jeudi 3 avril 2025

DAREDEVIL : COLD DAY IN HELL #1 (of 3) (Charles Soule / Steve McNiven)


Matt Murdock se recueille sur une tombe dans un cimetière puis prend un ferry pour rentrer à Manhattan. Il y tient un refuge pour les démunis. Après leur repas, il sort les poubelles lorsqu'une bande de jeunes sort en courant du métro. Une explosion suivie d'un nuage de fumée toxique s'ensuit..


Alors que, actuellement, Saladin Ahmed écrit la série régulière Daredevil avec des résultats qui ne convainquent personne, Marvel a décidé de surprendre tout le monde avec cette mini en trois épisodes imaginée par Charles Soule et Steve McNiven. Un projet qui ne peut que rappeler ce que DC accomplit avec son Black Label.


En 2008, Mark Millar avec, déjà, Steve McNiven créait Old Man Logan, une histoire en neuf parties, qui imaginait dans un futur post-apocalyptique Wolverine, retiré après avoir commis l'impensable. L'immense succès de ce projet inspira ensuite Ethan Sacks en 2018 pour Old Man Hawkeye, puis en 2019 pour Old Man Quill.


Old Man Hawkeye suggérait un spin-off consacré à Daredevil, mais il ne vit jamais le jour. Jusqu'à aujourd'hui. Ou plutôt jusqu'à il y a cinq ans, quand Charles Soule, qui de 2015 à 2018, écrivit un run de Daredevil vit des dessins de Steve McNiven avec le diable de Hell's Kitchen. Les deux hommes s'entendirent avec l'editor Nick Lowe pour développer un récit complet.


Mais leur collaboration dut composer avec la pandémie du Covid, évoluant en une mini en trois chapitres intitulée Daredevil : Cold Day in Hell. A la fin de ce premier épisode, on a droit à plusieurs pages bonus qui reviennent sur la genèse du projet et sa conception, l'implication de McNiven, l'ambition de l'histoire (qui ne s'inscrit plus dans l'univers des Old Man).

Soule a travaillé en suivant la méthode Marvel de Stan Lee, c'est-à-dire en rédigeant un plot transmis à McNiven qui ajouta, enleva ou modifia des éléments. Le script ensuite respectait la même voie : un traitement sommaire que McNiven avait toute liberté pour le mettre en images. Enfin, Soule signait les dialogues définitifs.

Le résultat est simplement époustouflant. Sans être daté, le récit se situe dans le futur. Matt Murdock est un vieil homme, dans la soixantaine (selon Soule), mais qui a perdu ses pouvoirs (en particulier son fameux sens radar). Il n'est plus avocat mais tient un refuge pour démunis qui sert la soupe populaire et offre quelques lits. On ignore ce que sont devenus ses proches, comme Foggy Nelson.

Par contre, le décor de New York suggère fortement qu'il s'est passé une catastrophe terrible. Plus loin dans l'épisode, alors que Matt tombe sur Steve Rogers, il est question de héros "désactivés". Frank Castle est également présent à la fin, mais dans un (très) sale état. Quant à Wilson Fisk... Non, je ne vais rien dire à son sujet, mais dès le début, on est informé de ce qu'il est devenu.

Tout est fait pour que Matt Murdock soit au centre. Murdock d'abord. Mais Daredevil est de retour dans cet épisode. L'explosion d'une bombe sale va réactiver les pouvoirs du diable de Hell's Kitchen et le précipiter dans une intrigue immédiatement accrocheuse, brutale, où l'âge du héros n'est pas esquivé. On voit néanmoins que Matt a gardé la forme, même si, comme il le dit, il regrettera les efforts physiques qu'il s'inflige.

Même si je sais très bien que la prestation de Soule sur Daredevil il y a dix ans n'a pas plu à grand-monde, j'en reste un fervent supporter. Sans lui, Chip Zdarsky aurait dû trouver un tout autre départ à son propre run. Il y avait d'excellents idées, des faiblesses certes, mais aussi de vrais points forts. Je ne désespère pas que ces épisodes soient un jour réhabilités.

En attendant, il ne faudrait pas que leur réputation décourage les fans de Daredevil de lire Cold Day in Hell. Trois épisodes, ce n'est pas long (même si la pagination est plus conséquente qu'à l'accoutumée, notamment à cause des bonus), mais surtout ce début est intense, brillant, inattendu. On est happé par cette histoire et cette version du personnage.

L'attrait de cette mini doit aussi énormément à Steve McNiven. La trajectoire de cet artiste est atypique : au lendemain de Civil War, il est devenu un dessinateur dont le nom suffisait à convaincre les foules de lire ce qui y était attaché. Pourtant, il s'est fait relativement rare : un arc sur Captain America (avec Ed Brubaker), un autre sur Uncanny Avengers (avec Rick Remender), des variant covers...

En définitive, McNiven n'a pas été très productif, préférant se préserver pour des projets auxquels il pouvait se consacrer sans être une rouage remplaçable. Son rythme de travail n'a jamais été rapide de toute manière. Et surtout il a expérimenté, beaucoup, s'inspirant de ses maîtres, jusqu'à copier leur style - comme celui de Barry Windsor-Smith ou Moebius.

Aujourd'hui, donc, son retour est un événement en soi. Il s'encre lui-même et a digéré ses influences tout en proposant quelque chose de très différent de ce qui l'a fait connaître. Certains y ont vu du Frank Quitely. Ce qui est certain, c'est qu'il s'est beaucoup investi dans ce Cold Day in Hell et n'a pas ménagé ses efforts (allant jusqu'à coloriser ce premier épisode, avant de passer le relais à Dean White).

Ses planches sont à la fois épurées et grouillent de détails. Son découpage est un hommage sidérant à Frank Miller, avec souvent plus d'une quinzaine de cases par pages, des "gaufriers" d'une minutie maniaque. McNiven s'éclate visiblement dans cet exercice et dans la représentation d'un héros âgé, au visage parcheminé, à la silhouette de danseur (effet accentué par ses vêtements noirs qui le font ressembler à un chorégraphe façon Bob Fosse ou Maurice Béjart).

