mardi 13 août 2024

UN FAUX MOUVEMENT (Carl Franklin, 1992)


Trois criminels - Pluto, Ray et sa copine Fantasia - commettent six meurtres la même nuit à Los Angeles en cherchant où des dealers ont planqué leur argent et leur cocaïne. Ils prennent ensuite la fuite en direction de Houston, Texas, où Pluto connaît quelqu'un qui sera intéressé pour acheter la drogue.


Les inspecteurs Dud Cole et John McFeely du L.A.P.D. sont chargés de l'enquête. Les fugitifs ont laissé un témoin, un enfant dont Fantasia n'a pas parlé à Ray et Pluto, qui leur permet d'identifier le trio. Fantasia étant originaire de la petite ville de Star City dans l'Arkansas, tout laisse penser que c'est là qu'elle ira avec ses complices. Le LAPD contacte le shérif Dale Dixon, un ami de Cole, qui se montre tout de suite très enthousiaste à l'idée de coincer trois malfaiteurs pareils malgré le danger.


Cependant, Pluto vend la voiture à un dépanneur qui leur en refile une autre. Le trio s'arrête ensuite à une station-service pour faire le plein et acheter quelques provisions. Ils sont ensuite suivis par un policier en patrouille qui les arrête pour un banal contrôle d'identité. Mais Fantasia l'abat quand il leur demande de sortir du véhicule. La nouvelle parvient à Star City où Cole et McFeely ont rejoint Dixon et peu après ils reçoivent la cassette de l'enregistrement d'une caméra de surveillance de la station-service sur laquelle on reconnaît Ray et Fantasia.


Dixon révèle alors qu'elle s'appelle Lila Walker et qu'il la connaît depuis l'enfance. Elle a quitté Star City pour faire carrière comme actrice à Hollywood et sa mère et son frère habitent encore ici...


One False Move (en vo) fait partie de cette vague de films néo-noirs apparus dans les années 80-90. Pendant longtemps, son scénario a été dans "l'enfer de Hollywood", un script passant de main en main, de studio en studio sans réussir à être financer. Pour ses auteurs, Billy Bob Thornton et Tom Epperson, deux amis qui rêvaient de percer sans y parvenir, cela représentait la dernière chance avant de repartir pour l'Arkansas 


Carl Franklin, le réalisateur, était dans la même impasse : d'abord acteur pour des séries télé (L'Agence tous risques, Cagney & Lacey), il renonce pour étudier la mise en scène. Son court métrage de fin d'études, Punk, attire l'attention et le manuscrit de Un Faux Mouvement lui est communiqué. Il est emballé et conserve Thorton au casting dans un premier rôle.


Ce qu'il y a de frappant avec ce film, c'est à quel point il a bien vieilli. Certes, la bande son trahit son époque avec une musique où un saxo ténor dégoulinant se fait entendre comme c'était la mode dans pas mal de tubes d'alors. Mais sinon, aussi bien narrativement qu'esthétiquement, c'est un vrai classique, qui s'est bonifié avec le temps.

L'histoire suit en parallèle la cavale du trio formé par Pluto (un afro-américain au quotient intellectuel développé et qui manie son couteau avec un détachement flippant), Ray (un redneck toxico et impulsif) et Fantasia (une métisse qui n'a plus d'illusions), et le trio de flics qui veut leur tendre un piège, composé des detectives Cole et McFeely (deux citadins sûrs de leur fait et méprisant le shérif de Star City qu'ils considèrent comme un plouc) et Dale Dixon (un agent apprécié dans son comté, naïf mais pugnace et courageux).

Au fur et à mesure que l'histoire progresse, Carl Franklin dresse un tableau très réaliste de l'Amérique profonde, en proie à un racisme bien enraciné, parfois maladroit, parfois franc. Dixon traite Pluto de négro sans faire attention alors que McFeeley est également noir, ce qui lui vaut un coup de pied au tibia sous la table par sa femme. Pluto est un autre cas de figure intéressant : quand les flics du LAPD l'identifient, son dossier mentionne son intelligence et son absence totale de scrupules : il n'est pas à prendre à la légère et, effectivement, en plusieurs circonstances, on le voit filmé en retrait, parlant d'une voix posée, exprimant des réflexions frappées du bon sens, et frappant impitoyablement. 

