samedi 25 avril 2026

UNE SEMAINE DE VACANCES (Bertrand Tavernier, 1980) - Hommage à Nathalie Baye


Lyon, Hiver 1980. Laurence Cuers est une jeune professeur de français qui est au bord du surmenage et de la dépression. Dépassée par ses obligations professionnelles et en proie au doute sur sa capacité à enseigner comme sur la pertinence de sa mission pédagogique, elle s'adresse à son ami, le docteur Sabouret, qui lui prescrit une semaine de vacances.


Pendant ces quelques jours, elle réfléchit à son avenir, à sa vie, à ses relations personnelles.  Elle arpente les rues de Lyon sans but et reçoit chez elle une de ses élèves qui pense ne pas être intelligente et que la timidité paralyse en classe. Laurence lui promet de l'aider et lui assure qu'on peut très bien réussir sans être la première en tout - ce qui prévaut, c'est le bonheur.


Sa meilleure amie et collègue, Anne, tente de la convaincre de ne pas lâcher l'enseignement tandis qu'elle apprend à connaître le père d'un de ses élèves les plus dissipés, M. Macheron, désemparé depuis que sa femme est morte et craignant que son fils devienne comme lui en son temps un cancre. Quant au compagnon de Laurence, Jean, il aimerait qu'elle se ressaisisse pour fonder une famille avec lui...
 

La mort de Nathalie Baye, le 17 Avril dernier, m'a rappelé à quel point je l'appréciai comme actrice. Je ne me rappelle pas d'une période de mon existence où un de ses films ne m'a pas accompagné, à commencer par ses débuts chez François Truffaut dans La Nuit Américaine et La Chambre Verte où elle s'imposa après avoir envisagé une carrière de danseuse.


Comme elle le confiait, la danse était une souffrance et le cinéma une révélation. Son talent et sa grâce, sa subtilité dans le jeu et son élégance en firent une des vedettes du 7ème Art hexagonal, même si à la fin des années 80, inexplicablement, elle connu une brève traversée du désert avant son retour en force devant la caméra de Nicole Garcia dans Un Week-end sur deux.


Pour lui rendre hommage, j'ai voulu revoir un des longs métrages dans lequel je la préfère, pas le plus connu de sa filmographie très riche, mais son premier premier rôle : Une Semaine de vacancesBertrand Tavernier n'avait pas pensé à elle en premier mais il se ravisa quand l'interprète qu'il voulait se désista pour se produire sur scène.


On mesure aujourd'hui à quel point cela ne tient qu'à un fil, mais pas au hasard cependant car Tavernier était un cinéaste sans oeillères, toujours à l'affût de nouveaux talents qu'il savait mettre en valeur en leur confiant des personnages qui leur convenaient parfaitement. Nathalie Baye est effectivement extraordinaire dans ce rôle tout en nuances d'une professeur en plein burn-out (même si le terme n'existait pas encore en 1980).

Il n'y a pas d'intrigue dans ce film, qui s'apparente plutôt à une chronique. L'action se concentre sur quelques jours et est ponctuée de flashbacks, très brefs, pour croquer le portrait de cette jeune femme en plein doute sur son métier, ses amours, sa vie. Tavernier s'est appuyé sur le livre de Claude Duneton mais il l'a adapté pour un personnage féminin.

Le scénario, co-écrit avec Colo Tavernier, a reçu le soutien d'une enseignante, Marie-Françoise Hans, qui a en quelque sorte servi de caution au film. Et la justesse des situations prouve à quel point le cinéaste a su profiter de cette collaboration pour ne jamais sombrer dans le film-dossier, l'autofiction. Par la suite, le réalisateur aura d'autres occasions de se pencher plus précisément sur des histoires plus sociales, quasi documentaires (comme avec L. 627).

Laurence s'apprête à être conduite au boulot par son compagnon, Jean, agent immobilier, lorsqu'à un stop, elle descend de sa Méhari et fuit en courant. Il se gare et la rattrape, tentant de comprendre ce qui lui arrive. Mais elle échoue à mettre des mots sur son désarroi, elle fuit la confrontation. La scène suivante se passe dans le cabinet d'un docteur ami qui lui prescrit une semaine de vacances.

En vérité, comme il le lui dit, les enfants d'aujourd'hui sont les héritiers de Mai-68, ils aspirent à la même liberté conquise par leurs parents mais sans objectif. Et Laurence les trouve ingrats, sans imagination. Sa motivation à leur apprendre quelque chose a disparu, elle est découragée et c'est tout son monde qui s'effondre ainsi. Toute sa vie tourne autour de l'école, de l'enseignement : qu'en reste-t-il si ceux à qui elle enseigne la désespèrent ?

Et pourtant quand elle trouve dans l'escalier de l'immeuble où elle habite une de ses élèves, également en plein doute, Laurence ne peut s'empêcher de la réconforter et de lui promettre son aide. Sa vocation, qui est tout autant celle d'une prof que d'une assistante sociale, la rattrape. Même si ces gamins l'accablent, on sent qu'elle les aime malgré tout.

Idem quand elle rencontre M. Macheron, un veuf dont le fils est un cancre et qui redoute qu'il ne fasse rien de sa vie. Elle sympathise avec cet homme auquel elle se confie et qui lui parle comme à un père de substitution. Le père de Laurence est lui un homme diminué par la maladie, vivant avec sa femme dans le Beaujolais, et qu'elle ne va pas voir souvent, ce que ne manque pas de lui rappeler son frère cadet.

Quand elle profite de son congé pour retourner chez ses parents, elle abrège son séjour car elle étouffe dans ce village dont on devine qu'elle a voulu s'en échapper. Elle cherche aussi à échapper à Jean et à son désir de fonder une famille et de déménager dans une maison comme celle qu'il vend. Elle doute d'être faîte pour être mère, elle qui materne ses élèves et qui est consumée par cela.

Laurence trouvera une lumière dans sa rencontre avec un ami de Macheron, Michel Descombes, dont le fils et la belle-fille sont en prison. Descombes était le héros de L'Horloger de Saint-Paul, le premier film de Tavernier en 1974, d'après un roman de Georges Simenon. Ce père brisé mais d'une dignité admirable lui redonne espoir et direction.

Une Semaine de Vacances doit beaucoup à l'esthétique de Pierre-William Glenn, le directeur de la photo, qui a su saisir l'atmosphère grisâtre de Lyon en Hiver comme un miroir au flou existentiel que traverse Laurence. Avec beaucoup de sensibilité (mais jamais de sensiblerie), Tavernier raconte cette jeune femme qui fait le point et renoue avec le plaisir de sa profession.

Nathalie Baye est donc magnifique dans ce rôle : son sourire est lumineux, sa fragilité donne envie de la serrer dans nos bras, rarement une actrice a su donner chair à un personnage avec autant de finesse et de classe. Gérard Lanvin est son parfait contrepoint dans le rôle de l'amant désemparé mais opiniâtre, promenant sa dégaine de Droopy dont il fera, jusqu'à la caricature, sa marque de fabrique.

Michel Galabru, à qui Tavernier avait donné son meilleur rôle dans Le Juge et l'Assassin, est formidable, tout comme Philippe Noiret. C'est vraiment aussi un instantané d'un certain cinéma, d'une époque, dont il ne reste plus guère de survivants (et c'est vertigineux).

Accompagné par une très belle musique de Pierre Papadiamandis (et des chansons d'Eddy Mitchell dont il fut le compositeur fétiche), Une Semaine de Vacances aurait bien mérité de figurer parmi les films diffusés en hommage à Nathalie Baye ces derniers jours.

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