1970. Farmingham, Massachusetts. Charpentier au chômage, James Mooney planifie le vol de quatre tableaux d'Arthur Dove exposés dans le musée de la ville. Pour payer ses complices, il emprunte de l'argent à sa mère en lui racontant que cela va lui permettre de conclure une affaire avec un architecte. Mais le jour du vol, le chauffeur le laisse en plan et il doit prendre sa place au volant. Il dépose donc Guy Hickey et Ronnie Gibson devant le musée et leur donne 8'. Ils s'acquittent de leur tâche sans dépasser l'horaire puis se séparent après avoir changé de véhicule.
De retour chez lui, James admire les toiles et les met à l'abri dans une caisse en bois qu'il a confectionnée, les tableaux étant eux-mêmes rangés dans des housses cousues par sa femme Terri, qui ignore tout de son méfait. La nuit venue, il transporte la caisse dans le grenier d'une grange hors de la ville. Au petit matin, quand il rentre, il trouve un policier et un agent du FBI qui interrogent sa famille au sujet du vol. Ronnie Gibson a été arrêté en train de braquer une banque et l'a dénoncé comme le cerveau de l'opération. James dément en supposant que puisque son père est le juge Mooney, Gibson a dû avoir affaire à lui et veut se venger.
James envoie femme et enfants chez ses parents et se rend à un rendez-vous que lui a fixé Hickey au téléphone. C'est un piège : il tombe aux mains de gangsters qui veulent savoir où sont les tableaux. sans opposer de résistance, il la leur livre et peut repartir en vie. Mais il est désormais obligé de fuir Farmingham...
Bien qu'elle réalise des films depuis une trentaine d'années, c'est le premier long métrage de Kelly Reichardt que j'ai la curiosité de voir. Présenté au Festival de Cannes en Mai dernier en compétition officielle, il avait alors retenu mon attention par sa bande-annonce qui promettait un heist movie et j'ai donc attendu sa sortie en salles avec intérêt.
Reichardt a écrit, réalisé et monté son film : le résultat est donc totalement personnel. Pour cette histoire, elle a expliqué s'être inspiré en particulier d'un vol commis au Worcester Art Museum dans le Massachusetts en 1972 au cours duquel furent dérobés deux Gauguin, un Picasso et un Rembrandt. Ce qui l'a fasciné dans ce fait divers, c'est à quel point la sécurité du musée était faible.
Son autre source d'inspiration a été le film Pickpocket de Robert Bresson (1959) et c'est une référence qui ne parlera sans doute pas à grand-monde mais qui éclaire davantage encore The Mastermind (en vo). J'y reviendrai. En tout cas, forte de tout cela, Reichardt a surtout bien trompé son monde avec sa bande-annonce...
Son héros, James Mooney, n'est pas Danny Ocean : c'est un père de famille et un mari au chômage et qui ne fait rien de ses journées, ne cherche pas de travail. Il emmène sa femme et leurs deux fils, Carl et Tommy, au musée, et pendant qu'ils admirent les toiles ou déambulent dans les salles, lui observe tout ce qu'il y a autour.
Le gardien pique un roupillon sur sa chaise, pas de caméra de surveillance, pas d'alarme, peu de visiteurs. Il planifie le vol de quatre tableaux du peintre Arthur Dove, souvent cité comme le premier peintre abstrait américain, et qu'il a étudié quand il était en fac d'art. Pour bien souligner le côté amateur de Mooney, on le voit demander de l'argent à sa propre mère pour payer des complices (mais il lui raconte que c'est pour un projet professionnel prometteur).
Il est par ailleurs tellement sûr de son coup que le vol aura lieu en plein jour et ne devrait durer que 8'. Il fait confectionner par sa femme, sans lui dire pourquoi, quatre housses en tissu (pour protéger les toiles) et fabrique une caisse en bois pour les ranger ensuite. Seul accroc le jour J : celui qui devait jouer le rôle du chauffeur livre la voiture mais se débine ensuite. James prend donc le volant.
Le casse s'effectue sans problème. James paie ses deux acolytes, puis file chez lui avec les tableaux qu'il prend le temps d'admirer. La nuit venue, il va les planquer dans la grange d'une ferme à l'extérieur de la ville. Mais évidemment, c'est ensuite que tout va lamentablement se casser la figure. Le Stratège (en vf), c'est surtout l'histoire d'un voleur qui s'est vu trop beau.
Reichardt n'a aucun intérêt à raconter un casse spectaculaire et réussi. Comme chez Bresson, ce qui l'intéresse, c'est le plan et son échec. Elle montre d'abord James en train de dérober une figurine dans une vitrine du musée. Ses gestes sont lents, mesurés, le larcin est dérisoire mais permet d'apprécier le sang-froid du voleur, et avant cela son sens de l'observation pour s'assurer que la sécurité de l'endroit est nulle.
