer que les délais sont aussi imputables aux auteurs : James Tynion IV écrit tellement de comics actuellement que je le soupçonne d'être en retard pour fournir certains scripts. Et Elsa Charretier a certainement préféré attendre de les avoir plutôt que de se remettre à Love Everlasting (avec Tom King, lui aussi très occupé).


J'avais déjà lu le premier épisode de cette mini-série quand il était sorti puis, lassé d'attendre, j'avais effacé ma critique et choisi d'attendre, donc, que tout soit achevé. Le résultat est à la hauteur des promesses affichées et se présente même comme une des histoires les plus originales et attachantes et atypiques de Tynion IV.


D'entrée de jeu, le personnage de Zara, assise sur un banc d'un quai de métro, brise le quatrième mur et s'adresse directement au lecteur pour retracer son histoire qu'elle présente comme une histoire d'amour, mais pas de celles auxquelles on est habitué. C'est le moins qu'on puisse dire quand on a terminé la lecture de ces plus de 150 pages.

La rencontre entre cette écrivain portée sur la bouteille et en panne d'inspiration et une tueuse à gages excentrique et lesbienne sort des sentiers battus. A peine ont-elles fait connaissance qu'elles finissent dans le même lit où elles sont surprises par Liz, la collègue et supérieure de Jasper Jayne, dont la silhouette austère et impressionnante (elle est vêtue comme une nonne), détonne.

Il faut s'arrêter un moment sur la traduction improbable du titre : en anglais, The City beneath her feet, soit La ville sous ses pieds/à ses pieds, est devenu en français La Fille au blouson léopard. Quelle mouche a piqué Delcourt pour changer à ce point l'intitulé ?

Contre toute attente, ce n'est pas si idiot car le titre français souligne l'importance du rôle de Jasper Jayne, qui porte effectivement un blouson léopard (et plus généralement une tenue bariolée). Si elle disparaît assez vite, elle hante l'intrigue (ou ce qui en tient lieu) et surtout la vie de Zara. Par-delà la mort, Jasper bouleverse l'existence de son amante.

Car Zara en écrivant une série de romans inspirée par Jasper s'attire les foudres des patrons de Jasper qui commandent son élimination. Et Zara a hérité de la colossale fortune (et de l'appartement luxueux) de Jasper. Traquée par une horde d'assassins, comment une auteur de fiction pense-t-elle pouvoir en sortir vivante ?

Même si le récit déborde d'action et de moments très spectaculaires, que la narration graphique éblouissante d'Elsa Charretier met en valeur comme personne, l'intérêt de la série est ailleurs. Zara n'aurait-elle pas rêvé sa rencontre puis sa liaison avec Jasper ? Jasper n'est-elle pas seulement un personnage de fiction ?

En même temps une créature imaginaire peut-elle à ce point occuper les pensées d'une personne, n'être qu'un fantasme ? C'est dans ces questions que Tynion IV plonge et brouille les cartes. On aurait presque aimé qu'il aille encore plus loin et tente un trip à la David Lynch comme dans Mulholland Drive, mais c'est sans doute beaucoup (trop) demander à un scénariste moins déviant que le cinéaste.

En l'état, chacun des trois épisodes aborde d'une certaine manière des étapes de l'amour (Eros) et de la mort (Thanatos). A la fin, il est question de survie surtout - survivre à des mercenaires armés jusqu'aux dents avec comme objectif de remplir un contrat, mais survivre aussi à un amour aussi intense qu'éphémère. Y survivre pour recommencer à vivre, à aimer. Cette fois, dans le monde réel.

Elsa Charretier a développé ce projet avec Pierrick Colinet  et James Tynion IV suite à leur collaboration sur un court métrage, Room Service, disponible gratuitement sur YouTube. Elle a profité de la mise en stand-by de la série Love Everlasting (qu'elle a co-créée avec Tom King et qu'elle dessine) pour se consacrer à The City beneath her feet.

Et c'est comme si l'artiste française avait lâché les chevaux. Chaque page ici vibre d'un éclat, d'une énergie incroyables. Le découpage est formidablement inventif, les couleurs de Jordie Bellaire pètent le feu, les personnages sont explosifs, leurs relations bigger than life. C'est un divertissement irrésistible, mais aussi une histoire absolument poignante.

Charretier a pris une envergure digne des meilleurs, elle est au pic de sa forme et son style, tout en courbes et en déliés, confère au récit une fluidité et une tonicité auxquelles il est impossible de résister. Les trois épisodes filent à toute allure, si bien qu'on ne voit pas passer les plus de cinquante pages qu'ils comptent à chaque fois. C'est grisant.

Si ça valait la peine d'attendre ? Absolument. Et je ne saurai que trop vous conseiller de vous jeter sur l'album en Septembre (qui devrait reprendre aussi de superbes variant covers et certainement de jolis bonus sur la pré-production). Ce sera assurément un des comics de l'année quand il faudra dresser une liste des must-have.  

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