vendredi 26 avril 2024

ULTIMATE SPIDER-MAN #4 (Jonathan Hickman / David Messina)


Harry Osborn a invité à dîner Peter Parker et Mary Jane (Ben Parker et J.J. Jameson gardent les enfants). Il leur présente son épouse, Gwen Stacy. Les deux couples échangent sur leurs métiers et Gwen, en privé avec MJ, exprime son envie d'investir dans le nouveau média d'info de Ben Parker et JJ Jameson. De leur côté, Norman et Peter discutent de leur double vie et de leur mission...


Commençons par parler du grand absent de ce numéro : Marco Checchetto (qui signe quand même la couverture) est remplacé par David Messina et évidemment la différence est notable. Si on prend en compte que le premier épisode de Ultimate Spider-Man avait une pagination plus importante, on peut être indulgent et pardonner à Checchetto. En même temps, Checchetto a rarement enchaîné plus de cinq épisodes sur une série régulière.


Par ailleurs, je vais me répéter mais ce n'est jamais superflu : à tous ceux qui sont tentés de traiter les dessinateurs de comics de feignasses dès qu'ils sont supplées par un fill-in artist, je rappellerai que produire vingt pages par mois reste un exploit. Il existe bien des exceptions pour qui cette cadence n'est pas un problème mais il faut aussi prendre en compte les exigences d'un lectorat que les éditeurs ont habitués à un niveau graphique plus détaillé et aussi les impondérables (baisse de forme, d'inspiration, maladie) auxquels sont soumis les dessinateurs.


Bref : non, ce n'est pas agréable quand le dessinateur régulier est absent, mais un dessinateur n'est pas une machine, donc restons sinon indulgents du moins modérés. D'autant que David Messina ne fait pas un mauvais travail et je dois dire que s'il devait devenir l'artiste de substitution de la série, ça ne me déplairait pas.
 

L'épisode qu'a écrit Jonathan Hickman pourrait d'ailleurs être une sorte de test : cette fois, pas de scène d'action, pas de costumes de super-héros à l'horizon, mais deux couples à la table d'un restaurant et discutant de tout et de rien. C'est un exercice plus délicat qu'il n'y paraît pour un artiste car il faut le mettre en images en restant tout de même divertissant.

Hickman fait intervenir ce qui ressemble à une pause après la révélation choc du précédent numéro concernant Peter Parker et Norman Osborn (je ne spoile pas). Le scénariste introduit sa version de Gwen Stacy en en faisant l'épouse de Harry et en la dotant d'une forte personnalité. D'ailleurs, il fait de même avec Mary Jane.

Les deux femmes ont la langue bien pendue et ne sont pas des potiches à côté de leurs conjoints respectifs. On apprend que MJ s'occupe des relations publiques, notamment pour le nouveau média d'informations en ligne que vont lancer Ben Parker et J. Jonah Jameson : elle a même trouvé le nom, "The Paper", ironique puisqu'il ne sera pas publié sous forme physique, mais rappelant que la presse papier a été le support n°1 pour observer le monde et le raconter (avant que, comme dans le cas du "Daily Bugle", elle tombe entre les mains de grands patrons qui s'en servent pour relayer leurs propres opinions - la critique peut s'apprécier aussi chez nous).

Harry et Gwen expriment leur souhait que "The Paper" s'intéresse au justicier masqué qui a fait son apparition récemment (Spider-Man donc, même si la série ne l'a jamais mentionné sous ce nom jusqu'à présent). Le monde, le peuple a besoin de héros. Plus tard, alors que Peter et Harry sont seuls, la célèbre formule "de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités" sera dite par un personnage inattendu. Et renverra Peter justement un peu dans les cordes puisque Hickman l'a davantage écrit comme un personnage passif, subissant sa nouvelle vie, que comme quelqu'un qui prend l'initiative...

Le scénariste parvient avec un mélange de subtilité et de pesanteur à introduire ce genre d'éléments mais en jouant sur celui qui les exprime, ce qui désarçonne le lecteur. Il répète ce procédé dans une scène où MJ et Gwen sont dans les toilettes en train de se remaquiller et où Gwen souhaite investir une partie des moyens financiers colossaux de Harry pour soutenir le journal de Ben Parker et JJ Jameson, sans qu'on sache s'il s'agit d'un moyen de le diriger à la façon d'un cheval de Troie contre le "Daily Bugle" de Wilson Fisk (ennemi déclaré de Harry).

Les planches de Messina sont strictement cadrés par le script au moyen de "gaufriers". Mais Le dessinateur doit s'employer pour intégrer des plans qui soulignent les expressions de chacun des quatre convives, parfois directement, parfois indirectement via leurs reflets dans les verres - une manière de jouer sur la dualité, sur ce qu'on voit d'eux et ce que l'on pense d'eux. C'est encore une fois subtil et même si Messina se montre parfois un peu trop démonstratif dans le jeu d'acteurs de Harry, Gwen, MJ et Peter, l'essentiel reste de bonne tenue.

Allergiques aux "talking heads", s'abstenir donc. Mais pour ceux que cette série ravit, nul doute que cet épisode fournit de nouvelles pistes qui seront explorés prochainement.

jeudi 25 avril 2024

SEULE LA MORT PEUT M'ARRÊTER (Mike Hodges, 2003)


Davey Graham est un petit dealer qui, invité à une soirée, vient approvisionner une jeune femme, Stella. Il repart sans s'attarder ni remarquer que le compagnon de sa cliente passe un appel sur son téléphone portable pour prévenir quelqu'un de ses mouvements. Une fois dehors, il est suivi puis emmené de force par deux hommes vers un troisième, Boad, dans un garage. Boad le viole. De retour chez lui à l'aube, Davey se fait couler un bain et y entre sans se déshabiller, encore sous le choc.



