lundi 23 septembre 2024

THE POWER FANTASY #2 (Kieron Gillen / Caspar Wijngaard)


Conséquence immédiate de l'action menée par Etienne qui reconnaît les faits publiquement : il devient l'homme le plus recherché du monde. Pour protéger Tonya, il la confie à Ray qui lui-même abrite dans son havre une réunion avec ses pairs pour décider que faire si Etienne venait à les manipuler psychiquement...
 

Ce deuxième épisode de The Power Fantasy comporte deux documents importants pour bien apprécier le projet de cette série. Le premier ouvre l'épisode et révèle les catégories de surhommes dans le monde dans lequel se déroule l'histoire : d'un côté, il y a la "famille nucléaire", c'est-à-dire des humains extraordinaires (parmi lesquels Etienne Lux, Ray Harris, Morishita Masumi) ; et de l'autre les "anges et démons", des entités extra-dimensionnnelles (Jacky Magus, Santa Valentina, Eliza Hellbound).
 

Ainsi définies et répertoriées, on saisit mieux à qui on a affaire (même si, en réalité, la "famille nucléaire" est composé de plusieurs millions d'individus et que seuls les trois premiers sont mis en avant). J'ai apprécié cet effort de clarification car il n'est pas toujours chez Kieron Gillen, qui aime manier les high concepts sans donner toutes les clés au lecteur (c'est un peu le principe, me direz-vous, mais autant on peut faire avec dans le cadre d'un univers familier comme ceux de Marvel et DC, autant dans le cadre inédit d'une oeuvre en creator-owned, ces présentations sont agréables).


Ensuite, à la fin de l'épisode, Kieron Gillen se fend d'une postface en bonne et due forme. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un texte où il revient sur le genèse du projet mais plutôt de ce qui l'a motivé. Le scénariste a l'habitude d'alterner work for hire et oeuvres indépendantes, et les premiers alimentent les secondes. Young Avengers a inspiré The Wicked + The Divine par exemple. Et Immortal X-Men a servi de base à The Power Fantasy.


Gillen détaille comment il s'est trouvé à écrire Immortal X-Men qui mettait en scène le conseil de Krakoa dans les séries X-Men, autrement dit le gouvernement mutant composé de personnages aux pouvoirs quasi-divins, les représentants les plus puissants/influents de la nation X. Et il a développé la série en tentant au maximum de se tenir hors du folklore super-héroïques, donc en privilégiant les jeux de pouvoir politique, les luttes d'influence plus que les combats spectaculaires.

Chemin faisant a germé l'idée qui allait devenir The Power Fantasy, c'est-à-dire une série qui mettrait vraiment en scène les personnages les plus puissants de la Terre sans qu'aucune bataille physique ne les oppose. En somme du super-héros sans le folklore des batailles spectaculaires. Pour éviter de s'éparpiller, il a réduit leur nombre à six, six individus dotés d'une puissance divine, issus de deux clans et veillant, chacun à leur manière, sur le monde. En somme, Immortal X-Men sans toutes les autres séries X (et leurs personnages) autour.

Jusqu'à ce qu'un événement ne bouleverse cette organisation. Et c'est ce qui s'est passé dans le premier épisode avec la menace de Ray Harris de détruire une région de l'Amérique du Nord après que le gouvernement américain ait tenté de le tuer. Etienne Lux est alors intervenu pour le raisonner en exauçant ce qu'il estimait être une juste riposte, soit tuer le Président des Etats-Unis et quelques-uns de ses cadres les plus importants.

Etienne avoue publiquement, à la télé, ses exécutions et devient donc le surhomme le plus recherché dans le monde. Mais peut-on arrêter un télépathe (ou plutôt comme il est défini, un "omnipathe") aussi puissant ? En tout cas, la famille nucléaire et sa contrepartie, les anges et démons, se réunissent pour décider quoi faire si Etienne décidait de les manipuler mentalement eux aussi. Pas question de guerre ouverte contre un des leurs, mais plutôt prévenir que guérir.

La démarche de Gillen est à double tranchant : d'un côté, il nous éclaire donc sur la nature de son projet, mais de l'autre, il prend le risque de nous en livrer très vite les clés, le mode d'emploi, presque de nous donner sa feuille de route. Le premier arc narratif sera d'ailleurs bref puisque, comme on l'a appris en découvrant les sollicitations d'Image Comics pour Décembre 2024, il ne comptera que cinq épisodes.

Toutefois comme je l'ai dit plus haut, je suis plutôt content de cette façon de faire, qui n'est pas courante pour Gillen, et parce que, au final, après ce deuxième épisode, je constate que ça ne nuit pas à l'intérêt que je porte à The Power Fantasy. J'aime bien le principe d'une série avec des personnages surpuissants qui ne pensent pas à se mettre sur la gueule, voire à s'entretuer à la première tension. Cela suppose une intelligence qu'ignore superbement les comics habituellement. Et ça pique ma curiosité sur les agissements à venir d'Etienne et celles de ses semblables. Comment Gillen va développer cette situation ?

Enfin, cela renvoie à Jenny Sparks de Tom King et Jeff Spokes, dont j'ai parlé plus tôt, qui aborde aussi la question de la divinité à travers les personnages de Jenny et Captain Atom, l'une se fichant de l'autre qui s'auto-proclame Dieu et exige d'être désormais reconnu comme tel en commettant ici des meurtres gratuits, là une guérison miracle. C'est intéressant de voir des auteurs s'emparer de ces notions (de surhommes, de divinités) à une époque où la religion prend cela comme prétexte pour justifier des atrocités (comme souvent) et où les comics (aussi souvent) ne font qu'effleurer la surface des héros (et vilains) les plus puissants en restant dans le registre du divertissement, de la fantaisie. King bâtit Jenny Sparks sur la dichotomie entre une femme qui a littéralement tué Dieu et un homme qui investi de la toute puissance exige d'être considéré comme Dieu. Gillen, lui, fonde The Power Fantasy sur une nombre limité d'individus investis de pouvoirs divins et qui choisissent de ne pas se battre en eux (conscients qu'ils détruiraient le monde et s'entretueraient) mais qui sont confrontés à l'un des leurs en mesure de les manipuler.

