dimanche 3 novembre 2024

CHRIS SAMNEE : #BATOBER 2024


Revenant sur sa promesse de 2023 de ne plus consacrer l'Inktober (Ink + October) à l'univers de Batman, Chris Samnee nous a gratifé de son habibuel et jubilatoire Batober (Batman + October) avec une illustration par jour durant tout le mois dernier - et même un peu plus puisqu'il a jouté deux bonus en ce début Novembre !


Ci-dessus, les mots-clés pour chaque illustration. Et maintenant, régalez-vous en prenant le temps d'admirer ces magnifiques dessins !































BONUS :






vendredi 1 novembre 2024

THE MAGIC ORDER 5 #2 (of 6) (Mark Millar / Matteo Buffagni)


Et si l'Ordre Magique n'avait jamais existé que dans la tête de Caroline Stone qui prétend s'appeler en vérité Cordelia Moonstone et être la chef de cette organisation occulte ? C'est ce que pense le médecin en charge de son cas dans la clinique psychiatrique où elle est internée. A moins que la réponse à tout ça se trouve dans les mots croisés qu'on lui donne à remplir pour qu'elle se détende...


Et si ce cinquième et dernier volume de The Magic Order était le meilleur de la série ? Voire même ce que Mark Millar a écrit de mieux depuis qu'il a créé son MillarWorld ? Je sais, j'y vais un peu fort, mais comprenez-moi bien : le scénariste écossais livre une prestation remarquable, d'une finesse rarement vue chez lui et qui promet encore beaucoup pour les quatre prochains numéros.


Oui, ça fait bizarre de parler de "finesse" quand on parle de Millar. L'auteur est honni par beaucoup pour justement son côté bateleur et provocateur, et il faut bien admettre que la grande majorité de sa production, indépendante comme pour les Big Two, ne brille pas par sa subtilité. Millar, c'est un créateur de contenu très prolifique, très inégal, et qui aime épater la galerie. Pas un poète donc.


Mais, croyez-moi quand je vous dis que ces deux premiers épisodes de The Magic Order vol. 5 sont excellents. J'ignore si Millar va vraiment tuer Cordelia Moonstone comme le titre de l'histoire l'indique, ou s'il joue avec nos nerfs, mais le bonhomme n'est pas un sentimental et il est donc probable qu'il achève sa série en supprimant son héroïne.


Mais, avant cela, il nous aura brillamment roulé dans la farine en la décrivant comme une folle mythomane, donnant à son histoire un caractère méta inattendu puisque, si on remet en question le fait que Cordelia est une magicienne, alors tout ce qui l'entoure (l'Ordre Magique, sa malédiction pour avoir invoqué un sort qu'il lui faudra payer au prix fort, etc.), qu'est-ce qui reste ?

Les scènes dans l'asile sont épatantes, rien de moins. On ne sait vraiment plus quoi penser, Millar nous trouble formidablement. Et puis il y a le twist, le renversement de situation, qui ramène un peu tout, trop vite sur les rails, mais avec un cliffhanger redoutable, en forme de compte à rebours, très efficace. Pourtant, rien ne dit que ce qu'on lit alors rétablit ce qu'on a lu depuis 25 épisodes et quatre volumes. Ce serait même un sacré tour de force de la part de l'auteur de nous embobiner à nouveau.

Quoiqu'il en soit, le niveau s'est redressé spectaculairement entre le précédent volume et celui-ci. Je pensais que Millar avait perdu l'inspiration et cassé sa belle mécanique, alors que les trois premiers cycles se tenaient quand même très bien. Mais voilà qu'il s'est ressaisi et avec classe. De quoi attendre un peu plus sereinement les annonces promises pour début Décembre concernant le MillarWorld 2025 (plus un projet pour Marvel).

Si The Magic Order nous enchante à nouveau, c'est aussi parce que, après la déception des épisodes de Dike Ruan, la série a renoué avec un dessinateur digne de Coipel, Immonen et Cavenago. Matteo Buffagni est un artiste de première classe et si je remercie Millar de lui donner l'occasion de le prouver, je déplore toujours que les Big Two ne voient pas à côté de quoi ils passent.

