La Narratrice s'adresse à nous pour nous expliquer qu'à la cinquantaine, elle déplore de ne plus exercer le même attrait sur les hommes. Elle enseigne la littérature dans une université de province et souffre d'un manque d'inspiration pour écrire son second roman, des années après la publication du premier qui avait reçu un excellent accueil critique et public. Par ailleurs, son mari, John, également professeur, est accusé par plusieurs élèves d'avoir eu des relations sexuelles avec elles et doit faire face prochainement à une audience pour statuer sur son sort.
Mais la situation de la Narratrice connaît un bouleversement imprévu lorsqu'elle fait la connaissance de Vladimir, un jeune et séduisant écrivain qui vient enseigner dans son établissement. Elle fait la connaissance de Cynthia, l'épouse de ce dernier, également recrutée comme professeur assistante. En dépit des efforts de la Narratrice pour sympathiser avec elle, Cynthia semble l'éviter alors que Vladimir se montre plus aimable. La Narratrice fantasme alors sur lui, s'imaginant vivre une passion charnelle sans oser lui avouer son trouble.
Cela lui redonne goût à l'écriture et elle se met à griffonner fiévreusement une histoire basée sur son désir d'être possédée par Vladimir. Ce dernier échange avec elle sur leurs premiers romans respectifs tout en confessant les difficultés qu'il rencontre dans son couple depuis la naissance de leur fille âgée de trois ans. Alors que l'audience de John approche et que les plaintes contre lui se multiplient, la Narratrice est à son tour accusée par ses élèves et ses collègues de ne pas se désolidariser de son mari...
Vladimir (en vo) est une mini-série, apparemment complète, en huit épisodes disponible sur Netflix. J'étais passé à côté lors de sa mise en ligne et je suis tombé dessus un peu par hasard, sans rien savoir de son intrigue mais intéressé par le premier rôle interprété par Rachel Weisz, comédienne hélas ! trop rare et désormais plus souvent citée comme étant la femme de Daniel "James Bond" Craig.
Il fut un temps où Weisz était l'actrice anglaise prometteuse à qui beaucoup prédisait un avenir radieux, puis elle fut éclipsée par Kate Winslet, auréolée, elle, du triomphe de Titanic. Elle brilla pourtant dans Pour un garçon (aux côtés de Hugh Grant), The Fountain (de Darren Aronofsky, son compagnon alors), My Blueberry Night (de Wong Kar-Wai) et chez Yorgos Lanthimos (The Lobster et The Favourite).
Julia May Jonas a adapté son propre roman mais, à ce que j'ai appris, elle en a tiré vraiment autre chose, en se concentrant sur le personnage joué par Weisz, une femme de 50 ans qui voit sa vie lui échapper au moment même où son mari est impliqué dans un scandale sexuel et où elle s'enflamme pour un jeune professeur dans l'université où elle exerce.
Dit comme ça, la série paraît ressembler à une espèce de fable vaguement érotique entre un bellâtre et une femme mûre. Mais Le Délicieux Professeur V. (en vf - quel titre de m...) est une toute autre affaire grâce à sa narration particulière où l'héroïne brise le quatrième mur, s'adressant directement à nous pour relater les faits.
Ce procédé donne un ton à la fois très drôle et très ambigu à toute la série parce que, effectivement, c'est raconté avec humour, celui d'un personnage qui veut maîtriser une histoire incontrôlable, et parce que le téléspectateur se demande vite si ce qu'elle nous confie est la vérité ou une version délirante de la réalité.
A cet égard, le final de la série, dont je ne dirai rien, est emblématique : on y voit la Narratrice contemplant un chalet en feu et nous rassurer en certifiant qu'elle a appelé les Secours et que tout s'est bien terminé. Sauf qu'elle le dit avec un détachement suspect, haussant les sourcils, souriant étrangement, ce qui nous fait douter que tout s'est vraiment bien terminé...
Avant cela, il faut un peu s'armer de patience. La série peine un peu à décoller et le recours à la représentation des fantasmes puis au retour à la réalité est un brin répétitif. C'est marrant puis un un tantinet lassant. On se dit, inquiet, que si ça continue encore comme ça jusqu'à la fin, on ne va pas tenir. Mais heureusement, ce n'est pas le cas.
Je me plains souvent des subplots dans les séries car la plupart du temps je trouve qu'ils ne font que charger inutilement la barque au lieu de se concentrer sur l'intrigue principale. Mais là, on a droit à des trames secondaires qui viennent vraiment alimenter le coeur du récit, comme par exemple les accusations qui vont toucher et la Narratrice et son mari.