Caspar Wijngaard renoue avec des visuels plus radicaux dans cet épisode - pas tant au niveau du découpage, qui se résume à quelque chose de sobre, avec beaucoup de fluidité dans les enchaînements et la représentation de la divinité, mais davantage dans le choix des couleurs qu'il assure lui-même. La palette employée favorise les tons vifs et décalés (l'emploi du bleu et du rose notamment), les contrastes violents. L'effet est d'autant plus saisissant que Wijngaard représente décors et personnages de façon très simple, expressive.

La manière dont les pouvoirs sont visualisés est donc très franche et basique : quand Etienne maîtrise quelqu'un mentalement, les yeux de son sujet deviennent blancs. Ray qui a des capacités télékinétiques est montré faisant flotter des objets sans aucun effet. Lorsque Etienne communique télépathiquement avec Morishita, là encore, pas d'effets spéciaux. Non, là où les couleurs tranchent, c'est pour souligner les ambiances, comme celle à l'intérieur de la Pyramide où les surhommes tiennent conseil dans une quasi-obscurité qui renforce de manière très théâtrale la tension, tandis que l'échange entre Etienne et Morishita se déroule dans un environnement plus doux.

On comprend en tout cas à la fois pourquoi Gillen avait envie de travailler avec Wijngaard, qui a ce talent étonnant de faire ressentir au lecteur l'anormalité de ces héros tout en ne forçant pas le trait, et surtout comment son travail chez Marvel lui a permis d'accoucher de sa version indépendante d'Immortal X-Men. Le résultat est bien supérieur à ce qu'il a fait avec cette dernière série car plus intrigant et personnel, en plus d'être bien mieux illustré.

dimanche 22 septembre 2024

DAZZLER #1 (of 4) (Jason Loo / Rafael Loureiro)


Alison Blaire/Dazzler repart en tournée pour la première fois depuis la chute de Krakoa. L'opinion publique est très divisée entre ceux qui considèrent la chanteuse comme une artiste comme les autres et ceux qui ne la voient que comme une mutante. Son premier concert va-t-il être un succès ? 
 

Créé par Tom de Falco et John Romita Sr., Dazzler a toujours été une mutante à part. A l'origine, comme Luke Cage ou Iron Fist, elle a surtout été imaginée pour surfer sur une mode, celle du disco (comme Power Man vient des films de blaxploitation et Iron Fist des films de kung-fu), et d'ailleurs Jim Shooter, l'editor-in-chief de Marvel à l'époque, voulait qu'un film accompagne la publication des comics (avec Grace Jones, puis Bo Derek en vedette).


Lorsque le Pr. Charles Xavier lui offre d'intégrer ses X-Men (Uncanny X-Men #130), elle refuse, préférant se consacrer à sa carrière de chanteuse, son public ignorant sa nature de mutante. Par la suite, elle sera la vedette de sa propre série (qui a mal vieilli) et fut même, in fine, incarnée à l'écran par la plantureuse Halston Sage dans le film X-Men : Dark Phoenix (Simon Kinberg, 2019). La rumeur a couru qu'elle serait campée par Taylor Swift dans Deadpool & Wolverine, mais c'était infondé.
 

Durant la période Krakoa, Dazzler s'est faite discrète bien qu'elle a rejoint la communauté mutante sur son île (on la voit dans House of X #6 pour la grande fête célébrant la naissance de la nation mutante). Elle brillera surtout dans la (réjouissante) mini X-Terminators (Leah Williams / Carlos Gomez - le titre préféré de l'editor Jordan White), puis fera partie des Dead X-Men au moment de Fall of X.


Tom Brevoort ayant décidé de noyer le marché avec tout en n'importe quoi provenant de l'univers mutant, il a donc confié au scénariste Jason Loo cette mini-série en quatre numéros censée remettre Dazzler sous les feux de la rampe. Et l'évidence saute aux yeux : l'editor a gardé en tête le fantasme de voir Taylor Swift l'interpréter.

En effet, Alison Blaire chante, lors de son premier concert, les chansons de son nouvel album et on les croirait écrites par l'idole des "Swifties" avec ses couplets sur son dernier mec avec lequel elle règle ses comptes avant d'enchaîner sur un refrain exaltant la résilience féminine (en gros : "j'ai souffert mais je suis forte et je me relève toujours"). C'est assez drôle, même si vous n'aimez pas Taylor Swift.

Avant cela, Loo s'amuse déjà à croquer une galerie de personnages gravitant autour de la chanteuse mutante et il se montre astucieux en confiant à Jamie Maddrox/ l'Homme Multiple et Guido Carossela/Big Guy les rôles de roadies qui montent la scène du concert tandis que Neena Thurman/Domino assure la sécurité et que Sofia Mantega/Wind Dancer joue les attachées de presse-manager. Tout ça est bien vu.

Ce qui l'est autant, c'est les conditions du retour sur scène de Dazzler, dans le contexte post-Krakoa : l'épisode montre simplement et clairement d'un côté les fans et de l'autre les haters via les réseaux sociaux. Finalement, cet aspect est très bien exploité, sans lourdeur, sans drama excessif, mais sans l'éluder. Et quand d'inévitables ennuis se produisent lors de la représentation, les conseils de Wind Dancer sont appliqués mais Dazzler assume aussi publiquement d'être une mutante et de vouloir fédérer tous les publics. La musique adoucira-t-elle les moeurs des anti-mutants les plus radicaux ?

