Ancienne inspectrice à la brigade criminelle, Alice Black a démissionné après avoir dénoncé la violence de son compagnon Marshall Connelly, également flic, soutenu par ses collègues. Elle est désormais agent du FBI et c'est en cette qualité qu'un de ses amis, Danny Kelly, lui demande de le rejoindre sur une scène de crime. La victime est Caleb Easton, fils du milliardaire Jay Easton, dont on a voulu maquiller le meurtre par un suicide par overdose. L'affaire est délicate à plus d'un titre et le FBI et la police décident de travailler conjointement dessus.
L'assassin de Caleb Easton est Catherine Grace, une ancienne prostituée qui a fait partie d'un trafic d'êtres humains avec sa meilleure amie Isabel Luna, morte dans des circonstances mystérieuses, et dont le dossier a été classé rapidement. Nora Washington, la supérieure de Alice, a enquêté à son sujet, à l'époque sous les ordres de l'agent spécial Ed George. La modus operandi du meurtre de Caleb Easton rappelle à Alice la mort d'Adrian Murado, un dealer et proxénète, sur lequel elle avait investigué un an auparavant et elle est certaine qu'il s'agit du même tueur.
Tandis que Catherine met du temps à être identifiée et continue à cibler des hommes riches, tous en relation avec la famille Easton, Alice doit collaborer avec Marshall mais peut compter sur le soutien de Danny. Nora, elle, soupçonne Ed George, qui a été promu à sa place, de couvrir les responsables dans cette affaire tortueuse...
J'ai pris l'habitude de binge-watcher des séries par impatience - comment faisait-on autrefois avec des saisons à vingt épisodes, à raison d'un ou deux diffusés chaque semaine ? Toutefois, il arrive qu'on tombe sur un show assez exigeant et à la tonalité plus lourde pour qu'on prenne son temps. C'est le cas de Furious, un polar disponible sur Hulu et donc Disney+.
Elizabeth Meriwether s'est librement inspiré d'un roman de Ronald Bass qui avait déjà été adapté au cinéma en 1987 par Bob Rafelson sous le titre La Veuve Noire, avec Theresa Russell et Debra Winger. Mais elle en a tiré quelque chose d'infiniment plus riche, complexe, éprouvant et magistral. Suffisamment pour que le souvenir du long métrage s'efface complètement.
Une autre histoire à laquelle on pense d'abord en suivant Furious est Killing Eve, la série écrite par Phoebe Waller-Bridge, avec son duo flic-tueuse. Mais là encore, la comparaison est vite supplantée par la réussite de Furious où la dimension saphique entre les deux héroïnes est supprimée et l'humour absent.
Avec des références pareilles, qu'est-ce qui fait de Furious un tel succès (au point qu'une saison 2 vient d'être annoncée) ? Bien entendu, il y a la qualité de l'écriture : des personnages fouillés, des situations traitées en profondeur, une intrigue très dense, très rythmée, très sombre. Et puis une réalisation au cordeau, nerveuse, fébrile, tendue, haletante.
Moi qui râle souvent sur le nombre d'épisodes des séries actuelles, là, les huit qui composent cette saison 1 sont un chiffre idéal, parfait. Rien n'est en trop, tout est à l'os. Mais, et c'est précisément pourquoi il ne faut pas binge-watcher cette série, ils réclament de l'attention et surtout de l'estomac. Car ce qui s'y passe est dur, perturbant. Par pitié, prenez votre temps pour regarder Furious !
Le vrai coeur de la série n'est pas tant finalement l'intrigue policière, le jeu du chat et de la souris entre Alice Black et Catherine Grace, ou même l'apport de seconds rôles formidables (l'ex-petit copain violent, le collègue solidaire, le supérieur suspect, la supérieure excentrique, les victimes qui s'accumulent). Non, c'est autre chose.
Nous vivons une époque où les abus sexistes et sexuels sur les femmes sont à un tournant. Parfois pour le pire, quand cela aboutit à la cancel culture - et c'est rapide : il suffit de jeter un nom en pâture et la présomption d'innocence n'existe plus. Même si l'accusé est finalement reconnu innocent, le mal est irréparable.