Car, enfin, Buffagni, c'est tout de même un dessinateur très solide, très régulier, qui a un sens de la narration graphique extraordinaire, avec des personnages expressifs, des décors soignés, des compositions élégantes, des ambiances intenses. C'est grâce à lui aussi que la série devient plus raffinée, plus subtile, plus fine : sa manière de la mettre en images compense les excès de l'écriture de Millar.

Alors que l'auteur pense déjà à l'après-Netflix (à qui appartiennent toutes les séries MillarWorld), on peut voir cet ultime cycle de The Magic Order comme le début de la fin d'une époque. Ce qui résonne avec le propos même de cette dernière histoire où la mort hante le destin de son héroïne et de son monde...

DETECTIVE COMICS #1090 (Tom Taylor / Mikel Janin)


Le passé : Thomas Wayne admet dans son service un couple qui vient d'avoir un accident de la route. La femme présente des traces de coups donnés par son conjoint et elle est enceinte... Le présent : Batman est sur la piste d'un tueur en série qui prend de jeunes délinquants pour cible. Puis Bruce Wayne se rend chez une des anciennes généticiennes qui pourrait avoir trouvé une potion ralentissant le vieillissement...

Comme je l'expliquai à l'occasion de ma critique de Superman #19, le nouveau statu quo post-Absolute Power, DC All-In, a provoqué quelques jeux de chaises musicales. Des auteurs ont quitté leur série, d'autres les remplacent, des artistes changent de titre. C'est ainsi que Ram V a cédé sa place (pour écrire une mini-série New Gods) à Tom Taylor après son run sur Detective Comics.


Tom Taylor (désormais sous contrat d'exclusivité avec l'éditeur à deux lettres) sort d'un run sur Nightwing qui lui a valu la reconnaissance de ses pairs, les faveurs de la critique et le succès commercial. C'est donc devenu un scénariste qui compte assez pour que DC lui confie son titre le plus emblématique, Detective Comics, la série historique de Batman. Une vraie promotion.
 

J'ai pour ma part un avis partagé sur Taylor à qui je reconnais un vrai savoir-faire mais son passage sur Nightwing m'a déçu car il avait démarré en trombe avant de piquer progressivement du nez (sans compter l'incapacité chronique de l'artiste Bruno Redondo, l'autre atout de son run, à enchaîner plus de quatre épisodes).


La lecture de n°1090 de Detective Comics (imaginez Marvel sortir un n° équivalent d'une de ses séries... Non, en fait c'est inimaginable pour ces enragés du relaunch) m'a toutefois enthousiasmé. Il faudra bien entendu confirmer pour la suite, mais Taylor part avec plusieurs idées accrocheuses qui témoignent de son talent certain pour prendre en main une série et la rendre divertissante.

Il nous intrigue d'abord en consacrant tout le premier tiers de l'épisode à un flashback centré sur Thomas Wayne prenant en charge à l'hôpital un couple. Le mari est blessé, la femme porte des traces de coups - elle est victime de violences conjugales évidentes et elle est enceinte. Un collègue de Wayne suggère de laisser l'époux mourir sur la table d'opération mais c'est impensable pour Thomas qui ne conçoit pas de trahir le serment d'Hippocrate.

Face à sa femme Martha et son fils Bruce, il se justifie par le fait que s'il avait laissé le mari succomber à ses blessures, il n'aurait pas mieux valu que lui. IL est là pour guérir, soigner, pas venger. D'ailleurs Martha Wayne va offrir à la jeune mère un toit et de l'aide pour fuir ce mari violent...

Taylor fait un bond dans le présent : Batman patrouille et interrompt une tentative de braquage dans une épicerie commise par un adolescent armé qui a accidentellement tiré sur le commerçant et pris la fuite. Batman le piste après avoir appelé les secours grâce à un traceur qu'il a collé sur le fugitif mais il le retrouve mort dans les égouts, assassiné. C'est la neuvième victime d'un tueur en série.