Visuellement, la couverture de Terry Dodson donne envie que le dessinateur ait pris du temps pour aussi réaliser les pages intérieures. Mais Rafael Loureiro ne fait pas un mauvais travail, loin de là. Son style m'évoque celui du vétéran Tom Grummett, quelque chose de classique mais bien fait, sans fioritures. Couceiro est à l'aise avec son casting, il soigne les décors. 

Il est un peu plus faible quand il s'agit de donner du mouvement, notamment avec le combat opposant Dazzler à Scorpia qui manque de dynamisme et bute sur des angles de vue mal maîtrisés. Mais l'ensemble est très correct et la lecture est agréable, ce n'est pas un boulot de tâcheron.

Sans prétention, mais pas sans qualités, ce Dazzler #1 est très sympa. Qui sait, en cas de succès commercial, cela pourrait inspirer Tom Brevoort pour produire une nouvelle saison des X-Terminators...

THE TIN CAN SOCIETY #1 (of 9) (Peter Warren / Francesco Mobili)


Johnny Moore était né avec une malformation congénitale de la colonne vertébrale, le handicapant lourdement. Abandonné par ses parents biologiques, il est adopté par une famille catholique. Scolarisé, il devient l'ami de Kasia, Greg, Adam et Val avec qui il forme "la société de la boîte de conserve". Adulte, il devient un scientifique et une entrepreneur, mais aussi le super-héros Caliburn. Lorsqu'il est trouvé mort assassiné chez lui, Kasia renoue avec ses amis d'enfance...
 

C'est une émotion rare mais toujours intense que de découvrir un comic-book qui vous bouleverse. Une histoire qui vous rappelle pourquoi vous aimez les comics. Et ce premier épisode de The Tin Can Society est d'ores et déjà l'une des plus belles lectures de 2024.


L'idée de cette mini-série en neuf épisodes vient de Rick Remender et Peter Warren, mais c'est ce dernier, seul, qui l'a développé pour en écrire le script. Et je vous parie qu'il ne faudra pas attendre longtemps pour qu'une plateforme de streaming sorte le carnet de chèque pour en produire une adaptation car c'est une sujet en or qui se prête parfaitement à une transposition.
 

On ne saisit pas tout de suite dans quoi on s'embarque mais la première scène donne le ton : une jeune photographe a soudoyé un agent de police pour pénétrer sur une scène de crime et elle prend des clichés du cadavre d'un homme qui morte un exosquelette. Elle s'appelle Kasia et la victime est Johnny Moore, une sorte de Tony Stark noir dont on va découvrir les origines dans les pages suivantes.
 

Johnny est né avec une grave malformation qui le handicapait lourdement. Adopté par un couple catholique qui avait déjà six enfants, il grandit avec un sentiment de rage car tout le monde est persuadé que ses débuts dans la vie le condamnent à une existence malheureuse. Pourtant, il se fait une bande d'amis à l'école et forme avec eux une "société" où tous l'aident à s'intégrer.


Le temps passe : Johnny devient un savant renommé et un affairiste fortuné, il se marie avec Hillary Cross. Surtout il devient Caliburn, un super-héros en armure, et sa double identité fait la "une" des journaux. Mais qui a pu tuer Johnny Moore en s'acharnant aussi violemment sur lui ? Kasia va mener l'enquête avec une intime conviction : le coupable est un membre de la "société de la boîte de conserve".

L'épisode prend le temps d'installer la situation et ses personnages avec une quarantaine de pages. Il faut que je dise tout de suite qu'elles sont dessinées par Francesco Mobili. Cet artiste italien a travaillé chez Marvel, servant notamment de doublure à Marco Checchetto sur Old Man Hawkeye et Daredevil. Néanmoins ceux qui le suivent sur les réseaux sociaux savent que c'est un dessinateur et aussi un peintre dont la technique n'a que rarement eu l'occasion de s'épanouir dans le cadre des comics de "la maison de idées".

En effet, Mobili a souvent dû s'encrer et c'est une étape qui nuit à son dessin. Son style est académique dans le sens où il est classique, réaliste. Je doute qu'un encreur, quel qu'il soit, puisse servir son dessin au crayon qui est davantage valorisé quand il est directement mis en couleurs. Cette tâche échoit ici à Chris Chuckry et le résultat est époustouflant parce que Chuckry est un coloriste très nuancé mais surtout parce que le trait de Mobili est révélé dans toute sa qualité.

Vous lirez peu de comics aussi bien dessinés actuellement si vous appréciez le dessin réaliste classique. La justesse des attitudes, l'expressivité des personnages, le soin avec lequel ils sont représentés enfants puis adultes, le soin apporté aux décors, la fluidité du découpage, le flux de lecture admirablement maîtrisé : tout est là, parfait. Tous ceux qui pouvaient trouver en Mobili un artiste honnête jusque-là, sans penser qu'il puisse élever son niveau, vont se prendre une claque. En vérité, c'est un grand.

Mais un bon, un très bon dessinateur ne serait pas grand-chose sans une bonne histoire à sa disposition. Et l'histoire imaginée par Rick Remender et Peter Warren est également magistrale. Certes le principe, un whoddunit, n'a rien de franchement original : qui a tué Johnny Moore et pourquoi, voilà à quoi tient le pitch de The Tin Can Society. Sauf qu'évidemment, ce matériau est transcendé par un traitement sensible et captivant.

Sensible parce qu'il est impossible de ne pas aimer Johnny Moore : son handicap motive notre compassion, sa détermination force notre respect, sa double vie de savant millionnaire et de super-héros suscite notre intérêt. Mais quand on découvre la naissance de cette "société de la boîte de conserve", cette bande d'ados à la vie, à la mort, une émotion nous étreint car elle sonne juste, elle vibre en nous. Qui n'a pas voulu être membre d'une telle bande à l'école ?