Dans les dessins que Soule avait remarqué, McNiven s'amusait à croquer des héros aux costumes déchirés, au visage tuméfié ou vieilli, comme des paysages érodés. Cette décrépitude, loin d'être sordide ou complaisante, donne au récit une épaisseur, une émotion étonnantes. Rarement, la vieillesse, le poids des ans, l'usure aura été si bien traduire visuellement dans un comic-book super-héroïque.

On devine que Soule et McNiven visent à faire de Daredevil : Cold Day in Hell leur The Dark Knight returns. Ils n'y parviendront certainement pas (c'est un sommet équivalent à Watchmen), mais leur démarche ne manque pas de panache et ce premier épisode promet beaucoup. Trop pour y résister. Et surtout ce n'est pas si fréquent que Marvel ose un tel projet...

samedi 29 mars 2025

WONDER WOMAN, VOLUME 3 : FURY (Tom King / Daniel Sampere, Bruno Redondo)


WONDER WOMAN, VOLUME 3 : FURY
(Wonder Woman #14-19)


Furieux que Wonder Woman lui ait échappé, le Souverain décide de lui faire mal en s'en prenant à quelqu'un qu'elle aime : il convoque Steve Trevor dans une de ses résidences et l'abat de sang froid. Son corps est jeté dans le Tidal Basin du National Mall à Washington. La Justice League l'apprend et en informe Diana qui disparaît. Elle se cache à Themyscera où elle donne vie à un nourrisson modelé dans l'argile auquel elle accroche une mèche de cheveu de Steve.


Tandis que Diana veille sur son bébé, les Wonder Girls - Cassie Sandsmarck, Donna Troy, Yara Flor - dépouillent de ses richesses le Souverain, coulant un porte-avion, dévalisant une banque, dérobant un diamant, et livrant à Cheetah un de ses conseillers.


Affaibli, le Souverain se terre dans une de ses propriétés où il reçoit la visite du Détective Chimp à plusieurs reprises parce qu'il enquête sur les circonstances suspectes de la mort de Steve Trevor. Cette manoeuvre a surtout pour but d'horripiler Henry Charles (le vrai nom du Souverain) avant que Clark Kent ne prenne le relais et publie un article dévastateur dans le Daily Planet sur ses combines.
 

Les Wonder Girls attaquent ensuite le Souverain dans sa maison du Potomac, l'obligeant à battre en retraite, escorté par Grail, la fille de Darkseid. Giganta, Triangle Man, Swan sont arrêtés après Circé, confondue par Chimp. Wonder Woman a maintenant la voie libre pour sortir de sa réserve et appréhender le Souverain, retranché à la Maison-Blanche...


Ces six nouveaux épisodes ne paraîtront en recueil en vo et en vf qu'au mois de Mai. Ils constituent surtout la fin de la première saga écrite par Tom King après un an et demi sur le titre. Mais que les fans se rassurent, le scénariste ne compte pas en rester là  et débute en Avril un nouvel arc.


Ce qui frappe d'emblée, avec cette conclusion, c'est que Tom King semble avoir tiré les leçons de son run sur Batman où il avait tout construit autour du couple Batman-Catwoman dans une prestation qui courait sur 80 épisodes (et qui était même prévue pour durer jusqu'à une centaine si on ne lui en avait pas retiré la charge).

Il faut donc bien considérer ces 19 premiers épisodes comme un acte entier, même si, dans le n°19, l'auteur prend soin de teaser des événements pour le futur, assez sinistre au demeurant. De toute manière, il a inscrit dès le début son run dans une perspective au long cours puisqu'on faisait la connaissance de Trinity, la fille de Wonder Woman, et de son prisonnier, le Souverain.

Je ne vais évidemment rien vous dévoiler de ce que King prévoit mais simplement suggérer qu'il ne faut peut-être pas le prendre littéralement. En effet, dans les comics, le futur est relatif puisque les héros ne vieillissent pas. Or, ce que prévoit King, c'est un avenir tellement improbable qu'il suppose que Jon Kent, Damian Wayne et Trinity ont remplacé leurs pères et sa mère. Avant que ça ne se réalise, il faudrait un sacré coup de tonnerre (ou la réalisation du projet 5G que désirait Dan Didio...).

Cela étant, King va lancer au mois de Juin prochain une nouvelle ongoing, Trinity daughter of Wonder Woman, dessinée par Belen Ortega (avec laquelle il collaborait sur les back-up stories de Wonder Woman, montrant la jeunesse de Trinity). Sans être débarqué de Wonder Woman, il pourra raconter la suite des aventures de la fille de l'amazone.

Ce tome 3 s'ouvre par une scène choc, comparable à celle qui vit Bane tuer Alfred Pennyworth : le Souverain abat de sang froid Steve Trevor. Son geste est motivé par la vengeance puisque Wonder Woman lui a échappé et qu'il veut lui faire du mal en s'en prenant à un être qui lui est cher. King n'a jamais caché qu'il n'appréciait guère Trevor, le considérant comme le love interest de l'amazone, mais dénué d'une vraie valeur autre.

Certains puristes auront beau jeu de trouver cet assassinat injuste, inutilement cruel, prétexte. Pourtant qui peut franchement regretter Steve Trevor à qui DC et d'autres scénaristes ont toujours essayé de trouver un rôle sans y parvenir ? Parfois, pour qu'un personnage grandisse, il faut le sacrifier. pensez à l'oncle Ben pour Spider-Man, à Karen Page pour Daredevil, à Captain Mar-Vell...

Non seulement en tuant Trevor, King lui donne une stature qu'il n'a jamais eue, mais cela rejaillit sur Wonder Woman, investie par le désir de venger son amour perdu. Evidemment, ce choix, fort, radical, est polémique parce que, soudain, c'est une bascule : Diana est moins concentrée sur la mission initiale de résoudre la crise entre les Etats-Unis et les amazones. 

