dimanche 29 septembre 2024

MUGSHOTS #3 (of 4) (Jordan Thomas / Chris Matthews)


John apprend que sa nièce Gracy, toujours portée disparue, avait été voir son grand-père en prison et ce dernier a révélé à la mère de la jeune fille qu'elle était enceinte. Puis une amie de Gracy confirme que le père de l'enfant est Ian Woods, le fils du caïd local Harry Woods. Se pourrait-il que Gracy soit retenue dans l'hôtel de passe où Harry Woods fasse travailler les filles que lui a vendu le trafiquant albanais Adnan ? En voulant le vérifier, John va déclencher un effet domino dramatique...
 

Pour son pénultième épisode, la mini-série Mugshots de Jordan Thomas densifie encore davantage son propos. La situation devient très tendue, non seulement pour John, toujours occupé à chercher sa nièce, mais également pour son ennemi juré, Harry Woods, et son partenaire/concurrent albanais, Adnan.


Le scénario est magistralement construit car jamais le lecteur n'est perdu entre l'intrigue principale (l'enquête de John à la recherche de Gracy) et les sous-intrigues (la concurrence entre Harry Woods et Adnan, la corruption de la police locale). 
 

Alors, certes, l'auteur profite du format particulier de son histoire, avec une pagination augmentée (50 pages) et une périodicité différente (bimestrielle) qui lui permettent de jongler avec tous ces éléments tout en ayant le temps et la place pour le faire. Néanmoins, c'est exemplaire dans la conduite du récit, la clarté de la narration.


A un numéro de la fin, Jordan Thomas met un coup de pression sur absolument tous ses protagonistes. Le lecteur le ressent de manière très efficace et, plus étonnant, souvent par la marge. Par exemple, dans cet épisode, un événement va se produire qui va sérieusement compliquer les relations déjà équivoques entre Harry Woods et Adnan.


La manière dont le scénariste le met en scène est très habile parce que, dans un premier temps, le lecteur n'en fait pas grand-cas, tout est traité comme un simple incident, impliquant des seconds rôles. Puis, progressivement, cela prend une ampleur inattendue, obligeant les deux parties à durcir leurs rapports. En l'occurrence, des sbires de Harry Woods draguent deux filles dans un bar lorsqu'ils sont interrompues par des hommes de main de Adnan.

Le ton monte rapidement entre les deux camps puis cela s'éteint aussi vite. On se dit alors que ce n'est qu'une péripétie. Sauf que, très vite, un des sbires de Woods est tué, poignardé, par un des hommes de Adnan. Le cadavre est découvert par une des filles qu'ils draguaient tous les deux qui avertit la police. La nouvelle remonte vite aux états-majors des malfrats et échauffe les esprits. Harry interprète ça comme une agression directe. Adnan comme une faute d'un de ses hommes.

L'autre situation, équivalente dans son montage et ses répercussions, concerne John qui pense que sa nièce est retenue dans la maison de passe des filles que Adnan a vendues à Harry. Il n'a aucune certitude à ce sujet mais pour en avoir le coeur net, il n'a pas d'autre choix que de frapper un grand coup. Il obtient de son amie Stevie, qui a un commissaire pour amant, qu'une descente de police ait lieu dans cette maison. Mais c'est un échec : Gracy n'est pas là - ou si elle y a été, elle a fui avec d'autres filles durant l'opération.

Seulement, John est vu par des albanais durant cette descente. Et dès lors ses amis deviennent des cibles. Tout est alors en place pour le final qui paraîtra en Novembre. Entre Woods et Adnan, avec John et Gracy au milieu, tout ça ressemble à un baril de poudre prêt à exploser. Jordan Thomas a réussi à faire monter la sauce de manière à la fois subtile et spectaculaire avec ce qui ressemblait initialement à un faits divers mais qui s'est complexifié grâce au contexte (les affaires louches de Woods avec les albanais, le vieux différend entre Woods et John...).

Le dessin de Chris Matthews joue, a contrario de l'intrigue, sur la simplicité. C'est le signe que le projet a été bien conçu parce que, ainsi, la mise en images a l'intelligence de ne pas en rajouter sur l'histoire. On pourrait presque dire que pour une histoire riche il faut un graphisme simple alors que des illustrations détaillées servent mieux un récit sobre. C'est une question d'équilibre dans la lecture : il faut toujours veiller à ce qui compose une bande dessinée (le texte et l'image) soient complémentaires et pas en concurrence.

Si un dessinateur surcharge d'informations visuelles une histoire déjà touffue, le lecteur éprouvera un sentiment de surcharge. Ce n'est pas agréable parce qu'il passera autant de temps à décrypter ce qui se raconte de comment c'est mis en scène. Par contre, si vous dessinez simplement une histoire touffue, c'est comme si l'artiste vous prenait par la main pour évoluer au milieu d'une abondante masse d'infos narratives.

C'est ce que fait ici Chris Matthews : il guide le lecteur par une ligne claire et une narration fluide à travers un nombre important de personnages, pris dans une toile dense, et subissant ou provoquant les événements. Les émotions des personnages sont plus facilement perceptibles car le dessin ne surenchérit pas sur l'intrigue : il la sert. Et la priorité d'un dessinateur, quel que soit son style, c'est toujours de servir l'intrigue. Il n'en est pas le vassal, mais l'éclaireur.

Vivement la suite et fin de ce excellent polar dont la qualité essentielle est sa subtilité et son imprévisibilité.

vendredi 27 septembre 2024

THE MAGIC ORDER 5 #1 (of 6) (Mark Millar / Matteo Buffagni)


Arizona. Carly Summers est violemment agressée par un homme qui, ensuite, enlève son enfant. Huit années passent au cours desquelles elle se remet difficilement puis refonde une famille. Son agresseur resurgit, la brutalise à nouveau, et kidnappe son enfant. Une de ses amies, infirmière, la met alors en contact avec Cordelia Moonstone, chef de l'Ordre Magique...