Et qui, après des années, arrivé à l'âge adulte, a constaté que le temps avait passé, que chacun avait fait sa vie, avec plus ou moins de succès ? Via Kasia, on retrouve Adam devenu chef de chantier bedonnant, Val professeur dans un collège, et Greg devenu le partenaire de Johnny/Caliburn. Kasia, elle, est devenue une photographe, limite paparazzi, qui file un billet à un flic pour pénétrer sur la scène de crime de son ami qu'elle "shootait" quand il participait à des galas avec sa fiancée. Celle-ci n'était pas une membre de la "société", mais le portrait qui en est fait la renvoie à une de ces starlettes people au physique avantageux qui épouse un homme riche pour accepter de parader à ses côtés en échange d'une vie dorée.

Peter Warren donne chair à ces personnages, ce ne sont pas seulement des créatures de fiction, on y croit. L'aspect super-héroïque du récit est en arrière-plan et on verra comment il est exploité par la suite. Il alimente la nature hybride du projet en pimentant l'enquête car Kasia est en mission : elle est certaine qu'un des membres de la "société de la boîte de conserve" est l'assassin et quand elle leur rend visite pour leur demander s'ils vont assister aux funérailles, elle les soupçonne tous, fait des remarques, des allusions. Les mobiles ne manquent pas : qui n'envierait pas, au point de l'éliminer, un homme comme Johnny ? On devine aussi que son ascension et la vie ont éloigné les membres de la bande.

The Tin Can Society commence comme beaucoup de comics et comme le plus fameux d'entre eux, Watchmen, avec la mort d'un personnage emblématique qui cristallise tous les fantasmes. Cette mort interroge notre rapport au mythe du surhomme et du self-made man, à l'amitié, au temps qui passe, à la notoriété. Mais pour que cela fonctionne et dépasse le simple exercice de style, il faut du talent et de l'allure : cette série ne manque pas ni de l'un ni de l'autre.

jeudi 19 septembre 2024

THE AVENGERS #18 (Jed MacKay / Valerio Schiti)


Hyperion fonce sur la Terre. Sa vitesse et sa force sont telles que les Avengers estiment qu'il peut détruire la planète en la heurtant. L'équipe se démène pour éviter le pire, avec l'aide de Tornade, invitée par Captain America a se joindre à l'équipe...


Ainsi se termine pour moi ce crochet par The Avengers, motivé uniquement par la présence de Valerio Schiti au dessin. Deux épisodes donc et puis s'en va, on ne sait pas encore où, sur quel projet - récemment il a posté sur ses réseaux sociaux une planche en cours de finition où apparaît Magik, qui peut faire penser à un travail en cours sur la série X-Men. On verra.


Mais revenons à The Avengers #18 : la situation est simple, Hyperion vole à toute vitesse à travers la galaxie pour détruire la Terre. Mais au fait de quel Hyperion parle-t-on ? C'est la question que se pose les Avengers eux-mêmes car le personnage, imaginé à l'origine par Roy Thomas, a connu bien des incarnations.


Avant que n'existe le Squadron Supreme, il y eu le Sinister Squadron, une équipe d'adversaires des Avengers à la fin des années 60 (Octobre 1969 exactement, dans le n°69 de Avengers), avec déjà des versions Marvel de Batman (Nighthawk), de Green Lantern (Doctor Spectrum), Flash (Whizzer) et Superman (Hyperion). Puis, en 1985, Mark Gruenwald crée le Squadron Supreme, sur une Terre Parallèle, dans une maxi-série qui préfigure Watchmen sur bien des points.
 

En 203, c'est au tour de J. Michael Straczynski de revamper tout ça pour le label MAX, destiné à un public adulte, de Marvel. En 2015, James Robinson, à la suite de l'event Secret Wars (version Jonathan Hickman), relance l'équipe avec des membres de toutes les formations précédentes. Puis, lors de son run sur Avengers, Jason Aaron en fait des pions de Mephisto.

C'est le Hyperion de Aaron que convoque MacKay puisqu'il est clairement expliqué qu'il n'est pas de notre monde et qu'il agit comme tel après avoir découvert les manoeuvres de Mephisto. Ainsi, on s'aperçoit que cet avatar de Superman chez Marvel ne veut pas tant affronter les Avengers ou détruire la Terre que se suicider.

Le twist est audacieux et je dois reconnaître que MacKay s'en sort très bien. Tellement bien d'ailleurs qu'il nous entraîne sur une fausse piste très habile puisqu'on passe les 3/4 de l'épisode à suivre les Avengers et leurs alliés (Quentin Quire, Dr. Strange, Clea, Lady Sif) imaginant un moyen de tuer Hyperion avant qu'il ne détruise la Terre avant que Vision ne trouve une alternative in extremis.

Donc, ne vous fiez pas à la couverture : elle est mensongère. On peut presque le regretter car une baston entre Hyperion et les Avengers aurait été épique, et Valerio Schiti l'aurait sûrement dessiné avec le souffle nécessaire; Mais tout compte fait, la solution choisie par MacKay a le mérite de vraiment sortir des sentiers battus, de ne pas céder au cliché, et d'offrir à Hyperion une autre issue (peut-être en prévision d'une histoire future).

MacKay fait aussi preuve d'ingéniosité en se référant à son event Blood Hunt puisque Blade fait une courte apparition pour donner une information cruciale aux Avengers, qui inspirera certainement à Vision son propre plan. Le scénariste montre en tout cas que les retrouvailles entre Blade et les Avengers (et Doctor Strange et Clea) sont encore marqués par ce qui s'est passé durant Blood Hunt et c'est appréciable que tout n'ait pas été pardonné facilement.

L'autre enjeu de l'épisode, c'est de savoir si Tornade va effectivement grossir les rangs des Avengers après l'invitation de Captain America (Sam Wilson), qui veut aussi qu'elle soit la voix des mutants dans le groupe. Je ne vais pas vous spoiler, mais à nouveau MacKay compose intelligemment avec ce qui se passe dans la série The Immortal Thor de Al Ewing (même si je ne la suis plus, ce qui est mentionné ici renvoie aux derniers épisodes que j'avais lus).