Fantasia, enfin, est une métisse. Son personnage devient rapidement le coeur du film : on la voit traumatisée par les tueries commises par Pluto et Ray, et elle-même est bouleversée quand elle abat un agent de police. Surtout, sans en dire trop, à la fin, on découvre qu'elle est mère d'un petit garçon né comme elle d'une relation avec un homme blanc qui a abusé de son pouvoir puis l'a complètement occultée. C'est une femme dépeinte de manière déchirante.

D'une manière similaire, Dale Dixon est d'abord montré comme un type sympa et simple mais lorsqu'il surprend la conversation des deux inspecteurs de Los Angeles qui se moquent de lui, de ses ambitions, de ses manières, il décide ensuite de faire cavalier seul, au mépris du danger et à la grande inquiétude de son épouse afin de "faire son boulot de flic", autrement dit de prouver sa valeur.

La remarquable caractérisation ancre l'intrigue dans un réalisme poignant et intense. Et Franklin, on comprend pourquoi, a obtenu de réaliser le film parce qu'il avait compris que c'était la clé de la réussite du projet : privilégier les trajectoires humaines et ne jamais enjoliver la réalité, ne jamais embellir la violence (qu'elle soit celle des armes ou de la société). Il tient bon jusqu'à la fin, qui n'épargne rien ni personne mais qui surtout vous cueille par cette façon anti-spectaculaire de résoudre l'affaire.

En 1992, Billy Bob Thornton était un inconnu à l'aube d'une belle carrière qui compte un autre sommet néo-noir (The Barber, l'homme qui n'était pas là, des frères Coen) : il est formidable dans la peau de Ray. Cynda Williams n'a plus jamais retrouvé un rôle comme celui de Fantasia ensuite mais la comédienne est sublime de bout en bout et on mesure donc l'injustice de son parcours (dans le film et ensuite). Michael Beach est impressionnant dans le rôle de Pluto, d'autant plus qu'il parle peu, affiche un visage impassible, mais réussit à transmettre la moindre émotion avec une étonnante subtilité. Enfin, le regretté Bill Paxton est comme d'habitude sensationnel dans la peau de Dale Dixon à qui il donne une humanité émouvante : celui qui était considéré comme le monsieur tout-le-monde du cinéma US était un acteur exceptionnel de finesse.

Un Faux Mouvement est un chef d'oeuvre du genre. A revoir absolument.

lundi 12 août 2024

THE AVENGERS #17 (Jed MacKay / Valerio Schiti)


Après les événements survenus récemment (cf. Blood Hunt), Captain Marvel n'est pas satisfaite des Avengers qui auraient dû prévoir cette crise et y remédier plus vite. Black Panther estime qu'ils ne s'en sont pas si mal sortis. Captain America recrute Tornade. Mais déjà de nouveaux ennuis s'annoncent...


"Storm and artist Valerio Schiti join the Avengers ! " clame la couverture qui, très curieusement, porte le slogan associé aux séries mutantes relancées "From the ashes - -A new beginning !". Bigre ! ça fait tout de même beaucoup de choses au programme. Trop ?


La fin de Blood Hunt à peine actée, Jed MacKay a la bonne idée de rebondir dessus et en examine les conséquences dans Avengers : pour une fois qu'un scénariste prend le temps de faire un vrai bilan de l'event qu'il a lui-même écrit, on ne va pas s'en plaindre, d'autant plus que chez Marvel ce n'est jamais la priorité. C'est même plutôt : on range les jouets et on passe à autre chose, comme s'ils avaient honte de ce qu'ils ont publié (ils peuvent avoir honte car Blood Hunt, c'était vraiment pas bon).
 

Bon, rassurez-vous, on ne change pas les rayures d'un zèbre comme ça : quelques pages de dialogues, principalement un échange entre Carol Danvers et T'challa, et c'est terminé, classé, rangé. Voilà pour l'examen de conscience. Fallait pas rêver : l'editor a dû veiller au grain et dire à MacKay qu'on allait pas s'embarrasser avec ça.


Non, cet épisode marque donc l'arrivée de Tornade dans les rangs des Avengers. Ce n'est pas une première, malgré ce que claironne la couverture : souvenez-vous, Bendis l'avait déjà incorporée dans l'équipe au lendemain de l'event Fear Itself, dans Avengers #19 (2012). Mais pourquoi elle, et maintenant ?