C'est son ami Mikser qui le trouve mort, égorgé, quelques heures plus tard, puis qui va prévenir sa mère, Helen, qui tient un restaurant. Il lui demande comment joindre le frère ainé de Davey, Will, qui a quitté Londres depuis trois ans, mais elle l'ignore car il ne lui écrit plus. Will est en fait devenu un bûcheron et il vit dans sa camionnette. Sans papiers, il est congédié et prend le ferry pour rentrer en Angleterre. Il croit voir Davey au terminal et cette hallucination le trouble assez pour qu'il tente de le joindre tout de suite puis au cours de son trajet pour Londres.
 

Quand il arrive enfin à la capitale, Mikser le met au courant. Son retour ne passe pas inaperçu bien longtemps car Frank Turner, le chef de la pègre qui l'a remplacé, craint pour sa vie et engage un tueur pour l'éliminer. Will veut savoir pourquoi son petit frère a mis fin à ses jours, soupçonnant qu'on a cherché à l'atteindre à travers lui...
  

I'll sleep when I'll be dead ("Je dormirai quand je serai mort") est le dernier film réalisé par Mike Hodges, alors âgé de 71 ans. Le cinéaste est mort en 2022 et il est troublant de constater à quel point son ultime long métrage ressemble à son tout premier, le classique La Loi du Milieu (Get Carter, 1971). La boucle était en quelque sorte bouclée.


Seule la mort peut m'arrêter est une oeuvre crépusculaire, au rythme lent, qui aura sans doute gagné à être moins long que ses 105', mais qui assume surtout l'influence de Jean-Pierre Melville. C'est aussi une oeuvre typiquement britannique, très noire, désespérée, sans concessions, qui refuse tout compromis.


Ne vous attendez donc pas à des échanges de coups de feu, des règlements de comptes à répétition : il n'y a qu'une seule détonation dans tout le film, à la toute fin ! Et beaucoup de fausses pistes entre temps : par exemple, le scénario écrit par Trevor Preston nous fait croire à une guerre de chefs de la pègre avec le retour de Will Graham redouté par son remplaçant, Frank Turner : elle n'aura jamais lieu.


Le film a quelque chose de sec, dépouillé, à l'os, qui est bluffant. Ce n'est en aucun cas un polar divertissant : dès le début, on est dans le dur. Un jeune dealer, plus frimeur, flambeur que profiteur, se fait violer sans vraie raison par un type qui a l'âge d'être son père, voire son grand-père. Traumatisé, il se suicide dans son bain en se tranchant la gorge. La violence de ces deux scènes est effroyable, moins pour ce qu'elle montre que pour ce qu'elle provoque chez le spectateur, le dégoût et la tristesse.

Puis on suit un bon moment Will Graham qui n'a vraiment rien d'un gangster retiré et flamboyant : reconverti en bûcheron, barbu, le cheveu gras, indifférent au monde, dormant dans sa camionnette, il ignore du drame qui a emporté son jeune frère. C'est un moment surnaturel qui l'en informe quand i croit le voir dans un terminal de ferry. On sent bien alors que, dans cette épure, se glisse un élément discrètement fantastique, assez saugrenu en vérité.

Puis le film retombe sur ses pattes : le retour à Londres de Will, la confirmation du décès de Davey son cadet, la découverte de l'épreuve qu'il a subi, les investigations pour savoir qui a commis cette atrocité, et donc les à-côtés (l'angoisse de Turner, le souhait des anciens complices de Will de le voir reprendre son trône, etc.). Les dialogues son réduits au maximum, Will est quasiment muet la plupart du temps. Le polar fait place à une histoire de fantômes.

Mike Hodges filme ça sans fioritures, souvent en lumière naturelle. Londres telle qu'il la montre n'a rien de la capitale anglaise, il ne grave pas sur la pellicule des endroits familiers, mais plutôt des ruelles sombres et humides, souvent la nuit. Les personnages sont presque désincarnés, les proches de la victime dévastés par le deuil ou rongés par l'inquiétude que tout ça finisse par une nouvelle mort. Il ne faut pas regarder ce film un jour de déprime. Mais sinon la radicalité de la proposition est tout simplement étonnante si on n'a pas en tête qu'il s'agit du dernier film d'un septuagénaire.

Qui mieux que Clive Owen pour camper ce Will Graham qui promène son allure limite clocharde dans cette nuit sans fin ? L'acteur en impose par son charisme naturel et n'a pas besoin de plus pour que son personnage impressionne durablement. Jonathan Rhys-Meyer a cette belle gueule d'ange détruit. Charlotte Rampling est complètement spectrale en mère endeuillée. Et Malcolm McDowell joue une ordure totale sans se forcer.

Sacré polar, très sombre. Et sacré dernier film d'un des cinéastes anglais les plus imprévisibles qui soit.

DAREDEVIL, VOLUME 2 : NO DEVILS, ONLY GOD (Chip Zdarsky / Lalit Kumar Sharma & Jorge Fornés)

 

Deux mois ont passé depuis que Matt Murdock a renoncé à continuer son activité de justicier masqué. Il est devenu agent de probation, et pour l'anniversaire de son ami Foggy Nelson, il commande une édition ancienne d'un ouvrage de Charles Dickens. C'est à cette occasion qu'il fait la connaissance de Mindy Libris, la libraire.