Enfin, Bruce Wayne assiste à une soirée chic donnée par une de ses anciennes employées, Scarlett Scott, qui a mis au point une potion miracle... A priori rien ne relie tous ces éléments et pourtant, sans spoiler, Tom Taylor les dispose comme les pions sur un échiquier pour une partie qui se joue sur plusieurs années (décennies). C'est brillant et la dernière page révèle qui est le mari violent soigné par Thomas Wayne - je vous promets que vous allez être sidéré !

On reconnait le sens de la caractérisation su scénariste, le rythme vif qu'il imprime au récit, cette façon de désarçonner le lecteur aussi en ne lui donnant pas exactement ce qu'il attend (par exemple, en ne montrant que très peu Batman). Pas de doute, il sait ce qu'il fait. Espérons simplement qu'il saura développer ça correctement, en ne décompressant pas inutilement (comme sur Nightwing).

Après Bruno Redondo, Taylor reçoit un autre cadeau de la part de son editor qui lui a attribué un excellent dessinateur, plus régulier, bien qu'il ait enchaîné les projets disons compliqués ces derniers temps : Mikel Janin.

L'espagnol a perdu beaucoup de temps en acceptant d'illustrer les épisodes de Justice Society of America de Geoff Johns, pour son troisième passage sur ce titre qui s'est avéré calamiteux (et qui marque ses adieux à DC). Obligé d'attendre des scripts sans cesse en retard, il a l'occasion de rebondir avec un auteur plus discipliné et avec un personnage qu'il apprécie et à qui il a donné le meilleur de lui-même : Janin a en effet dessiné la majorité du run de Tom King sur Batman.

La surprise ici, c'est que Janin assume non seulement dessin et encrage mais aussi la colorisation, une première si je ne m'abuse. Et le résultat est somptueux. J'ai toujours beaucoup aimé la façon dont il représentait le dark knight et donc je suis ravi qu'il s'en charge à nouveau. Mais en plus en maîtrisant toute la partie visuelle, il a la possibilité de soigner lui-même les ambiances et on découvre donc quel excellent coloriste il est.

Comme d'habitude avec Janin, les femmes sont sublimes, les décors soignés, le découpage limpide et efficace. Quel régal ! 

Mine de rien, ça faisait un bail que je n'avais plus lu de Batman, encore plus dans Detective Comics, et c'est un retour gagnant. 

jeudi 31 octobre 2024

MOON KNIGHT : FIST OF KHONSHU #1 (Jed MacKay / Alessandro Cappuccio)


Récemment revenu d'entre les morts, Moon Knight constate que ses alliés ont pris soin de sa mission, mais le quartier est sous la menace d'un trafiquant de drogue, Achilles Fairchild, qui opère depuis un night club dont il est le propriétaire. Par ailleurs, l'inspecteur Frazier interroge l'ex-agent Flint sur les activités réelles de Moon Knight et ses partenaires...


L'envie de lire Moon Knight : Fist of Khonshu est venue sur le conseil d'un ami fan du run de Jed MacKay qui m'a expliqué qu'après Blood Hunt c'était le moment parfait pour essayer cette série. Jed MacKay écrit le personnage depuis 2021 et il a d'abord aligné un run de 30 numéros au terme duquel il a tué Moon Knight.


En 2023, il relance la série sous le titre Vengeance of Moon Knight dans laquelle l'entourage du justicier est aux prises avec un imposteur qui prétend remplacer le défunt. Le titre dure neuf épisodes et en parallèle, dans Blood Hunt, MacKay orchestre le retour de Marc Spector, ressuscité par Khonshu. Moon Knight : Fist of Khonshu naît sur bases de tout cela.


J'ai pu lire ces deux premiers runs grâce à cet ami et j'en suis sorti épaté. MacKay a su relever le défi de donner à Marc Spector une vraie saga, même si pour ça il ignore complètement le fait que Jeff Lemire avait débarrassé Moon Knight de Khonshu. Il a sur en revanche composer avec l'arc des Avengers alors écrit par Jason Aaron où Khonshu s'en prenant à l'équipe via son disciple, mais aussi avec Devil's Reign, l'event centré sur Daredevil dans lequel Moon Knight était vite appréhendé par les Thunderbolts de Wilson Fisk.