C'est simple : Tornade ne fait plus partie d'aucune équipe de X-Men et elle ne réside plus sur Mars/Arakko dont elle était la patronne. Elle va avoir droit à sa série solo en Octobre prochain et je suis déjà prêt à parier que ça va se planter comme toutes les fois précédentes où Marvel a tenté le coup avec elle (mais apprendront-ils jamais de leurs erreurs ?). Pour justifier son recrutement, Sam Wilson a deux arguments : 1/ les Avengers n'ont pas assuré quand les mutants ont été persécutés par Orchis, et 2/ ça manque de mutants chez les Avengers. Peut-être que Sam Wilson ne se rend pas tout à fait compte qu'il engage une mutante de niveau oméga (aussi puissante que Thor donc), qui a une solide expérience de leader d'équipe et qui a eu des relations difficiles avec Carol Danvers dans le passé. MacKay prépare-t-il une guerre des chefs à la tête des Avengers ?

Ce qu'il y a de certain, c'est que l'équipe présente avec l'ajout de Tornade une force de frappe impressionnante. Et comme jusque-là MacKay ne s'est pas privé de rendre hommage (qui a dit de pomper ?) The Authority (avec Iron Man carrément désigné comme... "L'Ingénieur !"), l'objectif est clair : faire du groupe une puissance imparable. Mais c'est assez bizarre de voir que le scénariste pointe au début de l'épisode un manque d'anticipation aux crises et y répond en allant chercher une mutante surtout pour sa puissance (même si Ororo est aussi une tacticienne, mais quand même moins affûtée que Cyclope ou le Fauve ou Forge ou Emma Frost- tous déjà pris : les deux premiers dans la série X-Men... Ecrite par MacKay, le troisième dans X-Force et la quatrième dans Exceptional X-Men). Enfin, à tout prendre, il m'aurait semblé plus logique de prendre Hank McCoy puisqu'il a été un Vengeur presque aussi longtemps qu'X-Man.

Malgré tout, MacKay prépare le terrain pour un adversaire pour lequel Tornade ne sera pas de trop, et ça promet un prochain épisode avec une bonne baston... Même si là encore, sans vouloir être lourdingue, MacKay pioche dans le run de Jason Aaron, qui l'a précédé et qui n'est tout de même pas une référence.

Ensuite, la deuxième recrue de la série, c'est donc Valerio Schiti et c'est pour lui que j'ai acheté cet épisode. En attendant que Hickman écrive la suite de G.O.D.S. (Dieu seul sait quand), l'artiste italien, qui est accessoirement le meilleur dessinateur chez Marvel actuellement, doit bien trouver de quoi s'occuper. Là aussi, très étrangement, alors que l'éditeur mise un max sur les mutants, il place Schiti sur Avengers.

Comme la série n'a pas été chanceuse au niveau graphique jusqu'à présent (avec des artistes incapables d'enchaîner les épisodes et surtout d'afficher une qualité digne du titre), c'est quand même bien joué. Sauf que ne vous réjouissez pas trop vite ! Parce que Schiti dessine ce n° et le suivant avant d'être remplacé pour le 19 et 20 par Farid Karami, qui a suppléé Aaron Kuder sur Daredevil auparavant. J'ai directement interrogé Schiti sur Twitter pour savoir s'il reviendrait ensuite et il m'a répondu qu'il ne savait pas, mais espérait avoir des projets pour 2025...

Alors, comment dire ? Vous avez une grosse série, Avengers, et un éditeur qui annonce avec fracas l'arrivée d'un dessinateur vedette, qui plus est susceptible (contrairement aux précédents) d'enchaîner les bons épisodes. Et le dessinateur en question ne sait même pas s'il reviendra sur la série en Décembre... Y a un souci, là, quand même, non ? 

Mon avis, pour ce qu'il vaut, c'est que Schiti ne reviendra pas, ou s'il revient en Décembre, il ne restera de toute façon pas longtemps sur Avengers. Soit parce que la suite de G.O.D.S. sera en chantier, soit parce qu'il ira sur une autre série, et on n'est même pas à l'abri que ces manches chez Marvel le laisse filer (de toute façon, C.B. Cebulski débauche tous les dessinateurs italiens qu'il peut trouver, mais rarement les meilleurs, donc il doit se dire que Schiti est remplaçable). En tout cas, ça ne sent pas le projet d'utiliser Schiti comme il le mérite. Et il mérite mieux que MacKay et ses Avengers.