 


La disparition de Daredevil a d'autres conséquences : le Hibou veut étendre son emprise criminelle sur des quartiers de New York et fait payer sa protection à des commerçants. Wilson Fisk aspire à de plus grandes ambitions politiques et pour cela veut compter sur l'appui des riches époux Stromwyn. Cole North, lui, est désormais chargé d'arrêter Spider-Man.


Un des détenus dont s'occupe Murdock s'avère être un proche de Leo Carraro, le voyou qu'il a accidentellement tué. Il revoit Mindy Libris, qui le trouble précisément parce qu'elle ne succombe pas à son numéro de séduction. Les collègues de Cole North l'asticotent à propos de son échec à avoir appréhender Daredevil et maintenant Spider-Man.


Pour prouver sa respectabilité politique, Wilson Fisk réunit les différents chefs de gangs de la pègre new yorkaise, dont le Hibou et Izzy Libris, qui se disputent des territoires, et les force à signer un accord. Le Hibou doit pour asseoir son autorité, il doit corrompre la police et empêcher Cole North de le contrarier. Murdock est invité à dîner chez les Libris par Mindy et comprend où il met les pieds trop tard. Une fusillade interrompt le dîner et North est appelé sur place.


Lorsqu'il revoit Mindy, celle-ci malheureuse dans son couple, lui tombe enfin dans les bras. Le partenaire de Cole North est blessé et hospitalisé et veut le venger mais il va découvrir qu'il ne peut le faire seul et qu'il doit lui aussi compter sur un allié en dehors du commissariat...
 

C'était prévisible après le démarrage en boulet  de canon de son run : ce tome 2 de Daredevil par Chip Zdarsky déçoit. Matt Murdock n'est plus Daredevil depuis huit semaines quand commence ce deuxième arc narratif et il ne le redeviendra pas avant un certain temps. Le scénariste prend un gros risque en faisant cela mais veut convaincre le lecteur que la retraite du héros n'est pas qu'une passade.

Que raconter dans un comic-book super-héroïque quand sa vedette en est absente ? Chip Zdarsky choisit d'examiner les conséquences de cette absence, quelles répercussions elle a sur son alter ego, Matt Murdock, ses amis, ses ennemis.

Même si Murdock reste le fil rouge, on a le temps d'apprécier comment chacun compose avec les événements du tome précédent. Wilson Fisk reste plutôt en retrait, d'abord frustré de n'avoir pu mettre la main sur Daredevil, et on le voit se défouler sur des détenus que son conseiller lui conseille toutefois de ne pas trop esquinter pour que l'administration pénitentiaire ne se plaigne pas trop. Puis Fisk ambitionne une vraie carrière dans la politique mais la mairie de New York ne lui suffit plus. Pour aller plus haut, il lui faut de solides et riches soutiens et le nom de Stromwyn est pour la première fois évoqué (et va occuper une place importante par la suite...).

Le Hibou est l'autre grand méchant à vouloir profiter de la situation : lui aussi voit grand et se verrait bien caïd à la place du Caïd. Mais il rencontre sur sa route Izzy Libris, à la tête d'une famille mafieuse redoutée et qui n'entend pas lui céder une partie de son territoire. Les Libris sont l'autre addition de poids que Chip Zdarsky introduit dans ce début de run puisque, en parallèle, Matt Murdock cherche à séduire Mindy Libris, une libraire, mal mariée mais qui lui résiste (étant donné les antécédents de tombeur de Murdock, c'est assez savoureux).

Cole North, enfin, est dans une sorte d'impasse : il a échoué à arrêter Daredevil et essuie à la fois les moqueries de ses nouveaux collègues et la colère de sa hiérarchie qui lui assigne désormais la mission de capturer Spider-Man. Mais surtout il va découvrir que son commissariat est corrompu par le Hibou et qu'on cherche à lui faire détourner le regard sur ses trafics. Tout cela culmine dans l'épisode 10, particulièrement intense et spectaculaire, le meilleur de cet album.

On regrettera que Zdarsky accorde aussi peu de place à Foggy Nelson, comme s'il ne savait pas que faire de lui (mais ça viendra plus tard). Toutefois, de manière plus globale, la décompression de la narration produit une sorte de "ventre mou" et ce qui occupe cinq épisodes aurait pu (dû !) tenir en trois maximum. Si on est de bonne humeur, on qualifiera tout ça de tome de transition. Sinon, on dira que le scénariste délaye un peu trop la sauce.

Pour ne rien arranger, Marco Checchetto souffle après avoir enchaîné les cinq premiers numéros. Surprise : Marvel a confié à un inconnu pas très doué son remplacement pour quatre épisodes en la personne de Lalit Kumar Sharma. Je ne veux pas l'accabler mais il faut être honnête, il n'a vraiment pas le niveau requis pour dessiner Daredevil. D'un épisode à l'autre, par exemple, Mindy Libris semble perdre et gagner quelques bons kilos, Matt Murdock est constamment ébouriffé comme s'il venait de de réveiller, Wilson Fisk ressemble à Monsieur Patate... C'est juste pas possible.