Mais on verra, là aussi, à la toute fin de cet album que King n'a pas oublié Emelie, celle par qui tout a commencé et qui va occuper au moins le début du prochain arc. Avec son retour sur le devant de la scène, ce sera le moment de dénouer cette crise diplomatique entre Themyscera et Washington, une intrigue au long cours, qui ne peut être réglée en claquant des doigts.

King fait un autre choix audacieux : la majorité des épisodes de ce tome 3 se déroule avec Diana en retrait. Les Wonder Girls (Cassie Sandsmarck, Yara Flor, Donna Troy) occupent le terrain, comme si elles le préparaient pour leur grande soeur. Il semble bien qu'elles ignorent vraiment où se trouve Wonder Woman, et dans combien de temps elle reviendra, comme elles le jurent à Batman et Superman.

Cela fournit au récit des moments spectaculaires où les trois filles brillent par leur complémentarité et où King souligne avec acuité leurs caractères. Cassie est la disciple appliquée, Yara l'effrontée, Donna la plus mûre du lot. Elles sont à la fois les suivantes de Wonder Woman tout en ayant leurs propres méthodes, leur propre façon d'agir, ensemble et séparément. Mais, lorsque la patronne revient...

... Elles lui laissent la scène. Avant cela toutefois, King sait, comme c'est son habitude, user d'ellipses pour montrer le temps qui passe et en quoi il marque son héroïne. La voilà au chevet de sa fille, la faisant baptiser, sculptant une statue représentant Trevor. Autant de moments intimes, parfois pas très subtils (la statue), parfois touchants (la comptine que chante Diana à sa fille).

Grand amateur de citations, King donne à Trinity l'identité d'Elizabeth Marston Prince. Liz Marston était l'épouse de William Moulton Marston, le créateur de Wonder Woman, mais également une avocate et psychologue. Avec Olive Byrne, elle formait un étonnant ménage à trois, qui donnera naissance à quatre enfants en union libre durant 40 ans. Après la mort de William, les deux femmes continueront à vivre ensemble (cela inspirera un film, My Wonder Women, de Angela Robinson, en 2018).

J'ai lu ici et là que la fin de cet arc était anti climatic, manquait de tension. Mais le Souverain n'est pas un ennemi physique et on ne pouvait attendre une bagarre entre lui et Wonder Woman. Pour ma part, j'ai trouvé que King a dénoué son histoire de manière intelligente, fidèle à l'éthique de l'amazone, quoiqu'en disent des fans de George Pérez qui estiment que la vision du scénariste contredit celle de son illustre aîné.

Ce qui est certain, en outre, c'est que King va devoir raconter quelque chose de très fort pour la suite, car après un an et demi, il a réussi à développer une vraie saga, intense, poignante, cruelle. Et c'est donc comme s'il repartait quasiment de zéro, ou en tout cas avec des obstacles importants à surmonter (la crise amazone, le cas Emelie, le deuil de Diana, sa maternité, etc.).

Mais il pourra compter sur Daniel Sampere qui a toujours dit vouloir rester longtemps sur la série. L'artiste livre une prestation remarquable sur cinq des six épisodes, enchaînant des planches d'une qualité sensationnelle, avec un haut niveau de détail, assumant l'encrage, et s'appuyant sur la colorisation magique de Tomeu Morey.

Il est remplacé par son ami Bruno Redondo sur l'épisode 16, dans lequel intervient le Détective Chimp, en forme d'hommage affiché à Columbo. Le résultat est très drôle sans jamais s'égarer dans le pastiche ou le pas de côté purement humoristique. Redondo est comme d'habitude impeccable, sa rigueur dans le découpage se mariant parfaitement à celle de King.

Tom King, Daniel Sampere et les fill-in (Guillem March, Tony Daniel) sont parvenus à me faire lire Wonder Woman sur la durée. Le personnage y a retrouvé une sorte de frâicheur et de densité, tout en étant éprouvé comme rarement. Le scénariste s'est surtout montré plus convaincant que sur ses récentes mini-séries (Jenny Sparks, Black Canary : Best of the Best). Chapeau !

ABSOLUTE MARTIAN MANHUNTER #1 (of 12) (Deniz Camp / Javier Rodriguez)


John Jones est un agent du F.B.I. affecté au département de la stochastique. Alors qu'il était dans un coffee shop, un homme avec une ceinture d'explosif a surgi et s'est fait sauter. John s'en est tiré avec des blessures superficielles et, contre l'avis du médecin, de sa hiérarchie et de sa femme, il a tenu à continuer à travailler. Sauf que John n'est plus le même depuis cet événement...


J'ai eu l'occasion, après avoir lu ce premier épisode de Absolute Martian Manhunter, de féliciter sur BlueSky, les auteurs, Deniz Camp et Javier Rodriguez, pour leur réalisation véritablement exceptionnelle. Je leur ai dit que Johan Cruyff avait inventé le football total et qu'ils venaient de concevoir une sorte de bande dessinée totale.


Jusqu'à présent je me suis tenu éloigné des publications estampillées Absolute (Batman, Superman, Wonder Woman). La semaine dernière, un ami m'a fait lire le premier n° de Absolute Flash (par Jeff Lemire et Nick Robles) qui m'a laissé complètement froid. Mais j'attendais avec curiosité Absolute Martian Manhunter et fondais de grands espoirs à son endroit.


Le fait d'avoir choisi le Limier Martien comme cinquième héros de cette collection a de quoi surprendre car, même dans l'univers DC classique, c'est loin d'être une vedette comparable à Batman, Superman, Wonder Woman et Flash. Il aurait été plus prévisible d'avoir un Absolute Green Arrow ou Aquaman. Mais DC a fait preuve d'audace, qui plus en laissant carte blanche à Deniz Camp et Javier Rodriguez.


Le scénariste (qui écrit également la série Ultimates pour Marvel) et le dessinateur (qui sort du succès de Zatanna : Bring down the house) ont en effet conçu leur projet volontairement en marge du reste de la gamme Absolute. Il s'agissait, de leur propre aveu, de produire quelque chose de différent, pas seulement dans cet univers de poche, mais en général.