Quid de sa prestation ? Disons qu'on sent nettement que Schiti est fatigué. Il a dû faire ça dans la foulée de la fin de G.O.D.S. et ça se sent : comme il a de la bouteille, il ne bâcle pas, c'est dynamique, il y a des détails que seul un très bon a l'idée de placer, le découpage est impecc'. Les personnages sont expressifs, les décors au poil. C'est très pro. Mais Schiti pioche dans ses batteries, dans sa "boîte à outils" comme dirait Stephen King : ça lui suffit pour être meilleur que les 16 précédents épisodes, mais pour le fan de son travail, on l'a senti plus investi et inspiré.

Alors, et maintenant ? Je vais donc acheter le n°18. Après, au 19, une nouvelle intrigue démarre, donc aucun scrupule à en rester là. Je zapperai le 20. Et on verra si Schiti revient en Décembre pour le 21. Mais bon, si comme moi vous (re)plongez dans Avengers pour Schiti, ne vous emballez pas. Attendez les sollicitations Marvel de Décembre (annoncées à la fin Août) pour en savoir plus. Ou croisez les doigts pour que la suite de G.O.D.S. soit bientôt au programme...

BIRDS OF PREY #12 (Kelly Thompson / Javier Pina, Gavin Guidry & Sophie Campbell)


Alors qu'elles affrontent Maia dans la dimension préhistorique, les Birds of Prey sautent dans un nouveau portail et atterrissent dans un nouvel univers de poche empruntant à l'imaginaire de Sin. Elles retrouvent rapidement Barbara Gordon et doivent élaborer un plan avant que Maia ne les attaque à nouveau...


C'est bientôt fini : voilà ce que je me suis dit après m'être farci cet épisode affligeant qui est l'avant-dernier de cet arc bien décevant. Kelly Thompson s'est bien planté avec cette nouvelle histoire alors que les six premiers numéros étaient enthousiasmants et les deux suivants prometteurs.


Après avoir commencé comme une sorte de Mission : Impossible sur Themyscera puis intégré Vixen au groupe (Harley Quinn ayant été rappelé par la Suicide Squad), la série a sombré avec cette collection d'aventures dans le multivers, suite lassante de variations répétitives à, à chaque fois, les héroïnes découvraient une nouvelle dimension inspirée de leurs imaginaires.
 

Cette fois-ci, c'est donc Sin qui entraîne ses acolytes dans un environnement Chibi. Et là, franchement, comme Big Barda, j'ai eu envie de hurler. J'aime déjà pas les mangas, mais si en plus c'est pour sa fader une merde pareille, ça fait beaucoup à endurer. Et le pire, c'est que Thompson nous perd dans un délire grotesque qui ne fait rire qu'elle.


Le style Chibi consiste à représenter les personnages de manière caricaturale, avec des têtes démesurées par rapport à leurs corps minuscules, dans des décors sommaires, avec des couleurs très vives. C'est un vrai cauchemar qui a dû être conçu par un artiste ayant consommé trop de substances hallucinogènes et qui aboutit ici à un sommet de débilité.

Quand même consciente que la fin de son arc approchait, Thompson abrège certains points, mais la manière dont elle s'y prend sent tellement le je-m'en-foutisme que c'est indigne de son talent. Après lui avoir couru après sans succès, là, miraculeusement, les Birds of Prey retrouvent enfin Barbara Gordon. Bon, ça, c'est réglé. Ce qui ne l'est pas, c'est que Maia la poursuit toujours pour la tuer et que les filles doivent réfléchir à un moyen définitif de l'en empêcher.

C'est de Batgirl (Cassandra Cain) que viendra l'étincelle au terme d'une scène tellement embarrassante de maladresse qu'on se demande comment la scénariste a pu penser que ça passerait crème. Mais bon, j'ai tellement hâte qu'on en finisse avec cette histoire que ça ou autre chose, je m'en fiche. Qu'on en finisse, c'est tout ce que je demande et ça le sera le mois prochain.

Ce qui est certain, c'est que pour fêter la première année de publication du titre, j'espérai mieux et je croise les doigts pour que Kelly Thompson se reprenne quand elle entamera sa prochaine intrigue. Elle peut... Non, elle DOIT faire mieux, elle en est largement capable.

Au dessin, Javier Pina termine sa prestation avec les premières planches de l'épisode. Puis donc Sophie Campbell prend le relais pour ces interminables pages en mode Chibi qui ont de quoi décourager le plus indulgent. C'est censé faire rire, j'ai trouvé ça d'une tristesse et d'une laideur sans nom. Puis Gavin Guidry illustre les deux dernières pages sans qu'on puisse apprécier ses efforts, mais ce sera corrigé dans le #13 qu'il dessinera intégralement.