Heureusement, le dernier épisode de l'album est illustré par Jorge Fornés qui va devenir un des fill-in réguliers de la série pendant un temps (après quoi, las de jouer les doublures, il filera chez DC pour dessiner des scripts de Tom King, révélant un talent majeur que Marvel a honteusement ignoré). Son trait ressemble de manière troublante à celui de David Mazzucchelli époque Batman : Year One, et on peut avoir le sentiment que l'artiste cherche à le copier. Mais depuis on sait que Fornés dessine réellement comme ça et a su développer sa personnalité de narrateur.

C'est loin d'être inintéressant, mais c'est tout de même assez frustrant. Heureusement, l'apparition d'un personnage bien connu des fans de DD à la dernière page du recueil augure d'une suite prometteuse.... A suivre, donc.

mercredi 24 avril 2024

DAREDEVIL, VOLUME 1 : KNOW FEAR (Chip Zdarsky / Marco Checchetto)


Après avoir survécu à un accident de la route et passé plusieurs semaines à l'hôpital, Matt Murdock tente de reprendre une vie normale. Cole North, un inspecteur de police venu de Chicago, arrive à New York avec la ferme intention de mettre derrière les barreaux le premier justicier masqué qu'il pourra arrêter. Wilson Fisk a retrouvé son siège de maire de la ville et ordonné aux forces de l'ordre d'agir dans ce sens.


Une nuit qu'il sort patrouiller en costume, Daredevil surprend trois braqueurs en train de dévaliser une épicerie. Il engage le combat mais rencontre de la résistance : ses réflexes sont émoussés après son hospitalisation et la bagarre est confuse. Il s'enfuit avant l'arrivée de la police et ignore donc que Leo Carraro, un des voleurs, est mort des suites des coups qu'il lui a infligés.


La nouvelle se répand comme une trainée de poudre : Daredevil est accusé de meurtre. Ses amis dans la communauté super-héroïque comme Luke Cage et Jessica Jones s'interrogent. Ses ennemis, comme le Hibou, réfléchissent aux conséquences. Wilson Fisk se frotte les mains. Foggy Nelson doute. Et Daredevil lui-même croit à une machination ourdie par le Caïd.


Alors il prend tous les risques pour blanchir son nom et se fait piéger. L'homme sans peur va être obligé de prendre une décision sur la suite de sa carrière...


M'étant procuré pour un bon prix l'intégrale de son run sur la série, j'ai commencé à le relire et je vais donc vous proposer une rétrospective du Daredevil écrit par Chip Zdarsky et dessiné entre autres par Marco Checchetto. On commence donc par les cinq premiers numéros dans ce recueil paru en vo sous le titre Know Fear (à noter que tout ça existe en vf, traduits chez Panini Comics et désormais réédités en Marvel Deluxe).


Nous sommes donc en 2019 quand Chip Zdarsky prend la suite de Charles Soule en qualité de scénariste de Daredevil. Même s'il est d'usage de dire que le run de Soule ne vaut pas grand-chose, je le tiens pour plus qu'honorable : il avait la lourde tâche de passer après Mark Waid et Chris Samnee qui avaient conclu sur un dénouement qui aurait pu être définitif (Matt Murdock assumait publiquement être Daredevil, il vivait le parfait amour avec Kirsten McDuffie et Foggy Nelson se remettait d'un cancer).

Preuve qu'il ne faut pas zapper ce qu'a raconté Charles Soule, Chip Zdarsky fait une transition directe avec la fin de sa saga où Matt Murdock se faisait renverser par une voiture (une scène miroir de ses origines où il sauvait un homme du même sort avant qu'un isotope radioactif ne le prive de la vue mais lui confère ses pouvoirs). Quand tout démarre ici, Murdock est sorti de l'hôpital et est encore convalescent (il prend des anti-douleurs).

Son état physique mais aussi psychologique intéresse Zdarsky au premier chef car il veut montrer que Murdock/Daredevil n'est vraiment pas en forme. Il "lève" une fille dans un bar pour coucher avec elle mais la prévient ensuite qu'elle ne doit rien attendre de lui, aucune relation suivie et sérieuse. Surtout, sa situation va rapidement dégénérer quand lors d'une patrouille nocturne, il tue accidentellement un petit malfrat sans s'en rendre compte

Dès que l'affaire es rendue publique, tout va aller très vite de mal en pis. Ses amis super-héros, son partenaire Foggy Nelson, les civils qui croyaient en Daredevil, tous s'interrogent et craignent le pire, c'est-à-dire qu'il a réellement tué quelqu'un. Ses ennemis eux comptent bien en profiter, que ce soit le Hibou et ses trafics, Wilson Fisk et sa croisade politique opportuniste anti-justiciers masqués, ou encore le flic Cole North, résolu à l'arrêter car il ne supporte pas les vigilants se substituant aux forces de l'ordre.

Zdarsky mène son histoire avec brio : il sème le doute chez le lecteur, pose la question de la légitimité des super-héros agissant en dehors de la loi et justifiant leurs dérapages éventuels par les "risques du métier", souligne le désarroi qui s'empare de Daredevil et lui fait commettre erreur sur erreur... Les scène s'enchaînent sans temps mort, avec une densité rare, une tension permanente. C'est sûr, DD va tomber, et de haut. Il est littéralement au bout du rouleau et ses échanges avec le Punisher puis Spider-Man (montré comme le compas moral des super-héros) sont d'une pertinence parfaite.

Ce sans-faute est prolongé par la mise en images du script. Marco Checchetto renoue donc avec l'homme sans peur qu'il avait déjà dessiné quand il remplaçait Roberto de la Torre lors du run de Andy Diggle (qui avait suivi celui de Ed Brubaker et Michael Lark), puis en illustrant le crossover entre DD, Spider-Man et le Punisher (au début du run de Mark Waid avec Paolo Rivera).