D'ailleurs, la série n'était programmée que pour six numéros. Mais les retours très positifs de ce premier épisode ont convaincu l'éditeur de poursuivre l'aventure en laissant à Camp et Rodriguez le champ libre pour douze épisodes (et plus si affinités). Et, pour ne rien gâcher, avec la promesse que Rodriguez dessinerait tout, sans fill-in (ce qui suppose que ce ne sera pas forcément mensuel à partir d'un moment, peut-être avec un break entre le n°6 et 7).

Cela fait penser à ce qui s'était passé pour Poison Ivy de G. Willow Wilson et Marcio Takara. Mais Absolute Martian Manhunter est une offre bien plus radicale. Le principe de cette collection est de dépouiller les personnages de ce qui les définissait dans l'univers classique : par exemple Batman n'est pas un riche héritier avec un majordome et une Batcave, Superman est vraiment le dernier survivant de Krypton, Wonder Woman a été élevée en enfer, etc.

Ici, donc, pas de professeur Mark Erdel qui a téléporté par erreur un martien sur Terre avant de succomber d'une crise cardiaque devant la créature. Deniz Camp sépare John Jones du martien dont il est l'alias dans la continuité ordinaire. Ici, il s'agit d'un simple agent du FBI affecté au département stochastique qui survit à un attentat.

Sauf que, depuis, John perçoit la réalité différemment, il il entend des voix de manière de plus en plus envahissante, dont celle d'un inconnu qui paraît vouloir communiquer avec lui. Est-il en train de perdre les pédales ? Hallucine-t-il ? Est-il sujet à un stress post-traumatique ? Ou bien une entité surnaturelle est-elle réellement en train de cohabiter avec lui ?

Avant d'aller plus loin, je vous en conjure, si vous voulez suivre cette série en vo mensuellement, achetez ce numéro 1 en version physique car les deux dernières pages (recto/verso) vous réservent une merveilleuse surprise dont vous privera la version numérique. En effet, sans rien spoiler, en plaçant l'avant-dernière page devant une source lumineuse, par transparence, vous pourrez découvrir que l'image au verso complète celle au recto. Et vous réaliserez que le martien est à la fois plus drôle et inquiétant...

Javier Rodriguez est un artiste exceptionnel : celui qui a débuté en Europe (notamment avec la série Lolita HR, écrite par Delphine Rieu) avant de partir tenter sa chance Outre Atlantique comme coloriste d'abord puis dessinateur ensuite a prouvé au fil des projets qu'on lui a confiés une imagination graphique sans limites.

Après quelques fill-in sur Daredevil (période Waid-Samnee), un premier long run sur Spider-Woman (avec Dennis Hopeless), il a tout explosé sur Defenders (avec Al Ewing) et L'Histoire de l'Univers Marvel (avec Waid). Puis il a récemment migré chez DC, d'abord pour une histoire courte sur Superman (avec Christopher Cantwell dans Batman : The Brave and the Bold) puis la mini Zatanna : Bring down the House.

Mais Absolute Martian Manhunter est l'occasion de repousser encore les limites pour l'artiste espagnol qui a été la priorité de Deniz Camp. Il a conçu le design du martien en pate à modeler (avouant être incapable de produire ça par infographie) et, comme toujours, il signe dessin, encrage et colorisation. Une maîtrise complète de sa partie visuelle.

Le résultat est totalement fou mais toujours lisible. Rodriguez ne cherche pas à noyer le lecteur sous un flot d'informations graphiques juste pour épater la galerie : c'est un narrateur virtuose qui réfléchit à ses effets et veut d'abord augmenter le script par le dessin. La lecture est d'une fluidité remarquable et plonge le lecteur dans tous les états qui trouble le héros avec une efficacité redoutable.

C'est la réponse parfaite au scénario de Camp qui saisit à la perfection ce qui se joue pour l'agent Jones et sème la confusion chez le lecteur avec virtuosité. On s'interroge constamment sur la santé mentale de ce jeune homme, marié, père de famille, ayant été confronté à l'horreur absolu et dont on épouse le point de vue.

L'épisode va crescendo jusqu'aux dernières fameuses pages. C'est grisant, mais aussi très amusant. Il y a une étrangeté ludique dans l'expérience que propose Absolute Martian Manhunter qui, pour le coup, ne se contente pas de travailler son personnage en épurant mais plutôt en faisant un grand pas de côté pour questionner les notions de raison mentale, d'altérité, de communication, de langage, d'appréhension du monde environnant.

Pour toutes ces raisons, c'est bien un comic-book total, qui joue avec les possibilités du média, qui se joue de nous, qui surprend constamment, qui dépasse les motifs super-héroïques et même d'univers parallèle. Là où Batman, Superman, Wonder Woman, Flash se contentent de modifications surtout cosmétiques, Absolute Martian Manhunter est absolument martien. Embarquez, le trip est génial !

vendredi 28 mars 2025

THE BIG BURN #3 (of 3) (Joe Henderson / Lee Garbett)


Avec l'aide d'un ami infirmier de Carlie, cette dernière, Owen, Ava et Diego sont temporairement mis en arrêt cardiaque. Le moyen pour le gang d'accéder à l'Enfer où il compte braquer le Diable et récupérer leur âmes. Mais évidemment le Diable, averti par Harold, sait qu'ils arrivent et les confrontent à leurs démons intimes.


Toutefois, Owen et Carlie réussissent à créer une diversion pour accéder au bureau du Diable. Vont-ils réussir leur improbable casse ?


Il a fallu être très patient pour lire le dénouement de The Big Burn puisque le précédent épisode était sorti en Novembre 2024. Et avant d'aller plus loin, on peut se demander si DSTLRY, cet éditeur qui offre non seulement une totale liberté artistique à ses auteurs mais qui en fait aussi des actionnaires, n'est pas en train de glisser vers ce qui mine souvent les productions Image Comics.


A savoir que, si certains réussissent à livrer leurs épisodes et boucler leurs séries en temps et en heure, d'autres prennent vraiment leur temps et n'hésitent pas à faire poireauter le lecteur. Si encore le résultat final est à la hauteur des attentes, bon, je n'y vois pas de problème : c'est frustrant, mais ce n'est pas non plus la fin du monde. Par contre, gare aux déceptions pour le final d'un récit.