Parlons un peu du futur de la série : en Octobre prochain, DC entame une nouvelle ère baptisée DC All-In à la suite du dénouement de l'event Absolute Power. Outre le lancement de trois nouvelles séries Absolute (Batman, Superman, Wonder Woman, avec de nouvelles incarnations de ces personnages, en en attendant d'autres), beaucoup de mensuels dont les récits se déroulent dans la continuité vont voir leurs équipes artistiques changer avec des auteurs qui terminent leur run et d'autres qui leur succèdent.

Kelly Thompson, en plus d'écrire Absolute Wonder Woman (avec la dessinatrice Hayden Sherman), reste aux commandes de Birds of Prey. Et elle sera accompagnée au dessin de Sami Basri, un artiste méconnu mais que j'aime bien, même si j'espère qu'il sera plus encré par Vicente Cifuentes. En tout cas, son style convient bien aux BoP, c'est sans doute le meilleur remplaçant possible à Leonardo Romero (qui restera le cover artist), même si j'aurai aussi aimé que Javier Pina reste. La formation des Birds of Prey va encore évoluer, avec de nouvelles recrues :


Black Canary, Oracle, Batgirl, Big Barda et Sin sont rejointes par Grace Choi (une amazone tatouée) et Onyx Adams (une ex de la Ligue des Assassins qui manie les couteaux) comme le montre la couverture du n°13. A suivre donc...

dimanche 11 août 2024

THE POWER FANTASY #1 (Kieron Gillen / Caspar Wijngaard)


1966. New York. Etienne expose à Valentina deux options pour maîtriser la course à l'armement mondiale : prendre le contrôle de la Terre ou offrir une contrepartie aux grandes puissances. 33 ans plus tard, Etienne répond aux questions de Tonya sur la Famille Nucléaire, les cinq individus les plus puissants du monde, lorsque Ray, dans on havre flottant, apparaît dans le ciel de la ville...


Parfois, vous avez beau ne pas trop aimer un auteur, le pitch qu'il soumet au public a quelque chose de trop excitant pour que vous résistiez à l'envie de lire la série qui va le développer. C'est exactement ce qui s'est passé pour moi avec The Power Fantasy, la nouvelle création de Kieron Gillen.


Si j'ai des réserves au sujet de Gillen, c'est surtout parce que son travail sur la franchise X m'a toujours découragé : lorsqu'il écrivit Uncanny X-Men (en 2013), il ne m'avait pas convaincu de le suivre, et quand il est revenu durant la période Krakoa pour Immortal X-Men, pas davantage. Son obsession pour Mr. Sinister m'a même franchement gonflé. Ce que je sauve, c'est l'event Judgment Day durant cette période.


Avant cela, sinon, j'avais beaucoup aimé son run sur Young Avengers, et les 3/4 de The Wicked + The Divine (en fait, quand il bosse avec Jamie McKelvie). Mais de manière générale, il souffre de la comparaison avec Jonathan Hickman avec lequel il partage le goût des histoires high concept, sauf que lui a du mal à tenir sur la durée.


C'est pourquoi je fonde de grands espoirs sur The Power Fantasy. Gillen a voulu, comme il le fait fréquemment après un passage chez Marvel, revenir à quelque chose de personnel, mais en continuant à creuser sa réflexion sur la déité. Ici résumé comme : "que serait le monde avec l'équivalent de six Doctor Manhattan ?"


Dans l'univers de The Power Fantasy, des surhumains investis de pouvoirs immenses sont apparus à partir de 1945 et ont évidemment bouleversé l'équilibre politique du monde. Ne se mettant au service de personne, ils ont tous quand même pris position pour influencer ou non le cours de l'Histoire. Certains se sont carrément retirés pour ne pas se mêler des affaires humaines, d'autres travaillent dans l'ombre à on-ne-sait-trop-quoi, d'autres ont fondé leur propre société, d'autres réfléchissent à ce que pourrait être le monde, d'autres ont agi concrètement...


L'épisode s'ouvre par un dialogue entre Etienne et Valentina : lui est préoccupé par l'éthique, elle est une une sorte de déesse proactive et impulsive. Il lui explique pourquoi, selon lui, seules deux directions sont possibles : la première, interventionniste, tyrannique provoque la colère de Valentina sur le point de tuer Etienne ; la seconde, plus mesurée, la convainc de sa calmer tout en veillant au grain.