Le style réaliste, détaillé et nerveux de l'artiste italien convient idéalement au récit. Il représente Murdock comme DD dans un état pathétique, ce qui fait qu'on n'est en vérité pas étonné qu'une telle catastrophe lui tombe dessus et surtout qu'il enchaîne les dérapages ensuite. De fait, ce Daredevil diminué se fait rosser par de petits voyous, prend une sévère raclée par Cole North, se ressaisit un peu face au Punisher avant de rendre les armes sans lutter face aux arguments imparables de Spider-Man.

Le sens de la mise en scène de Checchetto éblouit dans des compositions vraiment magnifiques et un découpage toujours impeccable, avec des valeurs de plans, des angles de vue très variés et toujours juste. Ajoutez-y les couleurs de Sunny Gho et c'est là encore incontournable.

Pourtant, seule ombre au tableau, ce sera la seule et unique fois dans ce run où Checchetto dessinera un arc entier, incapable de tenir la cadence, et épuisant plusieurs coloristes au passage (sans doute parce qu'ils n'avaient pas assez de temps pour faire leur job, les planches leur arrivant en retard). Il aura donc des fill-in, parfois très bons, parfois médiocres, parfois moyens, mais c'est tout de même dommage, cette inconstance.

Toutefois, cela ne doit pas minorer la qualité de ce début : Chip Zdarsky inaugure son run avec inspiration et puissance, et Marco Checchetto, même s'il aura par la suite besoin de renfort, assure comme une bête. A suivre donc...

MR. MAJESTIK (Richard Fleischer, 1974)


Ancien instructeur des Rangers de l'armée américaine et vétéran du Vietnam, Vincent Majestik s'est reconverti dans la culture de pastèques dans le Colorado. Il doit procéder rapidement à sa récolte pour maintenir la solvabilité de son affaire et recrute des saisonniers mexicains pour l'aider.


Mais Bobby Kopas tente de le contraindre à employer de la main d'oeuvre local. Majestik ne s'en laisse pas compter et lui inflige une correction. Kopas, rancunier, porte plainte et Majestik est arrêté et conduit au poste de police, ce qui entraîne l'arrêt de la récolte.


Comme si ça ne suffisait pas, en cellule au commissariat, Majestik fait la connaissance de Frank Renda, un tueur à gages de la mafia qu'il agace. Lors de leur transfert jusqu'au palais de justice, des complices de Renda attaquent le fourgon qui les transporte, blessant plusieurs policiers de l'escorte. Makjestik prend alors les choses en main et fuit au volant du véhicule avec Renda, toujours menotté, qu'il emmène dans les contreforts voisins où il possède une cabane de chasse.


Majestik se voit proposer par Renda 25 000 $ contre sa liberté mais Vincent préfère jouer une autre carte et téléphone à la police pour passer un marché : l'abandon des poursuites contre lui en échange de Renda. Le capitaine refuse. Majestik décide alors de négocier avec la mafia et Wiley, la femme du tueur, vient les chercher. Mais elle donne aussi une arme à son mari qui tente d'abattre Majestik. Celui-ci réussit à fuir mais le tueur refuse de renoncer à l'éliminer...


Mr. Majestik a 50 ans et revoir ce film me renvoie à mon année de naissance. Le long métrage de Richard Fleischer écrit par Elmore Leonard ressemble au vestige d'une époque lointaine avec son héros viril et cool contre un tueur aussi bête que méchant. Vertigineux.


Bien sûr, c'est une erreur de juger un film (ou un livre ou disque) avec le regard de 2024 : les moeurs ont changé, la façon d'apprécier une histoire aussi, le traitement des personnages, le filmage, tout ça est totalement différent aujourd'hui. Si on n'est pas familier avec ce cinéma-là, nul doute qu'il paraîtrait machiste, primitif, archaïque. De quoi être un spectateur condescendant à bon marché.
 

Mais moi, j'ai grandi avec ce cinéma-là et quand j'étais gamin, Charles Bronson était une des mes idoles. Je ne l'estimai pas pour ses qualités d'acteur, je m'en fichais bien : c'était un héros, un dur-à-cuire qui avait un sourire étrangement doux, des petits yeux, une moustache, et un physique inhabituel - celui d'un ancien bûcheron qui n'avait pas besoin de fréquenter une salle de sports comme par la suite les action heroes des 80's comme Stallone et Schwarzenegger. Aujourd'hui encore quand je remarque les tablettes de chocolat qu'un comédien exhibe pour un rôle, ça me fait sourire car je pense à la musculature naturelle de Bronson.

On a pour nos héros de cinéma pour toujours les yeux du gamin qui les a découverts. Charles Bronson n'est pas de Niro, mais il est ce type qui jouait de l'harmonica dans Il était une fois dans l'Ouest en attendant de défier Henry Fonda pour l'éternité. Tant pis si ensuite il a complètement sombré en rejouant Un justicier dans la ville ad nauseam (cela dit, le premier reste bien).

Ici, donc, il est Vincent Majestik (ah, ce nom !), un ancien de l'armée, ayant servi au Vietnam, qui est désormais exploitant agricole. Une suite invraisemblable d'emmerdements et de quiproquos le met sur la route d'un tueur particulièrement rancunier et totalement crétin puisqu'au lieu de foutre la paix à Charles Bronson, il s'entête à vouloir le tuer pour avoir voulu le livrer aux flics. Sa bêtise lui coûtera cher et énervera Majestik : deux mauvais points.