Ne vous méprenez pas : je ne suis pas en train de vous préparer en annonçant finalement que ce dernier épisode de The Big Burn ne vaut pas les deux précédents. Mais il est certain que DSTLRY devra à un moment ou à un autre faire un vrai boulot d'editor au risque de commencer la publication de titres que certains lecteurs n'auront pas la patience d'attendre pendant des lustres.
 

Par exemple, un projet comme The City beneath her feet de James Tynion IV et Elsa Charretier a démarré en Décembre dernier et le deuxième épisode n'est prévu que pour le 25 Juin prochain, puis le troisième et dernier en Septembre ! Que se passe-t-il ? Zéro communication de la part de DSTLRY ou de l'équipe Tynion-Charretier. Moi, j'ai décidé d'arrêter d'attendre et j'achèterai le TPB direct.

Je ne m'explique pas davantage le délai entre The Big Burn #2 et #3. Joe Henderson n'écrit rien d'autre et Lee Garbett n'a signé que quelques variant covers entre temps. Par contre ni l'un ni l'autre ni leur éditeur n'a jugé bon d'informer le lecteur des raisons des retards de la série. Ce n'est pas respectueux (même si on a vu pire, par exemple avec Isola de Karl Kerschl et Brenden Fletcher, en stand-by depuis... 2020, et que Kerschl s'amuse ailleurs, tout en promettant de s'y remettre un jour...).

Mais revenons à nos moutons. Ou plutôt à nos braqueurs engagés dans le coup du siècle : commettre un casse en Enfer avec pour butin leurs âmes vendues au Diable. Un pitch vraiment génial et que Joe Henderson a su développer de main de maître. Pour quelle conclusion ? Je ne vais évidemment pas vous révéler comment cela se termine. Mais...

... C'est excellent ! Henderson a su trouver le moyen de dénouer tout ça de façon très intelligente et surtout très malicieuse. Oserai-je dire "diabolique" ? Presque. Il manque pour cela quelque chose de retors, comme si le scénariste s'était un peu bridé tout seul, n'avait pas osé quelque chose de transgressif. On reste dans les clous du polar mâtiné de fantastique.

La lecture s'avère donc très divertissante, mais manque un peu de piment. C'est un peu l'autre revers de la médaille des comics DSTLRY : avec leur format long d'une quarantaine de pages par épisode, le rythme est considérablement différent d'un floppy ordinaire où au bout de vingt pages il faut trouver un cliffhanger accrocheur pour donner envie de revenir.

Les séries DSTLRY s'apparentent à des volumes franco-belges, avec leur pagination, et s'il est appréciable de voir un scénariste profiter de cette longueur pour creuser la psychologie, définir les enjeux, on constate que souvent les auteurs ont du mal à bien finir. Ou plus exactement à finir aussi fort qu'ils ont commencé.

C'était le cas avec Somna, avec Time Waits, et c'est encore le cas ici : à chaque fois on entre dans une histoire aux prémisses très fortes, très prometteuses, puis le deuxième épisode exploite ce point de départ assez efficacement, mais à la fin on a le sentiment que ça aurait pu être mieux, plus intense, plus accrocheur. 

En vérité, on peut se demander si le fait de découper ces séries en trois numéros ne joue pas contre elles. Je suis convaincu que si Somna, Time Waits et The Big Burn étaient directement sortis en albums, en récit complet, l'impression de perdre en puissance ne serait pas aussi frustrante. De ce point de vue, il me semble que c'est ce qu'ont compris Ed Brubaker et Sean Phillips qui désormais conçoivent leurs projets en graphic novel.

L'autre avantage, c'est qu'on a pas à attendre des mois entre chaque numéro. Brubaker et Phillips livrent leurs romans graphiques directement, le fan sait qu'il faudra ensuite attendre le prochain quelques mois sans trépigner. Même au niveau du prix, c'est plus digeste, parce qu'avec ses fascicules luxueux, DSTLRY en rebute beaucoup qui refusent de débourser presque 3 x 9 $ pour une mini-série (et plus encore une fois collectés en album).

Je vais être rapide sur la prestation de Lee Garbett car, même si j'apprécie ce dessinateur, je trouve que ce qu'il a produit sur ce dernier épisode est plutôt décevant. S'il a réellement passé cinq mois là-dessus, alors ça ne se voit pas sur la planche. C'est aussi simple que ça. Les décors sont fréquemment absents, le découpage abonde en doubles pages (certes jolies pour la plupart), et les personnages sont souvent sommaires (niveau expressivité, gestuelle) tout comme les compositions.

Quand on compare ce que Garbett a fait sur The Big Burn avec sa précédente collaboration avec Henderson (Skyward - je ne compte pas Shadecraft, qui n'a tenu qu'un arc avant d'être annulée, hélas !), c'est en dessous. On était en droit d'espérer des planches de qualité supérieure, surtout pour le final. Ce n'est pas le cas.

Bref, c'est clairement la mini DSTLRY la plus mineure que j'ai lue. Avec un tel pitch, il y avait moyen de faire tellement mieux. Henderson et Garbett semblent ne pas s'interdire de faire une suite si on en croit le dernière page avec ce "The End" suivi d'un "? ". Mais il faudra pour cela élever leur niveau et ne pas se contenter d'une bonne idée.

ULTIMATE SPIDER-MAN #15 (Jonathan Hickman / David Messina)


Pour ne pas effrayer leurs enfants, Peter et Mary Jane leur on racontés qu'ils partaient en vacances. Ils stationnent leur camping-car dans un endroit perdu de l'Utah où vivent des ufologues et autres conspirationnistes. L'un d'eux les avertit de l'existence d'une base désaffectée à éviter car personne n'en est revenu...
 

Après le dénouement choc du précédent épisode (que je ne vous révélerai pas, tant que cela n'impactera pas la compréhension des résumés), il suffit de dire que les Parker (Peter, MJ et leurs deux enfants) sont en cavale. Ils ont quitté New York et se sont arrêtés dans l'Utah, au milieu de nulle part, avec pour voisins des excentriques anti système.