33 ans plus tard (le chiffre ne doit évidemment rien au hasard quand un auteur comme Gillen anime littéralement des dieux modernes), Etienne répond aux questions d'une journaliste sur la Famille Nucléaire, ainsi qu'on a nommée les six individus qui, comme lui, peuvent tout changer par leur puissance. Dans leur échange, on devine que, dans le laps de temps qui a séparé la première scène de cette deuxième, pas mal de choses ont bougé, dont certaines causées par Etienne, qui nourrit des regrets. Il est suggéré que des événements tragiques et considérables sont advenus à cause de choix faits par ces néo-dieux. 

Nul doute que ces mystères seront éclaircis dans les prochains épisodes et nourriront les relations actuels entre les membres de la Famille. Petit à petit, on fait connaissance avec ces six individus lorsque l'un d'entre eux, Ray, surgit dans son Havre flottant dans le ciel de New York. En apparence, Ray ressemble à un hippie à la tête d'une tribu d'adorateurs et son havre est une espèce d'île flottante immense. De plus près, ça fait plutôt penser à un gourou et une secte, parce qu'il est rapidement évident que Ray est un provocateur qui, sûr de lui et de sa domination sur les humains, teste le gouvernement américain en s 'affichant ainsi.

Et il y parvient rapidement puisque l'Etat-Major ordonne un tir pour détruire le Havre et tuer Ray. Comme il est immortel, invincible, cela n'a aucun effet si ce n'est de le mettre très en colère, menaçant de détruire un Etat entier de l'Amérique du Nord. Etienne doit consacrer tous ses efforts pour le calmer et comme en 1966 face à Valentina, deux options s'offrent à lui : se comporter en tyran et humilier Ray, ou lui donner quelque chose en contrepartie pour qu'il ne tue pas d'innocents...

Gillen fait rapidement monter la tension tout en caractérisant avec soin au moins trois des membres de la Famille : Etienne veut incarner la figure du sagesse même si on comprend qu'il a fait des erreurs lourdes en voulant toujours privilégier le compromis, Ray est donc un faux baba cool très irritable, Valentina est peut-être la plus puissante de tous mais elle a littéralement pris de la hauteur pour surveiller humains et dieux. On aperçoit aussi Masumi, qui est en retrait et se consacre à des activités artistiques ; Eliza, la plus mystérieuse, qui paraît retiré dans un monastère mais sert aussi d'intermédiaire entre Etienne et Magus, qu'on voit s'affairer avec une troupe de techniciens et d'ouvriers à quelque construction (armée ?) et qui affiche une attitude ombrageuse.

On est intrigué, accroché par ces personnages et la situation. Le monde est-il vraiment plus sûr avec six divinités pareilles ? Ce qui est certain, c'est qu'ils forment une famille qui n'a de famille que le nom, chacun étant de son côté, là encore sans doute à cause de faits antérieurs, qui se sont passés les trente-trois années précédentes. Impossible de savoir comment la série va s'articuler, se déployer ? Gillen va-t-il changer de point de vue à chaque épisode ? Chaque arc  ? Un conflit est-il en marche ? Entre humains et dieux ? Entre dieux eux-mêmes ? Beaucoup de questions donc, et autant de raisons d'y revenir.

Caspar Wijngaard est un artiste inconnu en France pour la simple et bonne raison que la série qui l'a fait connaître Outre-Atlantique, Home Sick Pilots, n'a jamais été traduite (alors que ce fut un beau succès). Ses travaux suivants, comme All Against all, non plus. Pourtant c'est un excellent dessinateur-coloriste qui sait adapter son style au récit dont il a la charge.

Moins expérimental que sur All against all, Wijngaard fait en sorte de ne pas agresser le lecteur : le découpage est simple, les couleurs agréables, il y a même une forme de douceur, mais elle est trompeuse quand le lecteur ressent les tensions entre les protagonistes, la gravité de la situation. La puissance qu'ils affichent a quelque chose de tangiblement terrible, effrayante, comme on s'en aperçoit lorsque Valentina s'emporte contre Etienne qu'elle est à deux doigts de désintégrer ou comme lorsque Ray guérit de ses blessures et semble prêt à dévaster l'Amérique.