Frank Renda est joué par Al Littieri, qui courait déjà après Steve McQueen et Ali McGraw dans Guet-Apens de Sam Peckinpah, deux ans plus tôt : le mec cherchait vraiment les ennuis. Mais c'est un adversaire crédible car c'est une armoire à glace avec une certain génie pour camper les sales types, goujat, grossier, brutal. Son affrontement avec Bronson est donc crédible et entretient un relatif suspense.

Le scénario du romancier Elmore Leonard décrit surtout formidablement bien le racisme ambiant avec l'ignoble Kopas qui appelle les saisonniers mexicains des "métèques". Les dialogues de celui qui est le modèle de Tarantino fusent, cinglants, et on se rend compte qu'ils seraient impensables aujourd'hui sans qu'on accuse leur auteur d'être raciste. On vit vraiment une drôle d'époque...

De même les néo-féministes verraient sans doute d'un drôle d'oeil la romance entre Majestik et Nancy Chavez, soulignant que le premier exploite la seconde et la complimente non pas pour son activisme syndical mais pour sa beauté. Pourtant ils n'auront même pas le temps déchanger un baiser de tout le film.

Enfin, Mr. Majestik s'embarrasse assez peu de justice légal : les méchants connaissent tous une mort expéditive et vengeresse, la police laisse faire. Mais qui peut bien voir autre chose ici qu'un western qui ne dit pas son nom : imaginez seulement la même histoire avec des chevaux au lieu de voitures et vous verrez que c'est le cas. S'offusque-t-on que les cowboys envoient leurs ennemis ad patres sans formalité ? Ce monde est-il sérieux ?

En 2024, donc, Mr. Majestik est un film inconvenant. Mais pour moi, c'est Charles Bronson qui dégomme des méchants avec le sourire et ses petits yeux malicieux. C'est mon enfance. Et l'enfance se fiche bien des convenances.

mardi 23 avril 2024

LE POINT DE NON RETOUR (John Boorman, 1967)


Walker est laissé pour mort dans la prison désaffectée d'Alcatraz après un vol commis avec son partenaire Mal Reese qui était aussi l'amant de sa femme Lynne. Pourtant Walker survit à ses blessures par balles et rejoint la côte à la nage, résolu à se venger même s'il ignore comment il va s'y prendre.


Il est abordé par un nommé Yost qui veut démanteler l'Organisation et qui compte sur Walker pour ça, en échange de quoi il lui permettra de remonter la piste de Reese et de son butin. Grâce à cet argent, Reese a pu rembourser ses dettes auprès de cette empire criminel et en refaire partie.


Walker gagne Los Angeles et fait irruption chez Lynne en espérant y trouver Reese, mais celui-ci l'a quittée et elle vit depuis dans le remords. Elle finit par se suicider en absorbant des somnifères. Yost resurgit et oriente Walker en direction du concessionnaire automobile Stegman. Après l'avoir malmené, il lui soutire l'adresse de Chris, la soeur de Lynne, qui gère un club de jazz.


Lynne admire autant Walker pour sa détermination qu'elle méprise Reese pour sa lâcheté et accepte de l'aider à le piéger en acceptant un rendez-vous avec lui dans le penthouse où il se cache...


Quand on se penche sur Point Blank (en vo), c'est souvent pour le citer comme un exemple de film réécrit par son montage qui a gardé toute son originalité 57 ans après sa sortie, notamment pour son extraordinaire travail sur le son et la déconstruction du récit. Mais c'est une méprise.


Avant d'expliquer pourquoi, revenons sur la genèse de ce long métrage. A l'origine, il y a le premier roman de Richard Stark, un des pseudonymes de l'écrivain Donild Westlake dont il usait pour raconter les aventures d'un voleur impitoyable, Parker. Ce personnage, Stark n'a jamais accepté qu'on l'adapte sur grand écran, n'ayant jamais lu de script qui lui rende justice, et c'est pour ça qu'il a été rebaptisé Walker.


La seule exception qu'il accordera sera pour Darwyn Cooke qui transposera trois de ses livres en comics, dont The Hunter qui sert aussi de base au Point de Non Retour. Quand le script de Alexader Jacobs, David et Rafe Newhouse parvient à Lee Marvin, l'acteur, alors au sommet de sa gloire, obtient de choisir qui le mettra en images.

Il impose donc John Boorman qu'il a rencontré sur le tournage des Douze Salopards parce qu'en faisant une lecture du scénario avec lui, il comprend qu'ils sont sur la même longueur d'ondes. Boorman ne sera pas crédité comme co-auteur mais pourtant il remodèle le script, brouillant sa chronologie, supprimant tout ce qui est superflu à ses yeux, pour en tirer quelque chose de plus étrange, d'indéfinissable. C'est à la fois un polar et une histoire de fantôme en vérité puisqu'une des façons d'apprécier l'intrigue est d'imaginer qu'il s'agit d'un rêve que fait Walker agonisant dans la cellule d'Alcatraz où l'ont laissé pour mort sa femme et son complice (un peu comme pour Il était une fois en Amérique de Sergio Leone qui peut être vu comme un long trip sous opium du personnage de Noodles).