Enfin, la fin de la série Moon Knight offrait au héros un dénouement spectaculaire qui ne manquait pas de panache, bien qu'avant cela MacKay synthétisait le côté à la fois bienfaiteur et expéditif de son personnage. Il l'a en outre doté d'un supporting cast solide, avec une psychanalyste (la Dr. Andre Sherman qui a Marc Spector comme patient), Tigra (une ex-collègue de MK au sein des West Coast Avengers), Reese et Soldier (deux vampires) et surtout Hunter's Moon (alias Yehya Badr, un autre disciple de Khonshu) ou l'ex-vilain 8-Ball. Le repaire de MK est le siège d'une mission où il reçoit des individus cherchant de l'aide, une protection, et le bâtiment a la particularité d'être vivant.

Khonshu libéré par Hunter's Moon, Tigra et le Démolisseur dans Blood Hunt pour contrer Varnae qui possédait Blade, Marc Spector ressuscité, Moon Knight : Fist of Khonshu est effectivement un jumping-on-point parfait. Si on sait ce qui a précédé, c'est très bien pour contextualiser les enjeux et situer les personnages. Si on a zappé tout ça, on n'est pas perdu car ce premier épisode résume l'essentiel.

La narration est divisée en deux parties qui se répondent : d'un côté, Mr. Knight (Moon Knight en complet-cravate) fait la connaissance d'Achilles Fairchild, un trafiquant de drogue, qui a investi le quartier qu'il protège et qui le défie ouvertement ; de l'autre l'inspecteur Frazier tente de cerner la personnalité et les objectifs de Moon Knight en considérant qu'il est dangereux mais son indic, un ex-flic, la met en garde contre le projet d'une attaque frontale.

MacKay alterne donc la description de Moon Knight comme un justicier urbain, presque comparable à Daredevil (avec une dimension mystique plus prononcée), gardien d'un quartier, mais aussi comme "une force de la nature", revenu d'entre les morts, entouré de partenaires fantastiques et d'une détermination absolue. Achilles Fairchid paraît un adversaire un peu mineur, mais le fait qu'il n'ait pas peur de Moon Knight intrigue - et le twist final de l'épisode établit une perspective intéressante pour la suite.

Alessandro Cappuccio accompagne MacKay depuis les débuts de son run sur Moon Knight, ne soufflant qu'un ou deux épisodes après chaque fin d'arc, ce qui assure au titre une belle cohérence graphique. Son style conserve l'esthétique posée par Declan Shalvey il y a dix ans déjà, à savoir un costume blanc immaculé, sans aucune couleur ajoutée, défini par le personnage pour être vu de loin.

Mais Cappuccio se démarque par ailleurs nettement, avec un trait à la fois lisse et nerveux, qui s'est affirmé au cours des années pour devenir de plus en plus vivant, notamment en ce qui concerne la représentation des personnages non masqués. Son traitement des décors s'est aussi beaucoup amélioré, ils sont plus détaillés mais surtout définis par l'ambiance très spéciale de la série (à l'image de la Midnight Mission, cette maison vivante).

Le découpage est très dynamique, les scènes d'action reflètent la brutalité avec laquelle Moon Knight corrige ses vis-à-vis mais quand le calme revient, une tension diffuse continue d'être palpable. Reste que, pour ceux qui vont investir dans la série, il ne faudra pas trop s'attacher à Cappuccio qui va quitter le titre à la fin de l'année (pour illustrer Ultimate Wolverine). Il sera remplacé par Dev Pramanik, qui avait justement été fill-in artist sur Vengeance of Moon Knight et me semble être un très bon remplaçant.

