WONDER WOMAN, VOL. 4 : THE ISLAND OF MICE AND MEN
(Wonder Woman #20-28)
- #20-21 : MEURTRE SUR LE MONT OLYMPE (Tom King / Guillem March) - Depuis son décès, Hippolyte, l'ex-reine des amazones, réside sur le mont Olympe, bien que sa présence ne soit que tolérée par les dieux. Cette situation va empirer quand elle est accusée d'avoir tué Arès, le dieu de la guerre. Wonder Woman demande à Batman d'enquêter à ce sujet. Mais Zeus pose ses conditions : s'ils n'ont pas prouvé l'innocence d'Hippolyte dans un délai de 24 heures, Batman sera sacrifié...
Ces deux épisodes ne sont pas bizarrement pas mentionnés dans le sommaire de l'album qui sortira en v.o. en Mai prochain (peut-être qu'Urban les traduira). Je veux quand même en parler car ils sont excellents. Il s'agit en surface d'un team-up classique entre Wonder Woman et Batman et d'une histoire écrite entre deux arcs plus importants (après la saga Outlaw-Sacrifice-Fury et la suivante). Sauf que, évidemment, Tom King en profite pour creuser son sillon.
Après la mort de Steve Trevor, c'est une Wonder Woman à nouveau éprouvée par l'accusation de meurtre qui pèse sur sa propre mère qu'on trouve ici. Le scénariste souligne la vulnérabilité de l'amazone et la compassion de Batman pour son cas. La partie enquête du récit est rondement menée et l'identité et le mobile du coupable sont habiles, les investigations étant parasitées par des fausses pistes et le comportement peu coopératif des dieux (Zeus en premier, mais aussi Dionysos, Aphrodite et Héphaïstos).
King s'amuse beaucoup à croquer ces divinités, notamment Aphrodite qui succombe au charme de Bruce Wayne ("avec toi, quand tu veux, où tu veux") et Dionysos dont la quête insatiable de plaisir est le point faible. La personnalité de la victime est elle aussi finement dépeinte, en creux.
Puis le scénariste interpelle le lecteur sur la foi de Batman (qui avoue n'avoir été frappé par elle qu'en rencontrant Wonder Woman). King a certainement été un des auteurs à vouloir le plus approfondir la psyché de Batman depuis des lustres, quand bien même ceux qui l'ont eu en main après son run ont fait peu de cas de ses réflexions, cassant même méthodiquement ce qu'il avait mis en place patiemment (comme le couple BatCat). Et ça se vérifie une fois de plus ici, y compris quand le world's greatest detective est hors-jeu.
Visuellement, le style de Guillem March a, je le sais, ses fans et ses détracteurs. Mais ici, il rend une copie superbe, magnifiée par les couleurs de Tomeu Morey. Il se plie aux contraintes du découpage en gaufrier de neuf cases si cher au scénariste sans que cela l'empêche de composer des scènes remarquablement fluides. Et bien entendu il se régale (et nous avec) en dessinant Wonder Woman et Aphrodite dans toute leur féminité.
C'est vraiment curieux que DC zappe ces deux épisodes.
- #22-28 : L'ÎLE DES SOURIS ET DES HOMMES (Tom King / Caitlin Yarsky, Daniel Sampere, Jorge Fornes) - Autrefois, au début de sa liaison avec Steve Trevor, Wonder Woman a affronté Mouse Man, un minable vilain mégalomane, passionné par les souris et les expériences qu'il pratiquait sur elles (en les dotant d'une taille gigantesque), comme cette fois où il tenta de prendre d'assaut le Capitole...
Aujourd'hui, Wonder Woman est à la recherche d'Emelie, l'amazone responsable de la disgrâce de ses soeurs sur le territoire américain. Elle apprend par sa vieille amie Etta Candy qu'elle se trouve sur l'île Moray où elle vient d'accoucher d'une fille. Wonder Woman se voit pourtant interdire par les cadres de la Justice League de s'y rendre en vertu d'un traité signé entre les Etats-Unis et cette île qui ne tolère pas la présence des super héros, responsables selon son gouvernement des malheurs de ses résidents qui en ont fait leur refuge.
Mais Wonder Woman choisit d'ignorer cette interdiction et découvre sur place un système dictatorial mis en place par Mouse Man. Les civils qui s'y trouvent ne peuvent que s'exprimer par deux phrases ("Mouse Man knows", "Mice have ears" : l'Homme Souris sait, les souris ont des oreilles). Sa présence est vite signalée à Carl Dentor/Mouse Man qui envoie des soldats d'élite la stopper - en vain.
Wonder Woman retrouve Etta Candy et Emelie et leur confie Elizabeth, sa fille, le temps qu'elle règle son compte à Mouse Man. Mais l'opération va très mal tourner... Et dans une vingtaine d'années, la Matriarche se venge en éliminant les membres de la Justice League puis les ennemis les plus redoutables de l'amazone en attendant de pouvoir affronter cette dernière...
C'est une saga de sept épisodes (en comptant le prélude de l'épisode 22) dans laquelle nous entraîne Tom King avec cette Island of Mice and Men, référence évidente au livre de John Steinbeck, mais aussi parabole sur l'élection présidentielle de Janvier 2021 avec l'assaut du Capitole par les partisans de Donald Trump. C'est d'ailleurs très clairement signifié dans le prélude précité quand Mouse Man et ses souris s'invitent dans le temple de la démocratie américaine.