Tout d'abord, comme c'est la première fois que je vais écrire sur cette série dans ce blog, si vous désirez lire les critiques que j'ai rédigées sur les quatre premiers volumes et les 24 premiers épisodes, je vous laisse un lien à cet effet : The Magic Order .


C'est aussi la première fois que je vais parler de Mark Millar ici. Le personnage est controversé et je ne vais pas être son avocat inconditionnel. Simplement, j'ai de la considération pour son travail et sa réussite, c'est certainement l'auteur qui a le mieux réussi à passer du work for hire pour DC et Marvel au creator-owned en vendant son label à Netflix puis en passant d'Image à Dark Horse pour publier ses comics.


Après, Mark Millar, en tant que personne, ne m'inspire pas (plus) une sympathie débordante (il suffit pour ça de lire ses posts sur les réseaux sociaux pour constater qu'il a des avis parfois insensés sur la politique notamment). Mais je n'ai rien contre son côté bateleur qui survend chacune de ses productions : je trouve ça plutôt amusant et le succès de ses livres donnent raison à sa méthode de marketing.


Mais et The Magic Order dans tout ça ? Même si pour beaucoup de fans (et de lecteurs en général), Jupiter's Legacy serait son grand oeuvre, le nombre de volumes et donc d'épisodes consacrés à cette série en font incontestablement son titre fétiche (avec Kick-Ass et ses spin-off). A chaque fois Millar a su très bien s'entourer (Olivier Coipel, Stuart Immonen, Gigi Cavenago, Dike Ruan) et sa saga n'a guère connu de creux (même si le précédent volume était sans doute le plus faible).

Ce cinquième acte sera, l'a affirmé le scénariste, le dernier et d'ailleurs, le sous-titre est clair : The Death of Cordelia Moonstone. Cette fille et soeur de magiciens a été au centre de la série depuis le départ et il semble bien d'ailleurs que ce qu'elle a fait dans le tout premier tome sera la cause de sa fin (elle avait alors utilisé un sortilège puissant mais maudit, que tous les membres de sa famille et une bonne partie de ses alliés ont payé de leur mort).

Même si ce n'est pas clairement précisé, il me semble bien que ce volume 5 débute quelques bonnes années après la fin des événements du précédent. En tout cas, Millar joue sur cette idée en entamant le récit par un flashback centré sur Carly Summers, une femme victime par deux fois du même individu qui l'a brutalisé et enlevé ses deux enfants à huit ans d'intervalle. Hospitalisée, traumatisée (on le serait à moins), elle peut néanmoins compter sur le soutien de son amie infirmière Ashley qui va la présenter à Cordelia Moonstone.

Cette dernière, comme il y est fait allusion plus loin, a perdu de sa superbe, elle est décrite comme "vulnérable" et sa tête est mise à prix par des sorciers qui lui en veulent d'avoir supprimé Madame Albany, une puissante et maléfique magicienne. L'Ordre Magique en tant que tel, autrefois puissante congrégation de mages, semble ne plus exister que de manière symbolique puisque Cordelia n'est accompagnée en mission que par Gator Lloyd. Mais justement son enquête va prendre un tour très inattendu et déstabilisant...

En dire plus, au moins pour l'instant, serait criminel. Mais il faut reconnaître à Millar un certain génie pour imaginer des twists narratifs perturbant le lecteur suffisamment pour que lui aussi soit dans le même état de confusion que l'héroïne. Et aussi pour inventer des méchants vraiment retors et violents. L'agresseur de Carly Summers fiche vraiment la frousse et le pire, c'est qu'il ne semble même pas le pire à attendre de régler son compte à Cordelia Moonstone !

Après donc 24 épisodes, The Magic Order a su conserver sa fraîcheur et son intensité, ce qui n'est pas rien, surtout pour une série du Millarworld, où le scénariste multiplie les minis et a même organisé son propre event récemment avec Big Game (dans lequel les magiciens tenaient un rôle certes secondaires mais capital dans la résolution de l'intrigue).

Ce que peut remarquer le fan de Millar aussi, c'est que le temps des débauchages de dessinateurs stars chez Marvel et DC semble marquer le pas. Bien sûr il a réussi à emprunter Pepe Larraz pour Big Game, mais le volume actuel de Prodigy est mis en images par Michele Bandini (pas de quoi tomber à la renverse), la suite de Night Club est encore assurée graphiquement par Juanan Ramirez (là aussi, rien d'extraordinaire) et la réunion de Frank Quitely, Travis Charest, Olivier Coipel, Matteo Scalera, Karl Kerschl pour The Ambassadors a rétrospectivement des allures de baroud d'honneur.

Mais ça ne signifie absolument pas que Matteo Buffagni, appelé à succéder à Coipel, Immonen, Cavenago et Ruan, est un petit talent. Ce serait même plutôt le contraire. L'artiste italien n'a jamais été utilisé à sa juste mesure par Marvel et Millar a su, lui, deviner son potentiel et n'a pas hésité à rattraper le temps perdu en lui confiant le deuxième tome de Prodigy puis un épisode de The Ambassadors, puis donc la fin de The Magic Order.

Comme je suis un très grand fan de Buffagni, le voir à l'oeuvre régulièrement le ravit - d'autant plus que la prestation de Dike Ruan sur le volume 4 m'avait déçu. Là, les planches sont tout bonnement superbes, avec des décors ouvragés, des personnages bien campés, un découpage fluide et percutant à la fois. Alors, oui, ce n'est pas un vedette comme Romita Jr (qui va retravailler avec Millar en 2025), Capullo, Immonen (à quand la suite de The Empress, bon sang ?!) et j'en passe, mais Buffagni est vraiment un très grand qui mérite plus de reconnaissance et je remercie Millar de braquer les projecteurs sur lui.