Boorman a aussi, exceptionnellement, le final cut, mais tout est déjà dans le scénario qu'il a remanié. On suit donc Walker, un voleur, qui se laisse convaincre par son vieil ami Mal Reese de voler de l'argent remis à des trafiquants d'armes dans l'enceinte désaffectée de la prison d'Alcatraz. Littéralement revenu d'entre les morts, il est obsédé par l'envie de se venger et de récupérer sa part du butin, traquant Reese puis harcelant les cadres de l'Organisation pour qu'il le paie.

Le film déploie cette quête absurde jusqu'au bout et le spectateur comprend que Walker est, comme le lui dit sa belle-soeur, "mort à Alcatraz cette nuit-là". La vengeance n'est même pas son moteur, ni même l'argent. Il erre comme un spectre dans Los Angeles, jouet du destin qui s'incarne dans le personnage du mystérieux Yost qui l'informe opportunément et dont on découvre à la toute fin qui il est vraiment - un superbe twist, dégainé avec nonchalance.

Boorman dirige Lee Marvin et humanise le personnage inspiré des romans de Richard Stark : dans les livres, Parker est une vraie ordure, machiste, implacable, alors que dans le film il se laisse surprendre à plusieurs reprises, semble complètement déboussolé. Mais le point commun entre l'original et la copie, c'est qu'il s'agit d'un individu que rien ne saurait arrêter, mu par une force qui paraît souvent le dépasser.

Marvin est plus que parfait dans le rôle : sa silhouette impressionnante, sa gueule incroyable (il a alors 43 ans mais ses tempes argentées le vieillissent plus), son charisme surnaturel impriment l'écran dans cette partition où il est souvent muet, impénétrable. Boorman racontait que lors de cette fameuse lecture du script original, c'est Marvin qui avait eu l'idée de laisser à ses partenaires des pans entiers de ses propres dialogues comme s'il se confessait naturellement en sa présence, hanté par son souvenir, ce qu'ils lui avaient fait subir, ce qu'ils voulaient lui infliger. 

Avec le recul, c'est toujours aussi saisissant, tout comme le fait qu'une star de son envergure ait fait entièrement confiance à un jeune cinéaste débutant comme Boorman, sentant bien que ce dernier apporterait quelque chose d'unique à ce qui n'aurait pu être qu'un polar de plus. Lui donner comme principale partenaire Angie Dickinson est une autre idée géniale : elle, tellement belle face à ce bloc impressionnant, laisse s'exprimer sa fragilité de femme dans ce monde de brutes et en même temps on lit dans son regard l'effet puissamment érogène que lui inspire Walker/Marvin. C'est Eros et Thanatos qui se rencontrent.

Le film s'achève sur une séquence mémorable qui renforce l'impression que tout ça est une affaire de fantômes, quand Walker reste silencieux et disparaît dans l'ombre. Le Point de Non Retour a été en réalité franchi depuis belle lurette mais nous sommes entraînés avec le héros dans une nuit définitive, sans fin. Frissons garantis pour ce chef d'oeuvre d'une modernité inaltérable.

dimanche 21 avril 2024

LATE NIGHT WITH THE DEVIL (Cameron & Colin Cairnes, 2023)


Un documentaire retrace l'ascension de l'animateur de radio Jack Delroy qui fut embauché en 1972 par la chaîne UBC pour présenter un late show ambitionnant de concurrencer le Tonight Show de Johnny Carson. Les débuts sont fulgurants et certains médias extrapolent sur l'influence de The Grove, un groupuscule de gens riches et puissants auquel appartiendrait Delroy et qui aurait facilité sa carrière.


Puis un drame frappe l'animateur-vedette quand on diagnostique à sa femme, Madeline, un cancer du poumon en phase terminale dont elle décède quelques mois plus tard. L'émission "The Night Owls" s'interrompt quelques mois avant le retour surprise à l'antenne de Delroy qui, avec son nouveau producteur, le sulfureux Leo Fiske, en fait une quotidienne plus racoleuse, mais sans retrouver ses scores d'audience.
 

Alors que la rumeur prétend qu'UBC va annuler le show, le 31 Octobre 1977, Delroy décide de consacrer un numéro spécial pour Halloween sur l'occultisme. Il a pour premier invité le médium Christou qui affirme communiquer avec les morts et accomplit une prestation impressionnant le public dans le studio. Puis c'est au tour de Carmichael Haig d'entrer en scène : cet hypnotiseur s'est engagé dans une croisade contre les charlatans du surnaturel et attaque Christou.


Le médium est pris d'une violente toux puis de convulsions avant de vomir un épais liquide noir et d'être évacué du plateau pour être conduit à l'hôpital. Delroy introduit ses deux dernières invitées : le Dr. Jane Rose-Mitchell, parapsychologue, et sa patiente, la jeune Lily, unique rescapée d'une secte dont tous les membres ont péri dans un incendie lors du siège de leur église par le FBI, et qui serait possédée par le démon Abraxas. Contre l'avis de June, Delroy insiste pour une démonstration et la soirée va prendre un tour aussi inattendu que spectaculaire et dramatique...


Lors de sa sortie, Late Night with the Devil, petit film d'épouvante produit en indépendant, a subi une polémique parce que ses réalisateurs et scénaristes, les frères Cairnes, ont avoué avoir eu recours à l'Intelligence Artificielle pour une illustration. Des artistes sont montés au front, suivis de journalistes, pour appeler au boycott du long métrage, sans même l'avoir vu.
 