Pour un peu (mais un peu seulement), on aurait envie de savoir comment va se dérouler la suite. Mais Schiti s'en allant, et n'ayant pas envie de m'engager sur The Avengers au-delà de ce bref arc, je laisse ça aux vrais fans. J'ai de toute façon déjà bien assez de séries à suivre.

mardi 17 septembre 2024

NOUS, LES LEROY (Florent Bernard, 2024)


Après plus de vingt ans de mariage, Sandrine Leroy est fatiguée. Employée dans une agence de voyages, elle se met à pleurer devant des clients quand ils lui demandent où passer des vacances romantiques comme elle l'a fait avec son mari. Et ce dernier, Christophe, ne s'aperçoit de rien, depuis le garage où il loue des voitures, ne consultant jamais son répondeur où elle lui laisse des messages.


Sandrine décide de mettre sa fille, Loreleï, et son fils, Bastien, dans la confidence : si elle ne va pas bien, c'est parce qu'elle n'est plus heureuse avec leur père et qu'elle se prépare à le quitter, mais sans risquer de leur causer du chagrin. Eux s'en fichent un peu : Bastien va partir poursuivre ses études en fac à Paris et Loreleï le suivra dans un an puisqu'elle est en terminale au lycée.


Par contre, quand Sandrine annonce son intention de le quitter à Christophe, il tombe des nues et refuse cette échéance. Sa solution pour recoller les morceaux avec sa femme et ses enfants : un road trip pendant un week-end sur les lieux où ils ont passé leurs meilleurs moments. Mais sera-ce suffisant ?


Après avoir parlé de Bis Repetita, L'Esprit Coubertin et Et Plus si affinités, je poursuis mon exploration de cette nouvelle comédie française qui est apparue en 2024. Soyez rassurés pour ceux que ça indiffère (et vu le nombre de vues sur ces articles, mon idée ne rencontre pas un franc succès), je pense m'en tenir là. Mais ce ne sera pas à cause de Nous, les Leroy, qui vaut vraiment, encore une fois, le détour.


Le scénariste et réalisateur Florent Bernard a fait partie du collectif Golden Moustache, une bande qui a produit des sketches sur Internet et pour laquelle il a occupé plusieurs postes (mise en scène, cadrage, écriture, montage...). Puis il a pris son indépendance en signant des scénarios pour le cinéma (le film d'horreur Vermines) et la télé (la série La Flamme). Nous, les Leroy est son premier long métrage et c'est une franche réussite, couronnée par le Grand Prix au festival de l'Alpe d'Huez.


Mais Nous, les Leroy est-il vraiment une comédie ? Bien que Florent Bernard cite parmi ses références Judd Apatow, c'est plutôt du côté de Patrice Leconte (à qui il avait d'ailleurs proposé un petit rôle, mais que le cinéaste n'a pu honorer à cause d'un problème d'emploi du temps) qu'il faut chercher une vraie influence. Et plus précisément le Patrice Leconte de Tandem et du Mari de la coiffeuse. Donc ce que les américains appellent la dramedy (ou comédie dramatique en bon français).


Ici, l'histoire est nettement découpée en deux temps, une construction très casse-gueule car il faut que les deux parties soient aussi bonnes l'une que l'autre. De fait, le début du film peine à prendre son envol en s'attardant un petit peu trop sur la déprime de Sandrine et sa difficulté à l'admettre et à parler de ce qui ne va pas à ses enfants et son mari.

On pourrait d'ailleurs croire que l'intrigue va surtout tourner autour de cette femme proche de la cinquantaine, épouse et mère de famille, avant de trouver son véritable équilibre quand la situation s'éclaircit : Sandrine est lasse. Elle est au bout de sa vie de couple pour deux raisons : d'abord, son mari l'a négligée depuis trop longtemps, et ensuite, ses enfants vont bientôt quitter le nid et elle ne supporte pas la perspective de vivre sans eux. Elle leur annonce donc son intention de se séparer de Christophe.

Etonnamment, cela se fait sans effusion : ce ne sont plus des mômes, mais des post-adolescents qui ont autre chose à penser que l'extinction de la flamme entre leurs parents. Bastien vient de plaquer Melha, sa copine, parce que, contrairement à ce qu'elle lui avait promis, elle part en fac à Bordeaux alors que lui monte à Paris, et il regrette déjà sa décision. Loreleï, elle, supporte mal qu'on la voit uniquement comme une jolie fille sans histoire et fait croire qu'elle s'automutile pour se créer un personnage qui attirera l'attention autrement.

En revanche, Christophe est dans le déni complet quand Sandrine lui fait part de son projet de le quitter. Il se réfugie chez son collègue, Claude, récemment divorcé et qui lui vante les mérites du célibat. Sauf que lui ne veut pas être quitté et finir seul, alors il a une idée pour recoller les morceaux...

Le début du road trip qui embarque les Leroy donne une idée de l'échec programmé de Christophe : il emmène femme et enfants dans des endroits chers à son coeur, comme autant de jalons du bonheur passé. Sauf que ces lieux ont perdu tout leur charme : un appartement occupé par d'autres qui l'ont entièrement reconfiguré, un jardin public misérable, un caricaturiste méprisant, un restaurant avec un serveur lourdingue... C'est la cata absolue. Sandrine plie bagages après une dispute et laisse tout le monde en plan.

On a ri, mais sans s'esclaffer jusque-là. Parce qu'au fond, il y a une amertume, un peu de rancoeur, beaucoup de déni et d'indifférence dans tout ça. Les Leroy, selon Christophe, ne sont pas les Leroy selon Sandrine ni même selon leurs enfants. Il fantasme non seulement sur son couple, sa famille, mais quand la réalité le rattrape, il refuse de l'admettre. Et le second acte va achever de lui mettre les yeux en face des trous.