Je vais voir si MacKay continue sur sa bonne lancée avec Moon Knight, avec lequel il se montre beaucoup plus inspiré (et persévérant - même si, avec Doctor Strange ou Black Cat, on ne peut que saluer sa constance) que sur ses autres productions Marvel.

mercredi 30 octobre 2024

JE VERRAI TOUJOURS VOS VISAGES (Jeanne Herry, 2023)


Le programme de justice restaurative permet à des victimes d'agressions de rencontrer dans une prison des détenus ayant commis des crimes ou délits proches de ceux qu'elles ont subis. Le dispositif est encadré par deux agents bénévoles qui ont pour mission d'établir le dialogue entre les deux parties en présence.


C'est ainsi que Nawelle, qui a été caissière dans un supermarché et victime d'un braquage ; Grégoire, qui a subi un homejacking en présence de sa fille ; et Sabine, à qui on arraché le sac à main en pleine rue, rencontrent Issa, un cambrioleur ; Thomas, un toxicomane qui a escroqué plusieurs personnes ; et Nassim, un braqueur.


D'un autre côté, Chloé apprend que son frère, Benjamin, qui l'a violée de 7 à 13 ans, vient de sortir de prison après avoir purgé sa peine. Soucieuse à l'idée de le croiser en ville, elle se rapproche de Judith pour une médiation afin d'établir quelques règles pour éviter tout incident futur... Toutes ces démarches vont s'étaler sur plusieurs mois où chacun pourra s'expliquer, et peut-être se comprendre.


Jeanne Herry est la fille de Miou-Miou et Julien Clerc et Je verrai toujours vos visages est son troisième long métrage après Elle l'adore (2014) et Pupille (2018). Avec ce opus, elle aborde un sujet méconnu, la justice restaurative qui permet à des victimes d'agressions de rencontrer en prison des détenus ayant commis des méfaits semblables à ceux qu'elles ont subis.


Cette parole recueillie des deux côtés permet, dans le meilleur des cas, pour les prisonniers de réfléchir à leurs actes et pour les victimes de digérer l'expérience dramatique à laquelle elles ont été confrontées. Cela permet aussi pour les victimes qui ne vont pas en prison de se préparer à la libération de leur agresseur et de négocier des mesures d'éloignement.


Les encadrants sont des bénévoles mais ils sont formés pour arbitrer ces dialogues avec l'objectif non pas de compatir mais de faciliter les échanges, de les arbitrer, de jouer les intermédiaires. Les prisons mettent à leur disposition une salle et une sessions dure en moyenne trois heures à raison d'une fois par semaine, pendant plusieurs mois. Les détenus et les victimes s'engagent à être assidus en suivant le programme dans le respect de la partie d'en face.
 

Dit comme ça, j'ai bien conscience que tout ça ressemble à un film conçu pour une soirée type Dossiers de l'écran. Mais en vérité, le contexte mérite d'être décrit et le sujet est passionnant. Jeanne Herry a écrit le scénario après s'être longuement documenté et rencontré des encadrants. Le résultat est sidérant, à contre-courant des idées reçues, sans angélisme, sans diabolisation non plus, développé avec une rare intelligence et une sensibilité bluffante.

Le film suit deux récits en parallèle : d'un côté, dans une maison d'arrêt, il y a un groupe de parole avec trois détenus et trois victimes - mais les détenus ne sont pas les agresseurs des trois victimes - ; et de l'autre, il y aune jeune femme qui a été abusée sexuellement par son frère quand ils étaient enfants et adolescents et qui vient d'apprendre qu'il sort de prison.

L'ambiance est d'abord extrêmement tendue de part et d'autre. Nawelle est une jeune mère de famille qui travaillait comme caissière dans un supermarché qui a été braqué par un homme qui n'a toujours pas été appréhendé, et depuis elle a quitté son job, sombré dans la dépression, en proie à des crises de panique car elle est convaincue que le voleur pourrait la retrouver pour la tuer (alors qu'elle n'a pas pu l'identifier car il portait une cagoule et des lunettes). Aujourd'hui elle est en colère car elle ne comprend pas : tout ce qu'elle sait, c'est que sa vie a été foutue en l'air et elle ne le supporte pas.