Tout ça, donc, pour confirmer que, oui, ce final de The Magic Order démarre sur les chapeaux de roues. C'est vraiment ma série Millarworld préférée et je la regrette déjà. Tout en savourant quand même son retour.

ULTIMATE SPIDER-MAN #9 (Jonathan Hickman / Marco Checchetto)


Tandis que Ben Parker et J. J. Jameson se plaignent auprès de Mary Jane que leur journal doit continuer de mettre en "une" les exploits de Spider-Man pour accrocher leurs lecteurs, Peter et Harry Osborn patrouillent en ville lorsqu'ils sont attaqués par Black Cat...


Alors qu'on sait qu'un n°2 de Ultimate Universe (sous-titré One Year In) se répare pour Décembre prochain (avec Deniz Camps et Jonas Scharf aux commandes) et qui mettra en avant les vilains acolytes du Créateur (deux mois avant son retour), Jonathan Hickman continue de développer à son allure les aventures de Spider-Man.


Ce nouvel épisode joue comme d'habitude sur un faux rythme tranquille mais s'avère riche en infos. En fait, la narration mise sur une accumulation de scènes brèves comme autant de moments forts à retenir pour le futur. Au lecteur d'en faire la synthèse et d'essayer d'imaginer ce qui va arriver le mois prochain. Cela peut être frustrant, mais si on accepte les conditions posées par l'auteur, c'est un régal.


Ce qui surprend le plus en vérité, c'est à quel point, dans cette série, Hickman prend à rebours ses fans, ou du moins ceux qui pensent tout connaître de sa manière d'écrire, de ses marottes. En effet, pour beaucoup, la majorité, Hickman, c'est quoi ? L'homme des comics high concepts, des sagas ambitieuses, à qui on reproche volontiers de ne pas s'intéresser beaucoup à la caractérisation des personnages au profit de l'intrigue en général.


Cette réputation n'est pas infondée quand on cite, de mémoire, ses oeuvres les plus mémorables, qu'il s'agisse de ses travaux indépendants (East of West) ou chez Marvel (ses runs sur Fantastic Four, Avengers, son event Secret Wars). Mais déjà, récemment, avec G.O.D.S. (dont le titre pourtant annonçait un récit d'envergure, ce qu'il était mais pas que...) ou Decorum, ces clichés ne tenaient plus vraiment, notamment par l'introduction de touches humoristiques jusque-là absentes de ses histoires.

Dans Ultimate Spider-Man, la mue est encore plus prononcée. Ce qui ne signifie pas que Hickman a renoncer à des récits amples, mais dans ce cas précis, il s'abstient de toute grandiloquence en rendant à Spider-Man sa dimension plus modeste, celle d'un super-héros malgré lui, pris dans les rouages de quelque chose qui le dépasse (tandis que Harry Osborn est son contrepoint, plus conscient des enjeux).

Souvent, les épisodes, comme c'est le cas ici, débutent par une scène intimiste : cette fois, Jameson et Ben Parker se lamentent que le succès de leur journal repose surtout sur les "unes" consacrées à Spider-Man. Mary Jane leur explique que ce ne sont que des accroches pour ferrer les lecteurs qui, une fois fidélisés, pourront s'investir dans des reportages et des enquêtes comme les deux vétérans le souhaitent avec les documents qu'ils ont réunis sur Wilson Fisk.

Puis, passé ce prologue, Hickman peut se concentrer sur Spider-Man. Il s'amuse d'abord avec ce jeu des différences entre le tisseur de l'univers 616 et celui de sa série. Cette fois, lors d'un échange avec Otto Octavius qui a travaillé à un moyen de sécuriser leurs costumes pour que Tony Stark ne puisse plus les pirater, on voit apparaître la Spider-Armor comme celle que porta Peter Parker dans l'event Civil War quand il se rangea aux côtés d'Iron Man. Sauf que, ici, il refuse de la porter.

On peut trouver ce genre de clins d'oeil un peu superficiels et superflus. Mais c'est un des principes moteurs de l'univers Ultimate depuis toujours que de pointer ce qui diverge entre ce monde et celui de l'univers classique. Personnellement, ça ne me gène pas, ça n'occupe pas une place exagérée, et ça souligne les variations sur le thème sans freiner l'intrigue. 

Dans sa dernière partie, Spider-Man et le Bouffon Vert font face au premier des agents de Fisk lancé à leurs trousses. Le combat en lui-même est très bref, presque expédié. C'est dommage quand on dispose d'un dessinateur aussi doué pour l'exercice que Marco Checchetto de ne pas lui donner des scènes d'action plus fournies. Mais peut-être est-ce aussi une manière de monter doucement en puissance avant d'autres duels plus pimentés.

Non, ce qui est plus intéressant, ce sont les conséquences de ce combat. Et, là, sans en dire trop, Hickman appuie de manière plus évidente sur de futures tensions entre Peter et Harry sur les méthodes à appliquer pour se battre. Le scénariste met dans la bouche de Harry des arguments recevables, ce qui est troublant. On sent aussi chez Peter monter un certain idéalisme mais freiné aussi par l'appréhension de se brouiller avec Harry, peut-être même par la peur de l'affronter. Est-ce que Hickman prépare le terrain pour un antagonisme entre les deux partenaires ? A suivre.

Est-ce que cet épisode suffit à contenter le fan ? Sans doute pas. Mais il y a suffisamment de matière pour cogiter. Et comme tout l'univers Ultimate est réglé sur le compte à rebours du retour du Créateur (après quoi, il faudra certainement s'attendre à de vrais et grands bouleversements, et peut-être des évolutions drastiques dans les séries, voire la parution de nouveaux titres), il est certain que ce qu'on n'a pas dans un numéro, on l'aura dans un prochain.

jeudi 26 septembre 2024

HELEN OF WYNDHORN #5 (of 6) (Tom King / Bilquis Evely)


Son grand-père refusant qu'elle le suive encore dans l'Autre Monde, Helen se remet à boire. Puis elle décide de se passer de la permission de Barnabas. Suivie par Lilith, elle paie la passeuse pour retourner sur les lieux de ses aventures mais essuie un refus. Qu'elle n'accepte pas et qui la pousse à commettre un geste lourd de conséquences...


Par quoi je commence ? La mauvaise nouvelle d'abord : il va falloir attendre Novembre pour lire le sixième et dernier épisode de Helen of Wyndhorn. C'est sans doute le prix à payer en contrepartie de la parution de deux épisodes en deux semaines d'affilée.


Mais c'est le seul, et maigre, reproche qu'on adressera à la série de Tom King et Bilquis Evely. On a attendu trois mois entre les n° 3 et 4 et là, de manière totalement inattendue (au point que je peinais à croire aux dates de sortie des n° 4 et 5), on a droit à deux épisodes de suite. Voilà sans doute la raison pour laquelle de Juin à Septembre on n'avait rien eu à lire.


Pour tout vous dire, je suis presque désarmé par la proximité temporelle entre ces deux derniers épisodes. Les comics jouent sur la frustration, les fans ont rendez-vous une fois par mois pour avoir leur dose, et quand la lecture est bonne, il faut bien ça pour digérer ce qui a été raconté, le savourer, et recevoir, sereinement, la suite.
 

Alors, évidemment, quand une merveilleuse bande dessinée comme Helen of Wyndhorn enchaîne les chapitres aussi vite, on est désarçonné. On a à peine eu le temps d'assimiler le n°4 que déjà le n°5 est là. Mais je ne me plains pas, hein. C'est super.

Non, c'est bien plus que ça. Parce que ce pénultième épisode annonce un dénouement prometteur. Au fond, que raconte Helen of Wyndhorn ? C'est d'abord une mini-série sur la réalité qui rattrape la fiction, avec cette histoire d'une jeune fille qui découvre que les romans fantastiques de son père s'inspiraient des aventures bien réelles de son père à lui dans des contrés extraordinaires, peuplées de créatures ahurissantes, de décors surnaturels.

C'est ensuite et surtout une histoire de passage et de passation. En vérité, c'est assez évident arrivé à ce point du récit, tout se passe dans un entre-deux. Helen Cole est une jeune fille qui va devenir une jeune femme, parce que les circonstances l'y obligent - avec le suicide de son père, son arrivée chez son grand-père. Puis elle apprend la vérité sur les histoires de son père, ses romans, et par-là même sur son grand-père, un aventurier, un guerrier.

Ce motif qui se dévoile au fil des épisodes, celui qui voit le passage de l'adolescence à l'âge adulte, d'un monde à un autre, de la réalité à la fantaisie, c'est le thème même de la série. Quel que soit l'angle sous lequel vous abordez et appréciez cette série, il est partout question de passage. Et quand on passe d'un stade à un autre, d'un état à l'autre, d'un monde à un autre, il y a forcément ce qu'on laisse derrière soi.

On ne grandit pas en gardant toute son enfance et son adolescence en soi : on mûrit, on oublie aussi parfois, on abandonne certaines choses - en premier lieu une forme d'innocence, de candeur. Dans le cas de Helen, cet apprentissage est rude : son père, C.K. Cole,, se suicide et la laisse seule, elle arrive chez un grand-père qu'elle ne connaît pas et qui ne la ménage jamais, puis elle s'entraîne pour devenir sa compagne d'aventures, puis il refuse subitement qu'elle le suive encore.

La frustration, la colère submerge Helen. Alors elle décide de forcer la décision et commet un acte terrible, puis affronte le courroux de Barnabas. C'est un moment de vérité entre le grand-père et sa petite-fille qui lui lance au visage des mots terribles. Infondés ? Peut-être pas. Mais elle ne retient pas ses coups, et ce n'est pas seulement parce qu'elle est contrariée.

Tom King décide alors de mettre en avant la narratrice de sa série, Lilith Appleton, la gouvernante. Elle aussi va avoir un échange intense avec Barnabas Cole, dans une scène épique où le spectaculaire se mêle à l'intime. Là encore, c'est un passage : Lilith, si passive, si réservée, agit, tandis que Barnabas, par deux fois dans cet épisode, est mis dos au mur. 

Tous ces passages sont encore mis en images somptueusement par Bilquis Evely. Voilà une artiste admirable. Sa constance dans l'excellence ne cesse d'émerveiller. On sent le travail sur cet ouvrage comme c'était déjà le cas sur Supergirl : Woman of Tomorrow. Ce n'est seulement le soin apporté aux détails qui frappe même si c'est indéniablement impressionnant et qu'on peut relire chaque épisode deux fois d'affilée pour contempler chaque case.

Non, ce qui frappe davantage, c'est que, même si son dessin est incroyablement ouvragé, il respire quand même. Bilquis Evely a cette qualité qu'ont peut de dessinateurs avec un style aussi riche, aussi foisonnant : elle ne sombre jamais dans la surcharge, la surenchère. Son imagination visuelle est très dense, mais le lecteur n'est jamais étouffé : il ressent la fluidité dans l'effort, le lecteur n'est jamais stoppé par le besoin de décrypter ce que son regard lit. C'est un équilibre qui permet aussi à la colorisation d'exister non pas simplement comme un accompagnement mais avec assez d'espace pour valoriser le dessin. Et Matheus Lopes réussit lui aussi le prodige de ne pas en rajouter inutilement : le trait d'Evely et sa palette à lui combinent avec une harmonie enchanteresse.

Selon toute vraisemblance, Helen of Wyndhorn devrait être traduit chez Delcourt en 2025 (même se cet éditeur n'a pas encore communiqué là-dessus, mais étant donné que c'est là qu'on trouve beaucoup de séries Dark Horse, ça me paraît le plus évident). Si vous ne voulez pas attendre, je vous rappelle que le trade paperback sera lui disponible dès Décembre, juste à temps pour Noël (de quoi vous faire une beau cadeau ou en faire à quelqu'un que vous appréciez).

mardi 24 septembre 2024

SES TROIS FILLES (Azazel Jacobs, 2024)


Trois soeurs, Rachel, Katie et Christina, se réunissent dans l'appartement de leur père, Vincent, à New York où il finit ses jours en soins palliatifs. Un médecin, Angel, leur explique qu'il n'en a plus longtemps et qu'une infirmière, Mirabella, viendra chaque nuit pour les soulager. Mais des tensions surgissent très vite entre Katie, l'aînée, et Rachel, la cadette, qui passe son temps à fumer de la marijuana pour se détendre, ce que sa soeur juge irrespectueux même si elle vit ici depuis toujours avec leur père.


Par ailleurs Katie reproche à Rachel ne ne pas avoir fait signer à leur père, quand il était encore suffisamment lucide un papier exigeant de ne pas le réanimer. Christina cherche à apaiser ses deux soeurs en restant le plus souvent au chevet de Vincent dans la journée. Rachel va fumer dehors pendant que Katie est pendue à son portable pour veiller à ce que sa fille adolescente, Tracy, obéisse à ses injonctions.
 

La situation s'envenime encore quand Rachel invite son petit ami, Benjy, et que celui-ci, frustré de voir comment ses soeurs la déconsidèrent alors qu'elle s'est sacrifiée pour leur père, les confronte. C'en est trop pour Katie qui décide de plier bagage et de ne revenir qu'une fois son père mort. Mais Christina impose une réunion de famille pour déballer tout ce qu'elles ont sur le coeur...
  

Il y a une certaine grâce dans ce film mis en ligne Vendredi dernier, 20 Septembre, sur Netflix. Parce qu'il n'est pas aisé de traiter d'un pareil sujet (la mort d'un parent) sans sombrer dans le pathos. Azazel Jacobs a écrit un script et l'a réalisé avec un talent remarquable, évitant tous les écueils, même si le résultat n'est pas, cinématographiquement parlant, pas parfait.


Expédions tout de suite ce qui m'a le moins accroché. His Three Daughters (en vo) dure 100', et c'est tout de même un peu long. L'action se déroule principalement dans l'appartement, avec quelques sorties en bas de l'immeuble où il se trouve, mais c'est tout de même assez étouffant et prétexte à ce que la situation devienne rapidement intenable, entre les disputes de Katie et Rachel, les appels au calme de Christina et le bip-bip des appareils provenant de la chambre du père.


Par ailleurs, la distribution, si elle est composée essentiellement de trois actrices géniales, manque d'audace, en particulier concernant le rôle donnée à Natasha Lyonne. Sa voix éraillée, son look négligée, son personnage en rupture avec les deux autres femmes, a quelque chose de trop évident, et j'aurai aimé que Jacobs pense à elle pour une partition moins attendue, surtout après Poupée Russe et Poker Face où elle était déjà cette outsider.


Maintenant passons aux bons points. Les deux autres actrices, en l'occurrence Carrie Coon et Elizabeth Olsen, sont magistrales. On n'en attendait pas moins d'elles, surtout de la part de Coon, qui est une interprète tellement sous-estimée me semble-t-il, malgré ses performances dans The Leftovers ou Fargo et à qui le grand écran ne propose que le revival de Ghostbusters.

Olsen est remarquable dans le rôle le plus ingrat car son personnage est plus effacé, moins extériorisé que les deux autres. Voilà une comédienne sensationnelle de sensibilité et de justesse mais qui est également, à mes yeux, sous-estimée parce que, voyez-vous, elle a joué dans des films Marvel et que (comme l'a encore fait justement remarquer Sebastian Stan récemment) c'est tellement pratique de penser que les gens qui jouent des super-héros sont des comédiens de seconde zone, qu'ils acceptent ce genre de films uniquement pour le cachet qui va avec. Evidemment, quand en plus de vieux grincheux comme Scorsese affirment que cela tient plus du parc d'attractions que du "vrai" cinéma, les acteurs n'ont pas la carte.

N'empêche, quand on voit ce que produisent Lyonne, Coon et Olsen ici, on ne voit que du talent, une finesse de jeu incroyable, l'incarnation de trois femmes admirablement écrites et interprétées. Point barre.

La tonalité du film est curieuse. On pourrait s'attendre à quelque chose de complaisamment plombé, mais il n'en est rien. En vérité, il ne s'agit pas d'un film sur l'attente de la fin d'un homme, d'un père, mais sur ce que révèle une telle situation pour ceux (ou plutôt celles) qui la traversent. Katie est une femme en colère : elle en veut à Rachel pour des sottises, en fait elle s'en veut à elle-même et à son mari qui lui laisse jouer le rôle de la méchante mère d'une ado rebelle (comme tous les ados) et elle décharge ça sur sa soeur cadette, de façon souvent mesquine (le fait de lui rappeler sans cesse que l'appartement de leur père lui reviendra et que c'est une bonne affaire dans le quartier vu ses moyens financiers).

Rachel paraît au début se résumer à une espèce de paumée assez pathétique, immature au point qu'elle refuse d'aller veiller son père dans sa chambre. Puis, progressivement, subtilement, le film montre qu'en fait elle a été là pour lui depuis le début de sa maladie, elle l'a aidé dans les moments les plus ingrats. Surtout on découvre qu'elle est la demi-soeur de Katie et Christina puisque sa mère était la deuxième femme de leur père et que ce dernier l'a adoptée comme sa propre fille biologique. Et bien entendu, cela jette un éclairage détonnant sur con attitude : si elle fume de la marijuana et refuse de retourner dans cette chambre, ce n'est pas par lâcheté, mais parce qu'elle en a bavé et en bave encore, notamment en raison du comportement de Katie.

Christina est donc la soeur discrète et cool du lot. Elle fait du yoga et il est fait allusion au fait qu'elle était une fan de Grateful Dead avant de fonder une famille puis de s'exiler avec mari et enfant sur la Côte Ouest. A moins qu'elle n'ait fui cette sororité conflictuelle, ce père avec lequel elle a si peu partagé car elle était la benjamine, que sa mère est morte quand elle avait seulement quatre ans, que Katie et Rachel étaient plus âgées qu'elle. Elle cherche constamment à arrondir les angles, à s'interposer entre ses deux soeurs, à fuir le conflit. Jusqu'à ce que ce ne soit plus possible et qu'elle lâche qu'elles les détestent toutes les deux pour leur égocentrisme, leurs engueulades déplacées au moment où leur père se meurt (une scène fulgurante). C'est aussi elle qui impose une réunion pour que chacune déballe ce qu'elle a sur le coeur, une épreuve, mais salutaire, qui fera tout basculer.

En définitive, Ses Trois Filles parlent non pas de la mort ou du deuil, mais de cette période rarement abordée, avant cela. Ces jours où on sait que la fin approche, inéluctable, définitive, et qu'on ignore absolument, complètement à quel point elle va nous impacter, comment on va la recevoir. Tout le monde peut s'identifier à ces trois soeurs car tout le monde vivra ça.  

Une note brève et personnelle : le jour où mon père est mort, j'étais seul à la maison avec ma soeur à regarder la télé. Il avait un cancer des reins et avait été reconduit à l'hôpital sept jours avant pour des difficultés respiratoires. Au fond, je crois bien que tous, ma mère, ma soeur, moi, savions qu'il ne reviendrait pas cette fois. Et puis ma mère est arrivée, avec mon oncle et sa femme, et sans vraiment le dire, nous avons compris, ma soeur et moi, que c'était fini. Ma soeur a fondu en larmes. Moi, j'ai été sonné, je me souviens précisément avoir eu le souffle coupé comme si j'avais reçu un coup de poing à l'estomac. Mais les mois, les semaines, les jours précédant ce jour, j'en conserve un souvenir vague, comme la traversée d'un paysage dans la brume, quelque chose de cotonneux, triste et doux à la fois.

Dans ce film, on voit bien, c'est très bien écrit, très bien filmé, très bien joué, comment cette période affecte diversement ces trois soeurs. Le temps se dilate, les perceptions sont à la fois plus aiguisées et confuses, on a ce sentiment de flotter et en même temps d'appréhender. D'ailleurs, malgré leurs prises de bec, leurs silences lourds de ressentiments, de non-dits, elles finissent par se retrouver dans le salon mais en laissant la porte de la chambre du père entrouverte pour entendre le son des appareils qui indiquent qu'il est encore parmi elles.

C'est cela, le fait d'avoir su saisir ces instants en suspens, entre peur, colère, tristesse, qui fait de Ses Trois Filles une oeuvre précieuse.

lundi 23 septembre 2024

HELEN OF WYNDHORN #4 (of 6) (Tom King / Bilquis Evely)


Encore toute excitée par son voyage dans l'Autre Monde avec son grand-père, Helen demande à ce dernier de faire d'elle une guerrière de sa trempe. Il confie son entraînement à Joseph, le majordome, au grand désespoir de Lilith Appleton, la gouvernante. Après un an de préparation, Helen est fin prête à repartir...


Le dernier numéro de Helen of Wyndhorn datait de Juin dernier et il a donc fallu s'armer de patience pour lire la suite. Mais, bonne nouvelle, la publication de la mini-série de Tom King et Bilquis Evely semble repartir de plus belle belle et devrait s'achever en Novembre prochain. Le recueil en vo est même sollicitée par Dark Horse pour Décembre (de quoi faire un beau cadeau).
 

Pourtant, malgré ce retard, on replonge dans cette histoire sans aucune difficulté. L'écriture de King permet ce tour de force, le lecteur n'est pas perdu, n'a rien oublié : c'est tout dire de la puissance de cette fiction qui a réussi l'exploit de se faire une place à part dans nos têtes. Et surtout, de manière inattendue, on se rend compte que l'attente de ce numéro correspond à celle de son héroïne...


En effet, après avoir découvert ce qu'elle appelle l'Autre Monde avec son grand-père, Helen n'a plus qu'une envie : y retourner. Qu'importe les dangers, qu'importe les lamentations de sa gouvernante, la jeune femme a goûté au grand frisson, a découvert que ce qu'écrivait son père, C.K. Cole, dans ses romans, existe et elle en redemande.


Surprise : Barnabas ne s'y oppose pas - au contraire, il accepte que Joseph, son majordome (dont les compétences vont bien au-delà de cette fonction) entraîne sa petite-fille à devenir une guerrière aguerrie.

Le premier tiers de l'épisode se consacre donc à cette préparation. La voix-off, si chère à Tom King, s'avère très utile dans la mesure où elle synthétise rien moins qu'une année en quelques planches tandis que les dessins, toujours magnifiques (et encore, le qualificatif est en-deçà de ce qu'on éprouve en tournant les pages), de Bilquis Evely embrassent cette relation elliptique des faits pour n'en montrer que les aspects les plus spectaculaires. Les couleurs de Mat Lopes sont également somptueuses, encore une fois.

Le deuxième acte est encore plus marqué à cet égard : on est pratiquement dans le domaine du récit illustré, plus de l'art séquentiel. Des nouveaux périples dans l'Autre Monde, on ne voit que des fragments, ponctués par les retours et les retrouvailles entre Helen et Lilith Appleton. Celle-ci retranscrit l'exaltation de sa protégée mais aussi ses craintes à son sujet, car les descriptions de l'Autre Monde et de ses créatures, de ses soirées à boire, de ses combats, sont aussi affligeantes pour la gouvernantes que terrifiantes.

En définitive, dans cette partie, le lecteur épouse le point de vue de Lilith car il comprend que Helen est à peine une adulte jetée dans un monde plein de dangers, suivant un grand-père qui, lui, a l'expérience de ce terrain et fait confiance à l'entraînement qu'a prodigué son majordome à sa petite-fille. Surtout, on sait que c'est une fuite en avant pour Helen qui, depuis la mort de son père, cherche à échapper au drame qui l'a frappée, sans se soucier de savoir si le chemin qu'elle emprunte est risqué.

Puis le dernier acte scelle le drame. Helen revient d'un voyage à l'agonie. Barnabas refuse de la confier à un médecin et s'en remet une nouvelle fois à Joseph. Helen se remet, lentement, mais va subir une terrible désillusion au terme de son rétablissement...

On l'aura compris, c'est une initiation express et brutale que suit Helen dans ce numéro. On commence par la joie, on continue dans l'affirmation, et on termine par un désaveu, cruel, injuste. Mais peut-être aussi salutaire pour sa survie. Surtout la figure de Barnabas est toujours aussi fuyante : il a recueilli cet enfant sans plaisir, puis lui a fait découvrir un monde merveilleux et sauvage, il a accepté qu'elle devienne quasiment son égal... Que veut-il au fond ? Faire de sa petite-fille ce que son fils n'a pas été ? La tester ? Ou se rend-t-il compte de son erreur ?

Le récit a une sorte de deuxième couche dont je n'ai pas parlé jusqu'à présent : à chaque début et fin d'épisode, on est de nos jours, donc bien des années après ce qu'a vécu Helen, et on assiste à un autre voyage, celui de documents ayant appartenu à C.K. Cole (manuscrits, ouvrages, bandes magnétiques contenant des enregistrements rares et précieux). King suggère que tout ce matériel constitue des preuves que ce que racontait le romancier était en fait authentique. Mais il ne fait que le suggérer. King appuie davantage sur le fait que ces documents ont de la valeur, pour des collectionneurs, des curieux, des geeks...

Nul doute qu'à la fin, ces deux époques vont se rejoindre et que le véritable propos de la mini-série se révélera. Peut-être sera-ce sous la forme d'un commentaire méta-textuel (la fiction comme prolongement de la réalité ?) ? Ou bien comme un témoignage sur la crédibilité de l'histoire de Helen (et si c'était en fait la dernière histoire de C.K. Cole, imaginant sa fille en héroïne) ? Mais ce qui est d'ores et déjà certain, c'est que Helen of Wyndhorn n'est pas qu'une histoire située dans le passé, dans le registre initiatique et fantasy. Il y a plus que ça et c'est aussi ce qui intrigue.

Je disais plus haut que Bilquis Evely accomplit encore une fois un travail somptueux, tout en soulignant que c'était en-dessous de la vérité. Que la série ait pris du retard, c'est alors presque normal car on ne peut réaliser des planches comme les siennes en en produisant quasiment une trentaine chaque mois. Evely travaille à l'ancienne, au crayon et à l'encre, c'est déjà particulier à une époque où pratiquement tous les artistes utilisent des tablettes et des fichiers d'aide. Mais avec ce degré de détails, des images aussi ouvragées, on touche à quelque chose qui n'est clairement pas de l'ordre de la production traditionnelle des comics.

Certains fans de comics se plaignent, ou en tout cas déplorent que certains éditeurs, pour attirer des lecteurs de franco-belge, fassent désormais tout leur possible pour éditer des albums qui ne soient pas rangés dans les rayons dévolus aux super-héros. Mais Helen of Wyndhorn n'appartient de toute façon pas au rayon super-héros et je ne crois pas qu'il faille se plaindre de cette compartimentalisation : si les les fans ne sont pas curieux de ce que des auteurs américains, venus des super-héros, font à côté, alors tant pis pour eux. 

Franchement, ça ne veut rien dire d'opposer de beaux albums pour des récits non super-héroïques et le reste de la production traditionnelle des Big Two. Alors quoi, ça voudrait dire que Tom King est plus sexy quand il écrit Batman ou Wonder Woman ? Ou que Bilquis Evely est moins intéressante avec Helen of Wyndhorn qu'avec Supergirl : Woman of Tomorrow ? Moi, j'espère que les lecteurs de franco-belges qui découvriront King et Evely avec Helen of Wyndhorn voudront acheter Supergirl : Woman of Tomorrow et vice-versa. Si les éditeurs français rusent pour ça, alors je dis : oui. 

Bon, maintenant, croisons les doigts pour que les deux derniers épisodes sortent comme annoncés par Dark Horse. Et puis quelle semaine quand même, que de bonnes sorties : à tous les déclinistes, je dis qu'on vit quand même encore de sacrés bons moments de lecture, Big Two et indés confondus.