Pourtant, Florent Bernard refuse le drame, la gravité, l'aigreur. En fait, son récit devient celui de l'acceptation et de l'apaisement, sinon de la réconciliation (avec le réel plutôt qu'avec le bonheur). Et cette rupture de ton, qui en vérité s'effectue en douceur, très subtilement, transforme la comédie en dramedy, en quelque chose de très émouvant, de très touchant, de très fin. Comme dans les meilleurs Patrice Leconte, Florent Bernard n'occulte rien : ni l'ennui qui a eu raison du couple, ni les l'empathie qu'on éprouve et pour Sandrine et pour Christophe (il n'y a pas de méchant mari ou méchante épouse dans cette affaire). Et c'est pour cela qu'on ressent ce frisson, rare, parce que les personnages, leur histoire, sont profondément humains.

Par ailleurs, et ça, c'est la différence avec Bis Repetita, L'Esprit Coubertin, Et Plus si affinités, Nous, les Leroy est superbement filmé et photographié. Le cinéaste a voulu rendre cinématographique les paysages, surtout les plus banals, les plus familiers, comme les parkings, les aires d'autoroute, un jardin public, un resto. On sent une exigence esthétique plus affirmée dans ce rapport à l'espace, à la mise en scène.

Par ailleurs, le réalisateur a pu s'appuyer à la fois sur des acteurs confirmés sans passer à côté de jeunes talents. Ces derniers sont incarnés par Lily Aubry et Hadrien Haulmé qui sont d'une justesse impeccable, jamais dans la caricature facile des post-ados. Luis Rego joue un grand-père sensible épatant. Lyes Salem est drôlissime en collègue gaffeur mais bonne pâte. Et enfin, surtout, le film offre à José Garcia et Charlotte Gainsbourg leurs plus beaux rôles depuis des lustres : Garcia est d'une finesse merveilleuse en mec dépassé qui voit son monde s'écrouler tandis que Charlotte (for ever) renoue avec ce qu'elle fait de mieux, la femme fragile mais décidée.

Nous, les Leroy est donc une excellente surprise, un film inattendu et élégant. Le tout dernier plan, avec ce panneau de signalisation sur lequel on peut lire "Autres directions" est presque un manifeste de l'ambition de Florent Bernard qui a voulu faire autrement et qui a surtout fait mieux.

lundi 16 septembre 2024

ET PLUS SI AFFINITES (Olivier Ducray & Wilfried Méance, 2024)

 

Xavier, professeur de musique et compositeur frustré, et Sophie, employée dans une agence de voyages, sont en couple depuis 25 ans. Leur fille poursuit des études en Angleterre et les rejoint un weel-end sur deux dans leur appartement parisien. Et leur chien, Alto, dix ans, souffre d'une santé défaillante dues à l'âge. Après une journée harassante, Xavier espère profiter d'une soirée de repos mais Sophie lui rappelle qu'elle a invité leurs jeunes voisins du dessus à dîner.


Or ceux-ci leur tapent sur les nerfs à cause de leurs ébats bruyants. Et les voilà qui sonnent à leur porte. Tout ce beau monde passe dans le salon pour déguster un bon vin choisi par Xavier - et déjà celui-ci s'agace quand Alban fait étalage de sa culture oenologique puis, interrogé sur sa profession, déclare être pilote de ligne, tandis que sa compagne, Adèle est psychologue et comportementaliste.


Très vite, les invités mettent les pieds dans le plat en s'excusant pour leurs ébats amoureux très sonores, même si Sophie joue l'apaisement en jurant ne les avoir jamais remarqués, ce qui fait ricaner Xavier. Les deux couples passent à table et là encore, Alban et Adèle jouent cartes sur table en racontant être adeptes de l'échangisme. Le malaise grandit entre ces jeunes amants libérés et leurs hôtes dont les failles conjugales se dévoilent...


Olivier Ducray et Wilfried Méance s'étaient fait remarquer avec leur premier long métrage, Jumeaux mais pas trop, avec Ahmed Sylla et Bertrand Usclat (sur deux frères qui découvrent l'existence l'un de l'autre et surtout le fait que l'un est noir et l'autre blanc). Un coup d'essai sympathique mais sans plus. Cette fois ils signent le remake d'un film espagnol, Sentimental, qui leur a valu le grand prix du public et un double prix d'interprétation au Festival du film de l'Alpe d'Huez, suivi d'un joli succès en salles.


Je n'ai pas vu Sentimental, mais il a très mauvaise presse, et donc j'ai abordé ce remake avec méfiance. Première (bonne) surprise : tout est expédié en à peine 75' ! On le sait, pour une comédie, le rythme est essentiel et rares sont celles pour qui une durée trop longue est une bonne idée. Là, tout est ramassé, dense, un petit exploit qui montre l'effort des deux cinéastes pour se réapproprier le matériau d'origine.


Deuxième (bonne) surprise : si, comme c'est souvent le cas dans certains comédies françaises, l'influence théâtrale, voire vaudevillesque, est indéniable, elle est parfaitement assumée, au point que les quelques plans sur l'immeuble où habitent les quatre protagonistes sont parfaitement inutiles sinon pour indiquer que la soirée commence alors qu'il fait encore jour et se termine la nuit tombée. Tant qu'à faire, les réalisateurs auraient dû maintenir le huis clos pour rendre leur film encore plus oppressant et malaisant.


Car, et c'est la troisième (bonne) surprise si, Et plus si affinités, est drôle pendant les trois quarts de sa durée, le dénouement s'avère beaucoup plus troublant et poignant qu'on pouvait le soupçonner. Grâce à ce twist inattendu mais accompli, Ducray et Méance réussissent une oeuvre plus ambitieuse et étonnante que son postulat ne le laissait penser.