Jonathan Hickman n'entend visiblement pas s'attarder et ne perd donc pas de temps pour que les Spider-Men (Peter et son fils Richard, qui utilise le costume picotech que Tony Stark avait confié initialement à Peter) se mettent en action. Direction : une ancienne base désaffectée dont les curieux partis la visiter ne sont jamais revenus.


Encore une fois, le mystère est totalement éventé par la couverture puisque le lecteur sait que l'Homme Sable sera de la partie. En revanche, la petite May n'est pas mise en danger par le Sandman puisque c'est donc Richard, le fiston, qui va l'affronter avec son père - mais on sait que les couvertures sont dessinées bien avant la réalisation de l'épisode et donc des éléments y figurent parfois par erreur.


Autant le dire sans détour : Jonathan Hickman gâche complètement l'opportunité de nous présenter l'Ultimate Sandman. Il y a peu de chances qu'on le revoit un jour dans la série et c'est assez surprenant quand on sait qu'il est un des adversaires récurrents du Spider-Man classique. Là, le personnage sert uniquement de prétexte pour créer de l'action.

Même si Hickman explique rapidement les origines de cet Homme Sable et réussit à en faire un bonhomme aussi malchanceux que celui de la Terre 616, le scénariste échoue à traduire la tragédie de sa condition et la manière même dont il est intégré à l'histoire témoigne d'un manque d'inspiration assez criant avec sa base désaffectée qui alimente les fantasmes d'un complotiste.

Ce n'est, hélas ! pas le seul défaut de cet épisode : en effet, alors que les Parker sont sur la route, obligés de fuir New York, jamais on ne ressent l'urgence de leur situation, la détresse de Peter et Mary Jane - celle-ci adopte une attitude trop légère pour qu'on croit à une quelconque panique. 

Le couple raconte à sa progéniture qu'ils partent en vacances, mais on aurait aimé plus de contextualisation (par exemple en ce qui concerne la scolarisation des enfants puisque l'épisode se déroule en Mars et pas durant les congés scolaires). C'est comme si Hickman s'en fichait, au point que la dernière partie du récit est en total décalage.

En effet, Ben Parker et J. Jonah Jameson, eux, sont restés à New York, malgré la menace qui pèse sur eux. Ils reçoivent la visite de Wilson Fisk qui se moque ouvertement d'eux et de leur journal, malgré leur enquête à son sujet. Ces pages possèdent une tension absente du reste, même si on ne comprend pas du tout que Peter n'a pas convaincu son oncle de se mettre à l'abri lui aussi.

C'est donc une impression très étrange qu'on retire de cette lecture, renforcée par le retour de David Messina au dessin. L'artiste profite de l'occasion : il peut à nouveau mettre en images Spider-Man en costume, même si son découpage des scènes d'action manque toujours de ce dynamisme et souffre donc de la comparaison avec les planches de Checchetto.

Non, ce qui est presque dérangeant, c'est le fait qu'à Messina reviennent les épisodes les moins passionnants. Il devient évident que Hickman, quand Checchetto doit souffler, fait du remplissage ou du moins n'écrit pas d'une manière aussi dynamique. Le travail de Messina devient donc très ingrat, à devoir dessiner des histoires situées plusieurs crans en dessous des autres.

Outre le faible rendement de Checchetto (qui n'arrive pas/plus à enchaîner plus de trois épisodes à la suite), Messina, sans démériter franchement, semble ne pas convaincre Hickman de lui donner des scripts semblables en qualité à celui de son collègue. On est presque mal à l'aise avec ce partage des tâches où Messina est clairement traité comme un dessinateur de second rang.

Cela donne à la série une démarche claudicante : Hickman se fiche clairement de sa série quand Checchetto n'est pas là et ne donne que des scripts très moyens à Messina. Pour être comblé, il faudrait que Ultimate Spider-Man soit une série bimestrielle, ce qui permettrait donc de n'avoir que des épisodes dessinés par Checchetto et un Hickman motivé (par la présence de son artiste favori). 

jeudi 27 mars 2025

SUPERMAN #24 (Joshua Williamson / Eddy Barrows)


Superwoman part pour la première fois en mission avec la Justice League en Markovie où des aliens font des ravages. Elle va y faire une découverte choquante... De son côté, Superman assiste à l'arrestation de Lex Luthor par la police de Metropolis qui le considère dangereux depuis qu'il a recouvré la mémoire...


Le mois prochain, on aura droit au 25ème épisode du run de Joshua Williamson et pour l'occasion ce sera un numéro double (avec quelques pages de Dan Mora pour le plaisir). Mais avant ces festivités, ce numéro de Superman marque une autre étape : cela fait donc deux ans que le scénariste a repris le titre... Et il a décidé de mettre un gros coup de pied dans la série !


Le scénario est divisé en deux parties qui finissent par se rejoindre et se répondre. Superman et Superwoman découvrent deux choses dérangeantes : d'abord que Lex et Mercy Graves sont désormais amants et ensuite que Mercy souhaite commercialiser des produits SuperCorp, en l'occurrence des armes. Ce qui évidemment n'est pas du goût du kryptonien.
 

Mais à peine ceci étant enregistré qu'on assiste à deux tournants (qui, donc, vont aboutir à deux directions dans le récit) : Mr. Terrific appelle Superman pour une mission en Markovie mais Superwoman décide d'y aller pour soulager son mari. Je reviendrai sur ce point plus tard car c'est assez ironique de lire ça après Justice League Unlimited #5 dont je vous parlais plus tôt aujourd'hui...


Et donc, pendant que Superwoman part en Markovie, Superman assiste à l'arrestation de Lex par la police de Metropolis qui estime que depuis que Luthor n'est plus amnésique, il est à nouveau un danger pour la ville. Lena, sa fille, trouve cela injuste. Pourtant c'est Superman lui-même qui a averti les autorités de la situation de son père.