Cette traduction graphique confirme le propos de l'histoire : personne ne devrait disposer de tels pouvoirs, c'est trop pour un seul individu, alors imaginez quand il y en a six équivalents. Wijngaard fait aussi attention à ce qu'on distingue facilement les membres de la Famille, chacun possédant une allure, un visage, bien à lui. On peut remarquer que les années les marquent physiquement à la barbe blanchie d'Etienne. Ce ne sont pas tous des athlètes bodybuildés non plus : Valentine est massive, Ray a de la bedaine... Magus est flippant avec son costume et son casque tout comme Eliza dans sa cellule baignée d'une lumière rouge.

Tout compte fait, on a l'impression de lire quelque chose qui n'est pas si éloigné des X-Men période Krakoa, qui avait bâti une nation souveraine, développé une médecine révolutionnaire, vaincu la mort. Mais libéré des contraintes éditoriales et de la continuité, Gillen et Wijngaard peuvent aborder des questions plus frontalement, comme la responsabilité qui incombe (ou pas) à des êtres aussi supérieurs et la manière dont l'humanité les perçoit (ou pas puisque Etienne, en 1966, n'hésite pas à laver le cerveau des passants qui les reconnaissent, lui et Valentina, quand ils discutent dans la rue).

Un début canon donc. Croisons les doigts pour que Kieron Gillen ne dérape pas et s'appuie sur les bonnes ondes de Caspar Wijngaard.

samedi 10 août 2024

ON SERA 2 ! (Jeff Chan & Andrew Rhymer, 2019)


Ben King et Alice Mori sont amis depuis l'université. Elle sort d'une rupture amoureuse avec Nate qui l'a trompée. Il est obsédé par une ancienne camarade de classe, Jess, avec qui il rêve de faire sa vie. Lors d'un mariage auxquels ils sont tous les deux invités et où ils ont trop bu, Alice rumine ses peines de coeur à voix haute tandis que Ben tente d'embrasser Jess qui lui dit qu'elle vient de se fiancer. Suite à ces déconvenues, Alice propose un marché à Ben : désormais ils iront ensemble à tous les mariages où ils sont invités, ensemble ou séparément, afin que lui surveille sa consommation d'alcool à elle et elle repérera des filles célibataires pour lui. 


Lors d'une partie de golf avec son père, Chuck, Ben apprend qu'il va se remarier pour la troisième fois avec Gina, moins âgée que lui et déjà mère de deux petits garçons. Chuck veut que son fils soit son témoin mais Ben lui demande de bien réfléchir à ce dans quoi il s'engage. La saison des mariages démarre et le deal conclu entre Alice et Ben fonctionne, même si ce dernier après avoir couché avec une demoiselle d'honneur reste frustré car il reste sur son idée de trouver la femme parfaite et d'avoir le coup de foudre au premier regard.


Alors qu'ils partagent le même lit dans une chambre d'hôtel, Alice demande à Ben de lui faire un câlin mais il est gêné et elle se moque de lui. Quand elle apprend pour le mariage de Chuck et l'embarras de Ben à être son témoin, il se justifie par le ressentiment qu'il éprouve encore d'avoir grandi sans son père qui a laissé tomber femme  et enfant. C'est un peu pareil pour Alice qui sait que ses parents restent ensemble uniquement pour elle et sa soeur.


En rentrant d'une fête de mariage, ils loupent leur navette et doivent rentrer à leur hôtel à pied, en traversant un cimetière où Alice trébuche sur une tombe. Un incident sans conséquence sauf que l'impensable va se produire et tout changer entre elle et Ben...


Il y a quelques mois de cela, Amazon diffusait l'adaptation en série du film Mr. & Mrs. Smith (Doug Liman, 2005). Le résultat s'écartait avec bonheur du long métrage et révélait aux côtés de Donald Glover (découvert dans les séries Community puis Atlanta) l'actrice Maya Erskine. Si vous n'avez pas eu l'occasion de suivre ça, rattrapez-vous, vous ne le regretterez pas.


Car si Glover est (notamment grâce à son alter ego rappeur Childish Gambino) une vedette, Maya Erskine est le genre d'actrice pour laquelle on craque au premier regard. Avant cela, elle avait été la vedette (avec Anne Konle) de la série PEN15 où elle était déjà formidable (bien qu'affublée d'une coupe de cheveux certes conçue pour faire rire mais ne la mettant vraiment pas en valeur).