Toutefois, cette histoire doit aussi se lire comme un avant-goût au prochain arc de la série, qui débutera en Mars prochain en vo : The Wonder War - en Janvier et Février King et Daniel Sampere laissent la place à Stephanie Williams et Jeff Spokes (le temps pour Sampere de souffler et pour King de se consacrer à ses projets pour le DCU de James Gunn, notamment l'adaptation en dessin animé de Mister Miracle dont il sera le showrunner avec Mitch Gerads).
Pour l'heure donc, L'Île des Souris et des Hommes est une espèce de leçon de storytelling dans la manière dont King s'empare d'un vilain absolument grotesque comme Mouse Man et réussit à en faire un adversaire authentiquement flippant et dangereux pour Wonder Woman.
On découvre dans le prélude (#22) et plus tard (#26) les origines de ce qui s'est passé sur l'île Moray, censée être un refuge pour des civils atteints par les actions des super héros et devenue une dictature. Une milice en parcourt les rues, les habitants logent dans des bidonvilles, une police paramilitaire digne de la gestapo supervise le tout et Carl Dentor est le tyran qui a pris le contrôle.
Je ne veux pas vous spoiler le menu de l'ascension de ce vilain mais King abat un travail impressionnant pour nous faire croire comment ce type ridicule parvient à établir un régime de terreur sur une communauté en même temps que le projet initial est voué à l'échec (même en s'isolant, les hommes ne peuvent se prémunir de l'avidité de leurs semblables et donc de la délinquance, du crime).
King est un scénariste obsédé par le langage et si cela se traduit parfois, hélas ! par une tendance prononcée au bavardage, c'est aussi à l'occasion la démonstration que l'oralité est la première des expression que les tyrans musèlent pour asseoir leur autorité. Ai-je besoin de vous rappeler que tous les autocrates s'en prennent d'abord à la liberté d'expression quand ils arrivent aux responsabilités ? Pensez-y la prochaine fois que vous voterez en estimant que ce parti-là, on ne l'a pas essayé dont on ne sait jamais, peut-être fera-t-il mieux...
Sur l'île Moray, Mouse Man n'autorise que deux phrases à ses citoyens : Wonder Woman en fait la découverte avec effarement et le lecteur avec stupéfaction. On pourrait craindre que cette restriction dans le dialogue ne devienne vite exaspérante. En vérité, elle nous oppresse et nous fait sentir la façon dont Carl Dentor aliène la population, la déshumanise.
L'autre point fort de l'intrigue, ce sont ses conséquences directes, immédiates, et à long terme. Un événement tragique va se produire dans l'aventure de Wonder Woman qui créera une de ses futures ennemies pour des raisons évidentes. Qui est la Matriarche ? Vous le saurez en lisant ces épisodes et vous constaterez, médusé, son impact sur la Justice League.
En prédisant un futur très sombre à l'équipe et un duel au sommet avec Wonder Woman, King prend le risque de raconter une histoire qui a tout du What if...?, comme une sorte de saga qui aurait davantage sa place sous le Black Label. Il sera intéressant de voir comment tout cela va être développé - et éventuellement pris en compte par DC pour sa continuité. Tout ce qui semble certain, c'est que l'avènement de la Matriarche aura lieu dans 20 ans.
L'autre aspect qu'il faudra surveiller, car, là, il est plus immédiatement concret, c'est la situation de Wonder Woman vis-à-vis de la Justice League au terme de cet arc. Elle a désobéi aux ordres, enfreint un traité international, rompu clairement avec les préventions de Superman, Batman et Mr. Terrific. Si Mark Waid, en charge de Justice League Unlimited, est beau joueur, il en tiendra compte, mais rien n'est moins sûr (surtout dans une série aussi moyenne et faisant si peu de cas des situations de ses personnages dans leurs propres séries).
Ce serait pourtant dommage. Mais DC peut aussi, légitimement, ne pas avoir envie de poursuivre sur cette voie dans le futur proche, en instaurant une sorte de nouvelle Identity Crisis, en cassant sa Trinité. Jim Lee et Scott Snyder ont d'ailleurs récemment dit qu'aucun nouvel event après DC K.O. ne serait planifié sans une histoire solide. Ce que propose la fin de cet arc de Wonder Woman en serait une, mais je doute quand même que les deux architectes en chef se lancent là-dedans...
Le prélude est dessiné par Caitlin Yarsky dans son style un peu naïf qui convient bien puisque cette partie se déroule dans le passé et vise surtout à montrer le grotesque que représente alors Mouse Man.
Puis Daniel Sampere revient aux commandes et livre une fois encore des numéros assez exceptionnels en termes de qualités narrative et esthétique. Son trait détaillé, notamment en ce qui concerne les décors, les vêtements, les objets, associé à son talent imparable pour camper les personnages aboutit à des planches d'un niveau incroyable. Si King a su insuffler un souffle épique et de la subtilité psychologique à la série, Sampere lui a donné une force graphique unique.
Pour les flashforwards montrant la Matriarche, Jorge Fornes est venu prêter main forte à Sampere. Le contraste entre leurs deux styles fonctionne parfaitement, Fornes élevant encore son niveau de jeu pour délivrer des scènes glaçantes, d'une violence sèche, avec ce qu'il faut de suggestion pour que le lecteur soit tout à fait saisi par la mort des membres de la Justice League ou de quelques méchants.
Et tout ça est encore une fois mis en valeur par les couleurs somptueuses de Tomeu Morey.
Avec ce quatrième tome, Tom King et compagnie opèrent une forme de synthèse en revenant sur des éléments quelque peu négligés lors des trois précédents volumes, en offrant une histoire tout à fait palpitante et en avançant leurs pions pour ce que la série va proposer dans les prochains mois. Une réussite totale.










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