Quand il explique ensuite son plan à ses complices, il le fait calmement, précisément. Il répond aux questions avec assurance, accepte la rallonge qu'exige le chauffeur (qui pourtant lui fera faux bond ensuite). On a en fait l'impression que tout cela est une sorte d'échauffement et que la suite du film va montrer James en train d'organiser des vols plus audacieux et lucratifs.
Mais très vite, Reichardt nous démontre que le génie supposé de son héros n'est qu'illusoire. S'il a bien planifié le braquage, il a complètement oublié d'envisager les à-côté : par exemple, il découvre que les professeurs de l'école de ses fils sont en grève. Il téléphone à sa femme pour qu'elle vienne les chercher mais elle ne peut s'absenter de son boulot. S'il les laisse à ses parents, cela sera suspect. Alors il les envoie pour l'après-midi dans un supermarché avec quelques billets pour se payer un goûter.
Il doit ensuite s'improviser chauffeur quand le sien l'abandonne. Au risque d'être remarqué par un vigile du musée où il s'est si souvent rendu. Celui qui remplace numériquement le chauffeur est un malfrat plus aguerri et surtout il porte une arme. Le spectateur sait en même temps que James que cela va causer un problème futur - et ce sera le cas.
Une fois en cavale, le portrait de James se précise grâce notamment à la contextualisation du récit. L'action se déroule en 1970 : à cette époque, la guerre au Vietnam ne suscite que peu de protestations, les américains sont sûrs de gagner comme le leur a promis Nixon, et les hippies sont considérés comme des lâches.
En inscrivant son intrigue dans le passé, Reichardt dresse un parallèle entre James et Nixon : tous deux sont des menteurs vaniteux. Homme blanc vivant dans une banlieue confortable, James fait partie de ceux que la guerre ne concerne pas : il n'a pas été appelé sous les drapeaux, il s'en fiche. Voler des tableaux, c'est son moyen pour avoir un petit shoot d'adrénaline. Un délit sans haine ni violence.
Mais il ne prend même pas en compte que cela peut avoir des conséquences pour sa famille. Il se contente, le moment venu, d'envoyer femme et enfants chez ses parents. Et face au flic et à l'agent du FBI, il mentionne que son père est juge pour qu'ils comprennent qu'il ne peut pas être le cerveau d'un casse et que celui qui l'a dénoncé l'a sûrement fait pour se venger de son père.
Sur les routes, il fait preuve de la même indifférence face aux retombées de son geste : il se réfugie chez des amis connus à la fac. Fred est épaté de voir que les journaux parlent de James mais Maude lui fait comprendre, sans méchanceté, qu'il ne peut pas rester car sa présence risque de leur valoir des ennuis. Plus tard, il téléphonera à sa femme pour qu'elle lui envoie de l'argent alors qu'il n'a plus donné signe de vie depuis des semaines (des mois ?).
A la fin de son périple, il est sans le sou, mais sourit en découvrant que les tableaux ont été récupérés par la police, donc que les gangsters qui les lui avaient pris ont été arrêtés. Toutefois, il n'a pas assez d'argent pour aller au Canada et laisser ça derrière lui. Le dénouement est cruel et pathétique à la fois, à l'image de tout le film, drôle d'abord puis de plus en plus triste.
Reichardt met cela en scène avec une certaine austérité : beaucoup de plans fixes, des mouvements de caméra discrets, une photographie terne, un rythme lent. Ce n'est pas pour éprouver le spectateur mais pour lui faire ressentir à quel point plus James doit s'éloigner, fuir, plus il erre, sans issue, sans avenir. Ainsi, on constate à quel point il a été vaniteux et comment il s'en rend compte. C'est un peu exigeant, mais très gratifiant en fin de course.
La réalisatrice a pu s'appuyer sur un comédien exceptionnel qui, à mon avis, est parti pour s'inscrire durablement dans le paysage : Josh O'Connor était déjà ce qu'il y avait de mieux dans Challengers (Luca Guadagnino), et il y a quelque chose dans son regard qui pétille de malice, puis s'éteint graduellement, avec beaucoup de subtilité. Quelque chose qui évoque Elliot Gould.
Le seconds rôles sont tous passagers : Hope Davis est merveilleuse en mère qui ne refuse rien à son fils alors qu'elle sait pertinemment qu'il ne fait rien. Alana Haim est une épouse qui ne pardonne pas. John Magaro est une fois encore épatant en copain amusé par l'exploit de son pote.
J'ai adoré également la bande originale très jazzy de Rob Mazurek, principalement de la batterie, qui communique de la tension puis la mélancolie du loser en fuite. Superbe et un brin parodique.
Le Stratège est un anti film de braquage, très malin et très mélancolique, porté par un extraordinaire acteur.







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