Parfois pour le meilleur, quand cela amène à révéler des comportements inacceptables, intolérables, quelquefois un système entier, par des gens dans le déni le plus absolu de leurs agissements, face à des victimes traumatisées, longtemps ostracisées. Avec une justice lente, parce que ce genre d'affaires ne se résout pas rapidement et que la réparation ne sera que partielle.
Furious raconte cela : Alice, à la fin de la série, est face à Catherine et celle-ci sait que l'agent du FBI a un secret. En vérité, comme elle, elle en a plusieurs. Je ne vais rien spoiler, sinon celui qui est dévoilé le plus tôt : Alice a été victime de violences domestiques, à plusieurs reprises - enceinte à 14 ans, elle a été mise à la porte par ses parents ; puis ensuite en couple avec un flic alcoolique.
Aujourd'hui, on la voit donner rendez-vous à des inconnus trouvés sur une appli de rencontres pour qu'il la brutalise. Puis elle les fiche dehors et se masturbe sans arriver à y trouver le même plaisir. Elle s'est enfermée dans un cercle vicieux où être maltraitée la rend phobique (elle ne peut plus aller sous la douche dont son compagnon la tirait pour la frapper) et la stimule sexuellement.
Catherine, elle aussi, est prisonnière de ses démons. Elle tue les hommes qui, croit-elle se rappeler, l'ont violée, prostituée, en les droguant, les affamant, les achevant. Elle tue pour se venger, mais aussi pour venger sa meilleure amie/amante, pour sauver la fille de celle-ci qui est à la merci d'un proxénète. Elle tue pour essayer de se souvenir, sans certitude, et donc en désespoir de cause.
La violence à laquelle Alice et Catherine ont été soumises les a forgées. Et détruites. Elles refusent d'être des victimes et pourtant en présentent les symptômes, parfois étrangement similaires - Alice a les mains tremblantes, Catherine ne sent plus le bout de ses doigts, Alice continue de se faire du mal, Catherine en fait comme on lui en fait.
C'est finalement moins un jeu du chat et de la souris (comme c'était le cas dans Killing Eve) qu'un effet miroir, une chambre d'écho. D'ailleurs la série, au moins jusqu'à la rencontre entre Alice et Catherine, montre autant l'une que l'autre, donne autant de temps de présence à l'écran à la flic qu'à la tueuse, comme une volonté affirmée, assumée, radicale, de ne rien cacher.
Cette narration étonne et séduit tout autant qu'elle trouble et dérange : on n'est pas habitué à suivre une meurtrière dans son quotidien. Catherine n'est pas vraiment une tueuse en série. Et Alice n'est pas vraiment une flic. Toutes deux cherchent à (se) punir, à faire justice, en étant entravées - l'une par sa hiérarchie, l'autre par la présence de la police qui se resserre autour d'elle.
Il n'est pas exagéré d'estimer qu'elles sont toutes deux engagées dans une forme de mission suicide : Alice enfreint les règles, s'attire les foudres de ses collègues, de ses supérieurs, elle se voit même retirer l'affaire ; et Catherine prend des risques insensés pour atteindre les hommes qu'elle vise, improvisant souvent, osant toujours, jusqu'à se brûler - et brûler d'autres personnes, innocentes, au passage.
Dire qu'Emmy Rossum (qu'on n'avait plus vue aussi bien servie depuis des lustres) et Lola Petticrew (une révélation ahurissante) sont phénoménales relève de l'euphémisme. Toutes deux portent la série à des sommets rarement atteints. C'est aussi ce qui rend Furious tellement addictif et intense : l'interprétation de ces deux actrices est habitée, incarnée.
Dans des seconds rôles, on trouve l'excellent Scoot McNairy, dont chaque scène avec Rossum a une tendresse, une chaleur, vibrantes. Quincy Tyler Bernstine est également formidable en supérieur direct d'Alice, agent vétéran alcoolique et pugnace, pleine d'humanité. Campbell Scott et Hope Davis jouent deux ordures incroyables avec subtilité.
Vraisemblablement, la saison 2 verra Alice Black traquer un nouveau tueur, à l'image d'une autre épatante série (The Sinner, avec Bill Pullman, hélas ! annulée). Mais si le résultat est aussi puissant que ces huit épisodes-là, Furious deviendra un classique.









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