Grégoire veut, lui, avoir des réponses : il a été victime d'un homejacking avec sa fille et durant ce drame, il a cru qu'elle avait été violée et tuée. Il a tout perdu : femme, travail, sommeil. Mais il a pu assister au procès de ses agresseurs sans saisir la raison de leur méfait. Quant à Sabine, c'est une sexagénaire qu'un pilote de scooter a arraché son sac en pleine rue et qui l'a trainée sur plusieurs mètres quand elle a voulu résister avant de la rouer de coups. Depuis, elle ne sort plus de chez elle, et sa vie sociale a été détruite, au point qu'elle n'a pu aller voir sa dernière petite-fille à sa naissance.

En face, Issa a commis plusieurs larcins mais n'assume pas sa responsabilité ; Nassim explique froidement son "métier" de braqueur qui n'a jamais fait de mal à personne (au prétexte qu'il ne s'en est pris qu'à des riches) ; et enfin Thomas, un toxicomane multirécidiviste qui a passé 25 ans derrière les barreaux pour diverses escroqueries lui permettant de s'acheter sa drogue.

Jamais Jeanne Herry ne juge ses personnages : elle expose les faits, les place devant leurs émotions, leurs sentiments, et établit des échanges constructifs au point qu'au fil des réunions, un véritable dialogue s'instaure, où le jugement fait place à la tolérance, et même à l'entraide. Il y a de vrais moments de grâce dans cette pièce, comme quand Sabine se demande si elle va continuer à assister aux sessions, estimant que c'est trop tard pour réparer, que sa vie est finie, et que Issa, Nassim, Thomas, Grégoire et Nawelle la réconfortent. Ou encore quand Issa est dos au mur, lorsqu'il comprend qu'il est coupable mais aussi responsable de ses actes.

De l'autre côté, l'histoire de Chloé est terrible : la scène où elle raconte pour la première fois ce qu'elle a subi enfant de la part de son frère est d'une crudité qui éloigne tout risque de pathos. Le processus qui la conduira à revoir son frère pour une confrontation absolument glaçante et bouleversante est détaillé ave une minutie exceptionnelle et captivante, et le rôle de Judith est essentiel. C'est dans tous les cas un travail de longue haleine, dans lequel chacun doit prendre sa part, s'interroger pour savoir jusqu'où il est prêt à aller, quelles questions poser, quelles réponses il peut encaisser, tout ce que ce dispositif implique, engage.

C'est d'autant plus frappant et intense que la mise en scène est très sobre : Jeanne Herry capte les émotions, même les plus infimes, avec une précision redoutable. Quand elle s'autorise un mouvement d'appareil, c'est toujours pour capter une intention, jamais pour faire une effet. Les visages, mais aussi les mains, en disent autant, si ce n'est plus parfois, que les mots. Il faut voir la tension qui agite les personnages avant chaque réunion, surtout au début : Nawelle a la rage, Grégoire est dans l'expectative, Sabine est perdue, Nassim pense que cette démarche pourrait jouer dans sa libération conditionnelle, Thomas pense qu'il récidivera, Issa veut se repentir mais sans assumer. Chloé a peur et en même temps veut se débarrasser d'un trauma.

Le miracle est rendu possible grâce à des acteurs au sommet de leur art : que Miou-Miou soit déchirante, c'était prévisible, elle a toujours été une actrice d'exception et ça fait plaisir de la revoir dans un aussi bon rôle. Gilles Lellouche est vibrant d'humanité. Leila Bekhti est formidable. Adèle Exarchopoulos est toujours sensationnelle. Elodie Bouchez, Denis Podalydès, Jean-Pierre Darroussin, Suliane Brahim sont merveilleux en encadrants. Fred Testot est absolument stupéfiant dans un contre-emploi, aux côtés de Birane Ba et Dali Benssalah. Et la scène de Raphaël Quenard est à couper le souffle.

C'est un chef d'oeuvre, tout simplement. Renversant, beau, puissant.