En effet, ce dîner entre un couple usé et un autre passionné pouvait sombrer dans une pseudo-farce boulevardière assez indigeste. Mais du fait de son format très concis, l'éléphant dans la pièce surgit très vite : devançant leurs hôtes, Alban et Adèle avouent leur gène quand au bruit qu'ils font lorsqu'ils jouissent en faisant l'amour. Ils ne s'excusent pas de leur passion, ce sont deux amants épanouis qui ont en fait une idée derrière la tête.

Durant le dîner qui suit, ils évoquent, tout aussi librement, leurs fantasmes et leur réalisation : ils sont échangistes, et participent même à des orgies qu'ils organisent à l'occasion chez eux. Ils en parlent de façon très décomplexée mais Sophie et Xavier réagissent très différemment à ce discours. Lui est passablement irrité, d'autant plus quand les invités se moquent gentiment d'une nuit où il est allé sonner chez eux en essayant de ne pas se faire remarquer. Elle, on le sent, est beaucoup plus émoustillée, mais surtout en vérité parce qu'elle envie cet amour encore frais et vif alors que son propre couple s'est éteint dans une routine terrible (chacun dormant dans le même grand lit, assez grand pour ne pas réveiller l'autre en bougeant durant le sommeil).

Xavier, on le comprend, est un homme aigri : il a raté sa vie, il se rêvait compositeur et n'a jamais signé qu'une musique pour une pub pour des yaourts, aujourd'hui il enseigne à des élèves médiocres qu'il écoute d'une oreille distraite. Ses échecs ont rejailli sur sa vie conjugale, reprochant à Sophie d'être plus gaie, plus insouciante, plus optimiste que lui. Alors quand il voit ses yeux briller devant Alban et Adèle exposant leur liberté sexuelle, c'en est trop : il les provoque en les invitant à partouzer puisque, déjà, Alban a surpris Sophie en train de déambuler nue depuis sa fenêtre et que Adèle à remarqué qu'il matait sa poitrine dans l'ascenseur.

Jusque-là, le film est souvent très drôle, grâce aux dialogues ciselés par Ducray, Méance et Jean-Paul Bathany. Mais progressivement, subtilement, un malaise très lourd s'installe et chasse la fausse bonne humeur des débuts. Le prétexte des ébats bruyants révèle des douleurs enfouis, des frustrations mesquines, qui volent en éclats au détour d'une révélation vraiment superbement amenée sur une infidélité de Alban lors du week-end précédent et qui impacte profondément à la fois Adèle mais surtout Sophie et Xavier (je ne spoile pas, mais là encore, le coup de théâtre est assez fou).

Puis donc, dans son dernier quart, un ultime événement va transformer cette soirée infernale en petit drame déchirant, s'achevant par une reprise au piano de la mélodie de "La chanson des vieux amants" de Jacques Brel et Gérard Jouannest. Un moment suspendu et magnifique, qui achève de transformer Et plus si affinités en autre chose qu'une comédie.

Le casting se limite donc à quatre acteurs, tous prodigieux. Récompensés donc pour leurs interprétations à l'Alpe d'Huez, Isabelle Carré et Bernard Campan ont l'habitude de se donner la réplique depuis Se souvenir des belles choses et confirment encore une fois leur complémentarité : elle toujours d'une finesse remarquable, lui toujours épatant dans ce registre si éloigné des Inconnus (ce qui explique sans doute pourquoi il traîne des quatre fers pour renouer avec Didier Bourdon et Pascal Légitimus, qui n'ont jamais su/voulu aller aussi loin). Julia Faure est extraordinaire en psychologue à la franchise décapante. Et Pablo Pauly est exceptionnel dans la peau du type suffisant qui finit par commettre une énorme bourde.

Et plus si affinités est un film plein de culot, de chausse-trappe, de pièges, dont le principal est de prendre le spectateur complètement au dépourvu en commençant comme une pure comédie de vaudeville pour s'achever en une histoire émouvante, dépourvue de toute facilité.

dimanche 15 septembre 2024

L'ESPRIT COUBERTIN(Jérémie Sein, 2024)


2016 : Paul Bosquet, jeune prodige au tir au pistolet, manque les Jeux Olympiques après s'être qualifié parce que sa coach, Sonia Gomez-Meynadier, l'a embrassé langoureusement et lui a filé une infection à la langue. 2020 : Paul ne peut se rendre aux J.O. de Tokyo à cause la pandémie de Covid. 2024 : cette fois, c'est la bonne, quintuple champion de sa discipline, il arrive, toujours accompagné par Sonia, au village olympique.
 

Marie-Aude, l'intendante, n'a toutefois pas une bonne nouvelle : Paul va devoir partager sa chambre avec un nageur, Jacob Taufa, de Vanuatu. Pire : après dix jours de compétition, la France n'a remporté aucune médaille d'or et les médias ricanent des contre-performances des athlètes engagés. La cohabitation entre Paulet Jacob s'annonce mal, ce dernier fumant des joints en permanence et, sachant qu'il n'a aucune chance d'être sur le podium, préfère coucher avec le maximum d'athlètes féminines.


Paul tente néanmoins de rester concentré, même si les problèmes continuent : son pistolet a été égaré (mais Sonia convainc l'équipe coréenne de lui en prêter un). Et Lionel, le président du comité d'organistation, ancien champion de judo, met la pression sur Paul pour décrocher enfin l'Or en le prévenant que la Ministre des sports va venir au Club France...


Après vous avoir parlé, en bien, de Bis Repetita d'Emilie Noblet, j'ai décidé de poursuivre mon exploration de cette nouvelle vague de la comédie française au cinéma avec L'Esprit Coubertin, sorti en salles en Mai dernier. Je n'avais pas cependant pas prémédité d'écrire dessus au lendemain de la fin des Jeux Olympiques mais l'occasion fait le larron.