Je ne défends évidemment par le recours à l'IA quand recruter un véritable graphiste et le rémunérer aurait été plus judicieux et aurait évité cette polémique. Mais fallait-il monter sur ses grands chevaux et condamner le film pour autant ? A vrai dire, je n'ai même pas remarqué ledit dessin dans le film, c'est dire si c'est insignifiant. Et surtout je crois que cela aura eu valeur d'avertissement pour les studios (indés ou plus importants) face à une audience qui visiblement est majoritairement hostile.


Que dire du film au-delà de ça ? Late Night with the Devil est déjà suffisamment curieux pour qu'on ne s'égare pas avec des détails périphériques. En tout cas, il ne mérite pas d'être jeté au feu. C'est une pure série B, assumant de jouer avec les codes du film d'épouvante à petit budget, avec un cadre original et s'il n'est pas dénué de défauts (surtout, en ce qui me concerne, sur sa fin), il est très distrayant et étrange.

Avant d'aller plus loin, laissez-moi vous citer un propos tenu par le romancier Daryl Gregory (dans la postface-interview de son excellent Nous allons tous très bien merci) : "L'horreur consiste en l'effroi. Mais le gore relâche cette tension de la manière la plus extrême. Le spectateur n'a plus à se demander sir quelque chose d'encore plus horrible va se passer : cela a lieu pile devant ses yeux. Dans le déferlement gore typique, il est intéressant de remarquer combien, à chaque scène violente, le film devient de moins en moins effrayant et de plus en plus ridicule. Pour n'importe quel fan, la principale question est : peuvent-ils faire encore plus gore ?"

C'est la raison pour laquelle Gregory définit son roman comme de l'anti-horreur (Nous allons tous très bien merci parle d'un groupe de personnes ayant survécu à des horreurs insensés car l'auteur voulait traiter de ce qui se passe pour les héros d'histoires horrifiques après le traumatisme vécu, ce qu'on ne voit jamais).

Les 3/4 de Late Night with the Devil s'inscrivent dans l'anti-horreur, à quelques éléments près (lorsque l'horreur se manifeste visuellement, par exemple avec la nausée violente qui saisit le médium Christou). Et comme le décor du film est original (une émission télé dont l'animateur veut racoler pour reconquérir le public qu'il a perdu), on a affaire à quelque chose de très étonnant, intriguant et accrocheur.

Mieux encore, le film débute par un documentaire revenant sur l'ascension de Jack Delroy, cet animateur à qui tout sourit puis qui perd tout aussi vite (sa femme, la bataille pour l'audimat). Il est suggéré qu'il a profité d'un réseau de puissants influenceurs pour décrocher sa place et qu'il a pour cela signé un pacte faustien avec un groupuscule mystérieux, the Grove. Très vite (même si les auteurs jugent utile de le confirmer ensuite, ce qui est superflu) le spectateur déduit que la mort de sa femme a été le prix à payer pour cette gloire.

Puis, passé ce prologue, on entre dans le vif du sujet avec le tournage de ce qui a été l'ultime numéro de "The Night Owls". Les frèrs Cairnes filment le show en couleurs et durant les coupures publicitaires les coulisses en noir et blanc, un procédé classique qui fonctionne toujours. Les numéros s'enchaînent et le malaise va grandissant dans le public et pour le spectateur, surtout lorsqu'intervient Carmichael Haig, un démystificateur qui lutte contre tous les charlatans du surnaturel, sceptique de service redoutablement efficace (joué magistralement par Ian Bliss). Le film va vite, tout en parvenant à établir une ambiance délétère (notamment entre Gus, le complice sur scène de Delroy, et Leo Fiske, le producteur sensationnaliste).

Dans ce crescendo maîtrisé, l'entrée en scène de la parapsychologue et de sa patiente installe le climax du film. La tension est alors à son comble entre Carmichael Haig qui flaire l'arnaque du siècle (et parie 500 000 $ qu'il la prouvera !) et le Dr. June Rose-Mitchell, qui défend la jeune Lily, rescapée d'une église satanique et hôtesse d'un démon. Je ne vais pas en dire plus pour ne pas spoiler, mais le film déraille au lieu de contenter de suivre la voie qu'il a tracée et qui aurait pu en faire une pépite du genre.

Disons simplement que tout ce qui a été si habilement suggéré jusque-là va aboutir à un dénouement trop démonstratif et inutilement gore. Précisément ce que dénonce Daryl Gregory quand il pointe le fait que l'horreur se vide de sa substance en sombrant dans la surenchère. Si les auteurs avaient usé d'une ellipse et enchaîné sur la toute dernière image du film, l'effet aurait été saisissant et plus ambigu. Au lieu de ça, donc, ils ont préféré épater la galerie, contredisant tout ce qu'ils avaient si bien écrit et mis en scène avant, surtout pour une histoire qui se passe dans les années 70 et convoque les fantômes de tueurs en série célèbres, des rites sataniques, bref la fin de l'âge de l'innocence pour l'Amérique.

On retiendra donc plutôt le dispositif original, la sobriété de la réalisation, et la qualité de l'interprétation, David Dastmalchian en tête, tout à fait bluffant en animateur à la dérive, dépassé par ce qu'il a produit. Laura Gordon est également excellente dans la peau de la parapsychologue et Ingrid Torelli est flippante à souhait dans le rôle de Lily.

Late Night with the Devil vous fera considérer autrement les talk shows en soirée de la télé US (avec Jimmy Fallon, Jimmy Kimmel, Stephen Colbert...). Et ne vouez pas aux gémonies ce film inabouti mais inventif.