Joshua Williamson est un auteur vraiment remarquable dans sa façon de raconter deux histoires en une car tout ici a des conséquences directes et rapides. L'arrestation de Lex et le projet commercial de Mercy Graves aboutissent à un cliffhanger qui rebat fortement les cartes et semblent clore tout ce que l'auteur a mis en place depuis qu'il est aux commandes de la série.

Il est en effet plus que probable que les répercussions de cet épisode vont bouleverser l'équilibre de la série, ébranler ses fondations. Mais, en même temps, Williamson a été assez malin pour que ses projets ne soient pas altérés par ceux de Mark Waid dans JLU, dans la mesure où le Lex Luthor de la Legion of Doom et celui de Superman ne sont, à l'évidence, pas les mêmes.

Plus haut, je mentionnai le départ de Superwoman en Markovie pour une mission de la JLU justement. Et c'est là que ça devient savoureux parce que si j'ai reproché dans ma critique de Justice League Unlimited #5 le fait que Mr. Terrific ne trouvait personne à appeler en renfort, ici on note un tout autre point de vue...

Car non seulement Mr. Terrific n'est pas coincé dans la Tour de Guet à dispatcher les héros mais il va sur le terrain (chose qu'on n'a pas vu dans JLU). Mais surtout il y va accompagné par des personnages que Waid a complètement ignorés (Vixen, le Creeper, les deux Blue Beetle et Hawkgirl. Comme quoi, il y a bien des héros de dispo. Même si Waid inexplicablement, fait comme si ce n'était pas le cas !

Et, mieux encore, tout ce qui fait défaut à Justice League Unlimited (des vilains à corriger, de l'action bien mise en scène, des associations surprenantes, des héros à la fois connus et improbables), Williamson le réussit magistralement en une poignée de pages. J'exagère à peine, mais ce qu'on lit dans ces pages de Superman avec la Justice League en guest est meilleur que les cinq n° parus de JLU

Et ça ne s'arrête donc pas là parce que, dans la partie de l'épisode avec Superman, Luthor, Lena, Mercy Graves, là aussi, c'est implacable. Il y a du rythme, des dialogues ciselés, des coups de théâtre, une convergence entre les deux lignes narratives. C'est excellent. Je ne veux pas opposer Waid à Williamson, mais ce dernier gagne le match par KO.

On pouvait craindre qu'après Dan Mora (et Jamal Campbell, Rafa Sandoval...) Superman faiblisse graphiquement. Sauf que DC continue de gâter le lecteur : cette fois c'est Eddy Barrows qui signe un arc. Je sais qu'il n'est pas du goût de tout le monde, moi-même parfois j'ai du mal, mais il est très en forme ici.

L'artiste brésilien, toujours accompagné par son encreur Eber Ferreira et de son coloriste Alejandro Sanchez (ces trois-là sont inséparables depuis de nombreuses années), a une technique très solide, on voit qu'il a étudié le dessin classique et sa narration est spectaculaire. Ce n'est pas la première fois qu'il dessine Superman et il s'en approprie le casting sans difficultés.

Le résultat est superbe, très expressif, avec un niveau de détails très élevé. Les scènes d'action sont intenses, et celles plus calmes ont une sobriété salutaire. On perd en dynamisme (point fort de Mora) mais pas en qualité globale et en deux ans la série aura vu passer des artistes réellement investis et inspirés.

Tout ça, on le sait, va mener au Summer of Superman, qui n'est pas un event, mais plutôt une façon d'accompagner en grandes pompes le film de James Gunn, avec la nouvelle série Superman Unlimited (de Dan Slott et Rafael Albuquerque), la nouvelle série Supergirl (de Sophie Campbell), sans oublier Action Comics. Les fans du Man of Steel et ceux qui veulent (re)plonger vont en avoir pour leur argent.

JUSTICE LEAGUE UNLIMITED #5 (Mark Waid / Dan Mora)


Wonder Woman, Supergirl, Flash, Impulse, Green Lantern, Star Sapphire et Thunderlord assurent la sécurité d'un sommet du G20 lorsque Inferno téléporte tout ce beau monde dans une dimension parallèle. Au même moment, Batman et le Limier Martien consultent Atom pour que J'onn J'onzz récupère ses pouvoirs...


Y a-t-il quelque chose que le lecteur de comics déteste plus qu'avoir le sentiment qu'on se paie sa tête ? J'en doute. Aussi suis-je étonné que cela se produise avec le cinquième numéro de Justice League Unlimited, une série que DC a vendue avec beaucoup de conviction et confiée à un scénariste aguerri comme Mark Waid et un artiste aussi apprécié que Dan Mora.


Le mois dernier, j'exprimai, au sujet du précédent épisode de cette série, ma frustration en voyant un tel casting de personnages confrontés à des situations aussi peu excitantes qu'éteindre des méga incendies dans la forêt amazonienne. Mais j'avais quelque espoir que cela soit corrigé avec la promesse faite en fin de chapitre qu'on allait apprendre qui se cachait derrière Inferno.


Las ! Mark Waid se tire tout seul, comme un grand, une belle balle dans le pied, soutenu par DC qui n'a même pas veillé, via l'editor de la série, Paul Kaminski, à ce que la couverture spoile l'identité des méchants. Mais est-ce le seul souci de cet épisode - et par extension de la série ? A l'évidence : non. Et voilà, à mes yeux, pourquoi.


Entamer un crossover après à peine cinq mois de publication est pour le moins précipité, mais bon, tant qu'à faire, une fois que le nom des vilains est connu, pourquoi attendre et donc dès Avril, on va avoir droit à une histoire qui se déroulera dans les pages de Justice League Unlimited et Batman/Superman : World's Finest pour raconter ça, sous le titre We are Yesterday.

J'ignore en écrivant ces lignes si je vais suivre ce crossover. D'un côté, la raison me dit de ne pas le zapper parce qu'il va sûrement s'y passer des choses importants pour le futur. De l'autre, je dois bien avouer que la perspective de me taper une saga en six épisodes sur deux mois ne me ravit guère, surtout vu comme cela a été amené.