Tandis que tout le monde prédisait il y a deux mois que les J.O. seraient un échec cuisant, moins au niveau sportif que populaire, on a pu apprécier à quel point ces oiseaux de mauvais augure s'étaient trompés. Pour ma part, j'ai vraiment été emballé par le spectacle, la découverte de nombreux athlètes et de leur discipline, et cela s'est poursuivi avec les Paralympiques. Et pourtant je suis loin d'être sportif moi-même, encore moins spectateur (même si j'ai eu ma période foot puis tennis puis re-foot, devant mon écran de télé).


On ne peut pas taxer Jérémie Sein d'avoir voulu surfer sur la vague avec L'Esprit Coubertin, tourné un an auparavant, et sorti avant les J.O.. Le film a rencontré un succès d'estime, qu'il n'aurait sûrement pas eu s'il avait été exploité en salles durant la compétition : et pour cause, le public était massivement en train de suivre les exploits tricolores et surtout le long métrage en prend le contrepied.


Le héros est un nigaud mais aussi un prodige dans sa discipline : le tir au pistolet. Mais repéré à l'adolescence, il joue de malchance : malgré son adresse étonnante, il est coaché par une femme qui, après l'avoir langoureusement embrassé pour le féliciter, lui refile une infection qui le cloue sur son lit d'hôpital et le prive de compétition à Rio. Re-belote quatre ans plus tard pour Tokyo à cause du Covid. Mais en 2024 : c'est la bonne et en plus c'est à la maison.

On se dit alors qu'on va assister au récit d'une revanche sur le destin en mode comique, celui d'un surdoué limite attardé qui va briller devant son public. Sauf que pas du tout : le scénario écrit par Jérémie Sein avec Mathias Gavary et Fanny Burdino est certes une comédie mais qui joue à fond la carte de l'absurdité et de la satire.

Les difficultés vont ainsi se multiplier dès l'arrivée de Paul et Sonia, sa coach, au village olympique : cohabitation forcé avec un nageur gros consommateur de cannabis et qui baise toutes les filles athlètes qu'il peut, perte de son pistolet fétiche, remarque maladroite envers une sportive noire, prise en grippe par l'intendante du Club France, parasitage incessant du président du comité d'organisation, visite de la Ministre des sports...

Pour Paul qui a besoin d'être concentré et qui fait tout son possible pour s'isoler et ne penser à rien, c'est un enfer. Et ça empire quand, au bout de dix jours, la France n'a récolté aucune médaille d'or. Les médias se gaussent, les commentateurs en plateau ricanent, les athlètes sont sur les nerfs et pour décompresser couchent les uns avec les autres, transformant le village olympique en vaste lupanar.

On rit déjà beaucoup de ces péripéties et de personnages irrésistiblement campés, mais le plus surprenant, c'est qu'on s'attache à Paul. Son attitude psychorigide trahit en fait une timidité maladive : gendarme dans le civil, il vit toujours dans l'ombre d'un père, pourtant depuis longtemps décédé, mais qui l'a éduqué à la dure, pour en faire un champion et un exemple. Et puis Paul n'a jamais connu l'amour : il est puceau et ose à peine se masturber (de peur que son voisin de chambre ne le surprenne, certes, mais aussi parce qu'il appréhende l'effet que cela pourrait avoir sur sa maîtrise au tir).

Au moment où le film semble poursuivre sa route sans sortir de ses rails burlesques, un événement va tout changer : Jacob, le nageur qui cohabite avec Paul, et qui est intimement convaincu que Jacques Chirac est son père parce qu'il a une photo de lui avec sa mère dansant collé-serré lors d'une visite présidentiel sur l'île de Vanuatu, est exclu de la délégation française pour "comportement inapproprié envers des athlètes féminines". L'accusation est injuste, Paul le sait, d'autant plus que, lorsqu'on le raccompagne vers la sortie du village olympique, toutes ses conquêtes viennent l'enlacer et l'embrasser une dernière fois.

Jacob aura sa revanche (mais je ne vous dis pas comment, seulement que c'est à mourir de rire, franchement). Par contre, pour Paul, cela déclenche quelque chose : soudain, alors qu'il s'engage dans les qualifications, il se libère. Il ose avouer sa flamme. Il accomplit un exploit historique. Puis lors de la finale, il commet l'impensable, se libérant d'un poids devenu trop lourd à porter, l'empêchant de respirer, de vivre. Et ce dénouement fait chavirer toute son histoire non pas vers une revanche mais un accomplissement.

Jérémie Sein, comme Emilie Noblet avec Xavier Lacaille, a trouvé son clown et, là encore, surprise, c'est un jeune acteur qu'on n'attendait pas là, puisqu'il a été révélé par François Ozon (dans Eté 85) : Benjamin Voisin ose une composition comme on en voit rarement dans les comédies françaises, un pur personnage de slapstick - c'est-à-dire un personnage défini uniquement par ses actions physiques. Paul Bosquet est représenté comme un jeune homme bourré de tics (il fronce le nez en permanence comme si ses lunettes glissaient sans arrêt sur son nez), à la démarche rigide, le regard fixe et vide, maniaque à l'excès. Le plus fort, c'est qu'il tient cette note pendant les 80' que dure le film : jamais il ne cherche à rendre son personnage plus normal, et c'est à la fois très drôle et un peu flippant aussi.

Cette bizarrerie est soulignée par le jeu des autres comédiens, plus expressifs : Emmanuelle Bercot est absolument géniale en coach toujours au taquet ; Grégoire Ludig est époustouflant en ex-judoka bas du front et sur les nerfs ; Aure Atika n'a qu'une seule scène mais elle est également fabuleuse en Ministre qui prend bien son temps pour toucher les athlètes masculins, et Laure Felpin est excellente en intendante dépassée. Enfin, il y a une vraie révélation en la personne de Rivaldo Pawawi, un acteur kanak extraordinaire, à la fois touchant et décalé dans le rôle de Jacob.

L'Esprit Coubertin, c'est sûrement le cauchemar qu'a dû faire Tony Estanguet avant les J.O.. Mais la réalité et la fiction ont eu en commun de procurer une émotion précieuse : l'euphorie.