On apprend très vite que les deux ont scellé un pacte au début de leur mariage pour former une union libre : chacun peut coucher avec un ou plusieurs autres tant que cela ne ruine pas leur relation et n'aboutisse au divorce. John en a largement plus profité qu'elle, mais elle ne s'est pas privée non plus d'avoir des amants (souvent les professeurs dont elle était l'élève et on peut supposer que c'est ainsi qu'elle a épousé John, qui est plus âgé qu'elle).
Toutefois, John a jeté son dévolu sur de jeunes femmes qui contestent des relations consenties au prétexte qu'il leur aurait promis de bonnes notes ou des lettres de recommandations. L'une d'elles fait d'ailleurs la liaison, si je puis dire, entre John et la Narratrice puisque la Narratrice a provoqué son redoublement, et donc la perte de sa bourse universitaire, et donc l'arrêt de ses études. Cette élève paraît vouloir se venger autant de John que de la Narratrice, même si la Narratrice se défend de l'avoir privée de ses études pour des motifs personnels.
En surchauffe à cause du désir secret qu'elle éprouve pour Vladimir, la Narratrice se trahit en consacrant de plus en plus de cours à l'érotisme dans la littérature. Ses étudiants remarquent, embarrassés, cette lubie et s'en plaignent à la direction avant de lui reprocher de ne pas avoir condamné les agissements de son mari (en le quittant par exemple).
Alors qu'on menace de la suspendre ou de la forcer à démissionner, la Narratrice tente un coup de poker en transformant son cours en forum où ses élèves peuvent l'interroger sur tous les sujets qui fâchent - une manière de riposter audacieuse, contre la prise de pouvoir par les étudiants, et plus généralement contre le wokisme grandissant de la génération Z.
Ce moment clé donne une perspective épatante à la série dans la mesure où l'axe de défense de la Narratrice est que les choses se passaient différemment à l'époque où elle-même était étudiante puis a commencé à enseigner. Il ne s'agit pas de justifier des comportements effectivement délicats, juste de présenter l'évolution des moeurs quand celles-ci ne progressent pas forcément de la manière la plus pertinente.
Vous l'aurez compris : la série a beau mettre en avant, dans ses titres, Vladimir, il n'en est pas le héros, mais en quelque sorte le catalyseur. Il réveille chez la Narratrice des sentiments, des sensations enfouies, et révèle la complexité de sa position en tant que femme, épouse, enseignante, auteur, mère de famille (sa fille est une avocate lesbienne qu'elle a du mal à laisser partir du foyer familial et qu'elle rechigne à mêler aux déboires de son couple).
Au fond, quand on a terminé de visionner les huit épisodes, on peut même se demander si Vladimir (et par conséquent Cynthia, personnage fuyant et dont on découvre tardivement pourquoi) a réellement existé où s'il s'agit d'une illusion magique dans la mesure où elle lève le voile sur ce qui va ranimer la Narratrice. Qu'importe ! qu'il soit réel ou pas, il résout bien des questions chez une femme qui n'avait plus de réponses.
La réalisation a été entièrement assurée par des femmes, moins en vérité pour faire de la série une production féministe que pour coller au sujet, et c'est là aussi brillant dans la mesure où elles n'ont pas cherché à atténuer quoi que ce soit ou à la teinter d'une orientation précise. Tout est constamment équivoque, pas forcément sympathique, souvent dérangeant, stimulant en un mot.
Et le casting est au diapason. John Slattery, l'iconique Roger Sterling de Mad Men, incarne le mari infidèle mais amoureux avec un mélange de désinvolture et de raffinement irrésistible. Leo Woodall, vu dans la saison 2 de The White Lotus, donne corps à Vladimir avec beaucoup d'autodérision. Jessica Henwick aurait mérité un peu plus de place, mais elle est comme d'habitude parfaite.
Et surtout Rachel Weisz est extraordinaire. A 56 ans, elle n'a jamais paru aussi radieuse, voluptueuse, malicieuse. Elle donne du piquant à son personnage et en même temps une sorte de tension - on la sent prête à rompre à tout moment, à se perdre dans un chaos innommable, puis elle se ressaisit et emporte tout sur son passage. Splendide !
Avec un format court (30' par épisode), on binge watche cette série imprévisible et inattendue mais surtout brillante, sensuelle et spirituelle.









Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire