Joe, ex-musicien dans un groupe de rock, désormais professeur de musique à l'université, rentre chez lui et découvre que sa femme, Angela, a invité leurs voisins du dessus à dîner. Or ceux-ci importunent Joe depuis des semaines à cause de leurs ébats trop bruyants et, puisqu'il est impossible d'annuler, il est résolu à les confronter malgré les supplications de son épouse de ne pas le faire. Lorsque Hawk et Pina arrivent, l'ambiance est donc déjà très tendue.
Joe fait quelques allusions provocatrices à l'adresse du couple qui, contre toute attente, apprécie son honnêteté et s'excuse pour le dérangement occasionné. Ils révèlent même organiser des partouzes avec des amis choisis lors de conventions. Joe et Angela sont sidérés par cette franchise et ne tardent pas à comprendre que si Pina et Hawk ont accepté l'invitation, c'est pour leur proposer une partie à quatre.
Il y a deux ans de cela j'avais parlé d'un film français, Et Plus Si Affinités, remake d'un film espagnol de Cesc Gay, que j'avais bien apprécié. The Invite est sa version américaine - et il y en a eu d'autres un peu partout dans le monde. A quoi bon regarder le remake d'un remake ? C'est ce que je me suis d'abord demandé en entamant le visionnage du troisième long métrage de Olivia Wilde comme réalisatrice.
D'ailleurs je n'étais pas tellement rassuré par les premières minutes, très bavardes et démonstratrices, qui avaient bien de la peine à se démarquer du théâtre filmé avec des comédiens en roue libre. Mais L'Invitation est un film qui mérite qu'on s'accroche un peu. D'ailleurs, dans ses deux premiers opus (Booksmart et Don't worry, Darling), Wilde avait déjà ce même problème avec un démarrage laborieux.
Il suffit en fait d'attendre que les quatre protagonistes soient réunis pour que l'histoire décolle. Comme on sait immédiatement que Joe se plaint des ébats sonores de Hawk et Pina alors qu'Angela ne souhaite pas aborder le sujet mais simplement sympathiser, le spectateur devine que le conflit est inévitable. Il a même commencé avant la réunion des personnages avec la dispute de Joe et Angela sur ce dîner.
Cette première partie est pétaradante, très drôle : les dialogues fusent, les situations s'enchaînent, les acteurs sont excellents, et on se dit que ça pourrait continuer comme ça jusqu'au bout et ce serait très bien. Mais Wilde ambitionne quelque chose de plus profond, plus cru, plus cruel et elle l'assume crânement. Elle a raison.
Le deuxième tiers du film prend les hôtes au dépourvu quand leurs invités non seulement reconnaissent qu'ils font beaucoup de bruit en faisant l'amour mais s'excusent puis proposent, progressivement mais franchement, à Joe et Angela une partie à quatre ! C'est encore très drôle mais ça devient surréaliste et intense. Beaucoup plus que dans la version française de 2024 qui se contentait d'être plus légère.
On voit dans les attitudes de Joe et Angela des réactions similaires - une première depuis le début du film où ils ont passé leur temps à s'opposer - : ils sont à la fois sidérés par cette offre et excités par cette perspective. Hawk a mentionné qu'il voyait de sa fenêtre Angela nue sortant de la salle de bain et Pina a remarqué les regards de Joe sur son décolleté chaque fois qu'ils étaient dans l'ascenseur.
Démasqués, Joe et Angela sont décomplexés face à leur désir de coucher avec ces voisins si libres et généreux. Hawk est bel homme et il a ce passé flamboyant de pompier qui a failli se suicider après la mort de sa femme. Pina est belle à se damner et elle perce à jour n'importe qui tout en attisant la curiosité de ses hôtes par ses apartés en espagnol avec Hawk.
Quand le troisième acte démarre, toute la machine s'affole, s'emballe et se dérègle. Il n'est plus question de partouze, de plan à quatre, d'échangisme. C'est là que Wilde et ses scénaristes, Rashida Jones et Will McCormack, vont plus loin que le film espagnol et son remake français, en s'alignant sur de prestigieux modèles : Mike Nichols, Paul Mazursky et Woody Allen.
Le huis clos permet à la réalisatrice de sonder les âmes et de rouvrir les cicatrices. Le film se durcit considérablement, il gagne en puissance, en justesse aussi. On comprend que les références de Wilde sont Qui a peur de Virginia Woolf ? (Mike Nichols) et September (Woody Allen), après Bob et Carole et Ted et Alice (Paul Mazursky).
La photographie emprunte à ces classiques de la comédie dramatique indépendante américaine, avec des tons brunâtres, des compositions de plan avec des miroirs, une caméra qui semble presque cachée pour mieux saisir la vérité du moment, des alternances de cadres éloignés et serrés. Les dialogues se font mordants, féroces et questionne la psyché des couples.
Pina reproche à Hawk de lui couper la parole alors qu'elle analyse Joe et Angela. Ce couple est malheureux et doit s'interroger sur sa condition : faut-il rester avec quelqu'un par habitude ? Ou s'en séparer pour ne pas finir par le mépriser ? Faut-il endurer le ressentiment qu'on éprouve vis-à-vis de ses échecs ? Ou s'en affranchir pour se donner une nouvelle chance ?
Plutôt que des réponses faciles, toutes faites, le film préfère laisser le spectateur avec ses doutes. Il y a fort à parier qu'à la fin 50% penseront qu'Angela et Joe vont se séparer et 50 % qu'ils réussiront à surmonter leur situation en ayant affronter leurs regrets et leur colère. Et je trouve que c'est excellent qu'un film suscite la discussion ainsi, laisse le public choisir.
Après les difficultés délirantes rencontrées sur son précédent long métrage, Olivia Wilde rebondit donc magistralement et s'impose comme une cinéaste à suivre. Elle a exploré l'adolescence (Booksmart), l'âge adulte (Don't worry, darling) et elle s'attaque avec audace à la quarantaine, à chaque fois en abordant ce qu'elle nomme le "point de combustion", ce moment où on fait le grand saut parce qu'on n'a plus le choix.
Comme actrice, elle vit aussi une sorte de renaissance puisqu'après I want your sex elle tient à nouveau un rôle en or, qu'elle a repris après la défection de Amy Adams (qui peut virer son agent sur ce coup). Elle campe Angela avec brio, sur la corde raide en permanence, mais avec une honnêteté vibrante. A ses côtés, Seth Rogen est exceptionnel en mari amer mais touchant : une composition magnifique qui prouve qu'il est parfait dans ce registre (comparable au très beau Take this waltz de Sarah Polley).
Face à eux, dans des partitions plus immédiatement payantes, Edward Norton et Penélope Cruz sont fabuleux. Lui a cette capacité à délivrer deux monologues d'anthologie avec beaucoup de sobriété. Elle a cette sensualité débordante accompagnant une sensibilité épatante, perfectionnée chez Almodovar.
L'Invitation est une grande réussite, d'autant plus donc que ça partait moyennement mais que ça s'achève de manière poignante.







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