THE MOON IS FOLLOWING US #1 (of 10) (Daniel Warren Johnson / Riley Rossmo & Daniel Warren Johnson)


Duncan, Samantha et leur acolyte Brio approchent d'une forteresse où les deux premiers s'introduiseent pendant que le troisième leur donne rendez-vous plus tard et plus loin. Une fois dans la place, ils retrouvent Tash, un sorcier, qui les présente à Pigface, un marchant d'armes. Mais les gardes les surprennent et les obligent à battre en retraite...


Daniel Warren Johnson jouit, un peu comme Sean Gordon Murphy, d'un tel crédit auprès des lecteurs de comics, notamment indés, que chacun de ses projets suscite un intérêt immédiat. Mais cette fois, il se "contente" seulement d'écrire (ne signant le dessin que de quelques planches à la fin de cet épisode - et sans doute cela se répètera-t-il par la suite).


Dans la postface de cet épisode, Johnson explique que l'idée d'une histoire lui vient souvent comment un riff de guitare vient à un musicien. Ensuite, vient la partie la plus difficile : donner un corps à cette idée, la développer pour en faire un scénario. Mais avec The Moon is following us, il le  reconnaît, rien n'aurait été possible sans l'aide de son dessinateur et ami Riley Rossmo, car le sujet résonnait intimement pour chacun d'eux.


Il n'en dit pas plus, mais Johnson a l'habitude de mêler étroitement le plaisir pur du divertissement à des thèmes profonds, des expériences vécues. Dans son chef d'oeuvre, Murder Falcon, il évoquait la maladie. Dans Do a Powerbomb, il évoquait la mort et le deuil. Ici, il s'agit de la parentalité. Et comme à chaque fois, on est embarqué par cette façon très particulière d'emballer ça dans une fiction épique et sentimentale.


Soit donc deux aventuriers, un couple formé de Duncan et Samantha. Lui porte une sorte de combinaison d'astronaute, elle une tenue de barbare avec un casque cornu. Ils font équipe avec un "fixer", qui a l'apparence d'un batracien, et d'un sorcier, qui est un vieil homme. Ils pénètrent dans une forteresse noire et s'en échapperont à bord d'un hélicoptère... C'est joyeux fourre-tout.


Si vous sentez que ça ne ressemble à rien et que ça ne mérite pas davantage votre attention, j'ai envie de vous prévenir que vous allez passer à côté de quelque chose d'unique. Mais je peux aussi comprendre votre réticence car effectivement ça ne ressemble à rien et c'est pour ça que ça peut ne pas vous parler du tout mais aussi vous plaire infiniment.

Comme dans ses propres comics, où il fait tout avec son coloriste Mike Spicer (qui est aussi ici à l'oeuvre), Daniel Warren Johnson ne perd pas de temps pour exposer la situation ni ses personnages. Il pousse le lecteur dans un flot d'action ininterrompu, qui va à toute vitesse, en croisant des créatures bizarres, et même les personnages humains ont de drôles de tronches. C'est encore plus vrai ci avec le dessin particulier de Rossmo, qui déforme les faciès, exagère les morphologies, casse les codes.

Mais si vous avez le goût de l'aventure, alors c'est un régal. De toute façon, les lecteurs familiers de Johnson savent que c'est toujours ainsi avec lui : il appuie sur le champignon, vous laisse sans dessus-dessous, puis après ça se calme un peu, et là il fera les présentations en bonne et due forme. Donc pas d'inquiétude : les prochains épisodes vont se charger de tout poser à plat et on comprendra tout. D'ailleurs les ultimes pages qu'il dessine lui-même en disent déjà beaucoup - je n'ai pas posté d'extrait de ces planches car elles spoilent trop le twist du récit. 

Car, oui, The Moon is following us a un twist - et il est aussi génial que poignant. Qui sont les héros de cette série ? Plus qu'un couple d'aventuriers avec leurs acolytes. Ce sont les parents d'une fillette, Penny, qu'ils cherchent après l'avoir perdu. Mais d'une manière très particulière. Et quand on découvre le comment du pourquoi, on est vraiment retournés, à la fois par la puissance émotionnelle du dispositif mais aussi par sa virtuosité, car rien ne nous y prépare, c'est une surprise magistrale, une de ces idées comment tous les scénaristes rêvent d'en avoir.

Parfois Johnson réussit à exploiter ce genre de twist magnifiquement (Murder Falcon), parfois moins (Do a powerbomb), mais ce n'est jamais ni gratuit ni facile. Donc on peut fonder de grands espoirs pour cette série qui, sans garantie de tutoyer les sommets de son oeuvre, va certainement dépoter.

Et ce, d'autant plus qu'avec donc Riley Rossmo, on évolue dans quelque chose de spécial. Habitué des productions comics, et particulièrement des héros les plus bordeline (Harley Quinn, Martian Manhunter, Wesley Dodds : Sandman), Rossmo s'impose comme le complément parfait de Johnson. Il a la même folie que son ami et scénariste, il a l'imagination visuelle pour être à la hauteur de cette histoire. C'est très... Comment dire ?... Dépaysant graphiquement. Certians n'aimeront pas du tout, et je dois reconnaître que pendant longtemps son style m'a refroidi, je trouvais ça intéressant mais un peu extrême. Mais ces derniers temps, Rossmo semble vouloir aller vers plus de lisibilité et en fait, c'est un peu comme Chris Bachalo, il faut un moment pour s'y faire mais ensuite on perçoit toute la beauté bizarre de ce dessin.

Gros coup de coeur donc, au milieu d'une semaine pourtant chargée en belles BD.