Mais, on verra ça plus tard. Revenons à cette impression de foutage de gueule en bonne et due forme. Si on estime Justice League Unlimited en fonction de sa présentation, il s'agit donc d'une incarnation de la Justice League englobant tous les héros possibles de DC. Vu le catalogue de l'éditeur, ça fait du monde et ça en fait surtout l'équipe la plus polyvalente et puissante jamais vue.

Pourtant qu'a-t-on vu depuis cinq mois ? Pratiquement toujours les mêmes personnages, en particulier les vedettes de le Justice League. Il y a bien eu quelque surprises comme Dr. Occult ou, cette fois, Thunderbolt (un membre des Global Guardians, groupe dont le concept précède celui de cette JLU), mais c'est finalement très mineur.

Toutefois, là n'est pas le seul souci. En principe donc, la JLU devrait disposer d'un effectif tel qu'elle ne soit jamais à court de personnel, quelle que soit la crise à affronter. Mais ce n'est pas le cas : pratiquement chaque fois qu'une menace surgit, on voit Mr. Terrific et Red Tornado, qui sont chargés d'envoyer les héros en mission, paniquer en appelant des renforts...

Dans cet épisode, alors que Wonder Woman, Flash, Supergirl, Impulse, Star Sapphire, Green Lantern et Thunderlord disparaissent avec une vingtaine de chefs d'Etats dans une dimension parallèle, Mr. Terrific appelle à l'aide Superman, Shazam et Firestorm puis Zatanna, Blue Beetle, eux aussi accaparés ailleurs. Et... C'est tout ! Visiblement, cette ligue des justiciers infinie n'est pas si infinie que ça, loin de là...

Les autres héros doivent avoir piscine ou avoir coupé leur communicateur. Je suis sarcastique, mais comment ne pas l'être devant le ridicule de la situation ?

Pendant, en tout cas, que les dirigeants sont coincés avec leurs super-héros chargés de les protéger dans une dimension parallèle, Batman et le Limier Martien sont avec Atom - ces trois-là ne sont apparemment pas concernés par l'appel de Mr. Terrific qui a besoin de renforts - qui cherche comment rendre ses pouvoirs à J'onn J'onzz (c'est son job dans la série spin-off JLU : The Atom Project).

Et voyez comment les choses sont bien faîtes, celui qui a récupéré les pouvoirs du martien se trouve avec les prisonniers du G20. Narrativement, c'est pratique, mais la coïncidence a de quoi faire ricaner tellement al ficelle est grosse. Elle est surtout indigne d'un scénariste comme Waid. Mais ce dernier a renoncé à la finesse car en plus c'est un vilain qui possède les pouvoirs de J'onn J'onzz.

Et ça nous amène à la révélation de l'identité d'Inferno et de ses membres. Je ne spoile rien puisque la couverture s'en charge à ma place : Inferno, c'est la Legoin of Doom. Ce reliquat du run de Scott Snyder sur Justice League va donc faire son retour pour le crossover We are Yesterday (voir ci-dessous les couvertures connectées pour la fin de cette histoire).


D'habitude plutôt habile pour préserver ses surprises, DC a donc cette fois décidé de se la jouer comme Marvel en dévoilant tout aux fans. Alors, bien sûr, reste à voir comment Waid va orchestrer tout ça, ce qui en restera à la fin du crossover, l'impact sur la JLU, etc. Mais bon, le procédé gâche déjà une grosse partie du projet.

Ce sont tous ces éléments, lâchés là comme ça, qui me font l'effet d'un foutage de gueule. Je n'aime pas ça et je me demande bien qui peut s'en réjouir. Que Mark Waid recycle du Scott Snyder, en ressortant Perpetua, la Legion of Doom, le Batman-qui-rit ne peut qu'étonner (tout ça date quand même de 2020, souvenez-vous, c'était avant le Covid !). J'aimai bien, mais fallait-il rouvrir ce dossier ?

Oh, Justice League Unlimited n'est pas nul. Mais soyons lucides : est-ce que cette série aurait le même attrait sans Dan Mora ? L'artiste aimante les regards et il est devenu un argument de vente redoutable. Waid doit en avoir conscience, lui qui jure désormais ne plus vouloir se passer de lui. Mais j'ai mes doutes.

Et mes doutes concernent le talent des deux partenaires sur un team-book. A part Fantastic Four, je n'ai jamais trouvé que Waid brillait franchement dans ce genre d'exercice (ses Avengers étaient très moyens, ses Champions calamiteux chez Marvel, et dans le temps, son bref passage sur JLA n'avait guère consolé ceux affligés du départ de Grant Morrison).

Idem pour Mora. C'est un dessinateur phénoménal pour des raisons qu'on peut répéter encore ici - sa force de travail, son aisance technique - mais chaque fois qu'il doit mettre en scène un important groupe de personnages, son découpage souffre d'un manque de fluidité et de lisibilité. Mora est très doué, mais il n'est pas Stuart Immonen ou Valerio Schiti par exemple.

Je préfère nettement Waid sur Batman and Robin : Year One actuellement ou Mora sur Superman récemment. Là, oui, ils sont au top. Mais sur JLU, j'ai cette impression tenace qu'ils sont embarrassés, l'un par le concept même de la série, l'autre par son dispositif. Le résultat, c'est une lecture plaisante sur le moment mais qui ne résiste pas à la critique.

Mora ne dessinera aucun épisode du crossover et donc, pendant deux mois, on ne verra que des couvertures, aucune page intérieure de sa part, ce qui est assez exceptionnel pour quelqu'un avec son abattage. Waid, en revanche, multiplie les projets, ce qui confirme sa forme retrouvée, pas forcément sa bonne inspiration (sans compter l'effet de saturation que cela risque de provoquer).

Ce que je pense faire, c'est lire quand même We are Yesterday, mais n'en faire éventuellement une critique que lorsque ce sera terminé. Alors, j'aurai assez de recul pour juger de sa qualité, mais aussi pour savoir si j'ai envie de poursuivre Justice League Unlimited. Mais c'est le seul avantage que je trouve à ce break alors que le retour de la ligue des justiciers était si prometteur...