La paranoïa a gagné Middleton dont les habitants se dénoncent tous les uns les autres aux autorités. John Jones doit retourner sur le terrain mais il a la tête ailleurs : sa femme et son fils lui manquent et il obtient du Martien de lui laisser une nuit pour tenter de recoller les morceaux avec Bridget et Tyler...
Un comic book devient plus grand que prévu quand il accède à une dimension quasi prophétique. Ainsi dans ce n°8 de Absolute Martian Manhunter, que Deniz Camp a dû écrire il y a plusieurs mois de cela, on peut constater que le scénariste parle de l'Amérique de Janvier 2026 et plus exactement des événements tragiques qui se sont déroulés ces derniers jours dans le Minnesota.
Comme vous devez le savoir, l'administration Trump a déployé l'I.C.E. (Immigration and Customs Enforcement) dans plusieurs Etats, majoritairement des Etats tenus par des Démocrates, pour traquer des immigrés clandestins. En vérité, ce coup de force s'est transformé en une chasse à l'homme en s'appuyant sur le délit de "sale gueule", et les membres de l'ICE ne se cachent plus pour appréhender des civils qui ont un accent ou une couleur de peau qui ne leur reviennent pas.
Deux bavures commises par les agents de l'ICE ont fait la "une" des journaux avec les morts de Renee Good, une mère de famille, et Alex Pretti, un infirmier, abattus en plein jour dans des conditions abominables et totalement arbitraires comme l'ont prouvé les images saisies par des témoins. Pourtant Trump qualifient les victimes d'"agitateurs" et octroient aux agents de l'ICE l'impunité.
On a assisté à des manifestations d'importance, Bruce Springsteen vient de composer une chanson ( Streets of Minneapolis ) sur le sujet. Mais curieusement les Démocrates sont bien silencieux, comme effarés par tout ce que se permet Trump, ou trop lâches pour s'aliéner une partie des américains avant les élections de mi-mandat à l'Automne prochain.
Dans Absolute Martian Manhunter #8, l'influence du Martien Blanc attise la paranoïa des habitants de Middleton et la délation bat son plein. John Jones doit retourner sur le terrain mais lui a d'autres préoccupations. Son couple a implosé et il espère encore recoller les morceaux avec sa femme et son fils. Pour cela, il a besoin que "son" Martien le laisse seul pour une nuit.
Tandis que John cherche le courage dans un bar en essayant de soûler (sans effet puisque son métabolisme dopé par sa fusion avec le Martien le rend insensible à l'abus d'alcool), le Martien part explorer la ville et tenter d'apaiser quelques-uns de ses citoyens. John parle à sa femme et admet qu'il reste dangereux de vivre avec lui. Le Martien, lui, se fait surprendre.
Le Martien Blanc n'agit pas seul et ses agents sur le terrain. Ceux-ci ressemblent à des agents de l'ICE, non pas visuellement (ils sont élégamment vêtus, pas comme des membres d'une milice digne de la Gestapo) mais dans leurs méthodes. Ils traquent le Martien comme l'ICE court après les clandestins, invoquant une sorte d'hyper patriotisme et désignant l'alien comme un parasite, un malfaisant, un nuisible.
Le parallèle est tellement troublant et puissant qu'on ne peut que le remarquer : l'histoire de Deniz Camp fait écho à l'actualité de ces derniers jours/semaines aux USA. C'est une lecture cruelle et douloureuse mais nécessaire. En une vingtaine de pages, c'est un réquisitoire implacable non seulement contre le trumpisme mais aussi contre la polarisation qui divise les Etats-Unis.
Toutefois, et c'est encore plus fort, si un lecteur français peut ressentir aussi fortement l'intensité du propos, c'est parce que cette situation, ces faits sont aussi visibles en Europe où les extrémismes gagnent du terrain un peu partout. Voyez ce qui s'est passé depuis le pogrom du 7 Octobre 2023 en Israël, la réplique contre le Hamas dans la bande de Gaza qu'on a voulu faire passer pour un génocide et qui a fait exploser les actes antisémites.
Le malaise que distille cet épisode est éloquent car il renvoie à la réalité actuelle. Visuellement aussi, la traduction de ce sentiment est on ne peut plus remarquable : Javier Rodriguez, qui colorise lui-même la série, fait feu de tout bois en soulignant à quel point le désespoir le dispute au ressentiment. Tout ici est fracturé, comme si à l'instar de John Jones on observait son reflet dans un miroir brisé.
Rodriguez joue aussi énormément et avec beaucoup de pertinence sur le lettrage et les onomatopées comme prolongement des dessins : la fumée des cigarettes retranscrit les pensées des personnages, le bruit d'un briquet qu'on actionne en dit plus long que les dialogues sur le fossé entre John et Bridget, et la façon dont l'artiste représente les membres de la mystérieuse Agence reprend les codes des affiches de propagande.
Le résultat est oppressant, inconfortable, mais virtuose. La ligne Absolute présente des versions corrompues des héros iconiques de DC, souvent dans l'outrance. Mais aucune des séries de cette gamme n'a la subtilité et l'aspect perçant d'Absolute Martian Manhunter qui préfère la distorsion à l'exagération pour réinventer ce personnage et parler de notre monde. Impressionnant.





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