Et donc ? Et donc si j'ai voulu regarder Plus One (en vo), c'était pour le plaisir de retrouver Maya Erskine. Elle partage l'affiche avec Jack Quaid, autre star de série (il joue dans l'adaptation des comics The Boys d'après Garth Ennis et Darick Robertson), et comme il l'avoue lui-même, c'est un de ces "nepo babies" qui ont percé à Hollywood puisque ses parents ne sont autres que Dennis Quaid et Meg Ryan (dont il est le portrait craché à eux deux).

On considère la comédie romantique avec souvent beaucoup de condescendance parce qu'elles se ressemblent un peu toutes. Le postulat est simple : ils n'ont rien pour finir ensemble et pourtant ils tomberont amoureux à la fin après quelques péripéties, erreurs, détours et malentendus. Jack Quaid ne pouvait pas y échapper, sa mère ayant été une icone du genre (avec Quand Harry rencontre Sally).

Mais c'est bien Maya Erskine qui fait toute la différence et donne à On sera 2 ! tout son relief à la fois comique et sensible. L'action se déroule au cours de dix mariages auxquels Ben et Alice, deux amis de fac, assistent et pour lesquels ils ont convenu d'un accord : il l'empêche de se soûler (parce qu'elle ne se remet pas de l'infidélité de son ex) et elle lui trouve des filles célibataires parmi les invités (puisque la fille dont il était épris vient de se fiancer).

Les scénaristes et réalisateurs Jeff Chan et Andrew Rhymer, qui travaillaient avec Erskine sur PEN15, évitent le piège du film à sketches parce qu'ils ont sans doute eux-mêmes été les spectateurs de noces aux tournures rocambolesques. Ces mariages se réduisent ici au discours d'un(e) témoin, ce moment où on cherche à faire rire l'assistance en charriant gentiment le couple fraîchement uni, mais qui souvent dérape en monologue trop long, trop larmoyant, trop sarcastique, etc. Lorsque Ben s'y essaie et répète le texte qu'il a écrit devant Alice, où il aborde des épisodes franchement gênants, elle le rappelle à l'ordre en lui disant que son discours doit distraire, pas embarrasser.

Et, par le jeu de la répétition de ces scènes, où, parmi l'assistance, à voix basse, Alice et Ben ricanent des mariés, de leurs témoins, de leurs familles, de leurs amis, on découvre que ces deux-là sont plus doués pour parler des autres que pour parler d'eux-mêmes, se livrer, avouer leurs sentiments. Lorsque Alice demande à Ben un peu de tendresse alors qu'ils sont contraints de partager le même lit à l'hôtel, il refuse car il trouve cela trop ambigu et elle se moque de ses préventions comme de son obsession à trouver la femme idéale alors qu'il est prêt à coucher avec une demoiselle d'honneur qui ne veut pas s'engager sur la durée.

Par ailleurs, entre eux, pas de tabou : Alice prévient Ben qu'elle doit se faire épiler le maillot avant une fête tandis que lui réprouve le fait de faire pipi sous la douche comme il la soupçonne de le faire mais par contre se vante de ne jamais avoir connu de panne d'érection. Ces échanges, un peu grivois mais très drôles, servent de contrepoint à des confidences plus touchantes : Ben en veut à son père de se remarier alors que son couple avec sa mère a été un échec dont il est seul responsable, Alice reproche à ses parents de rester ensemble pour sauver les apparences en société sous prétexte de ne pas vouloir faire de peine à leurs deux filles.

Les scènes défilent et alternent avec efficacité ces moments émouvants ou amusants de deux jeunes gens à la langue bien pendue mais totalement incapables de fendre l'armure. Ou, quand ils la fendent, d'avoir confiance en l'avenir (surtout pour Ben, qui se conduit comme un faux romantique). L'écriture et la mise en scène donnent pleinement satisfaction et le film a le bon goût de ne pas traîner en longueur sans être non plus trop rapide.

Et puis Quaid et Erskine ont une vraie alchimie à l'écran. Lui est parfait en mec intranquille, et elle en fille faussement cynique. Le subplot avec le père de Ben, interprété par Ed Begley Jr., ne parasite pas l'essentiel.

Nous serons 2 !, mais si vous êtes curieux, vous tomberez vous aussi sous le charme et nous serons nombreux à aimer ce film.

mercredi 7 août 2024

ABSOLUTE POWER #2 (of 4) (Mark Waid / Dan Mora)


L'attaque éclair d'Amanda Waller contre les méta-humains a porté ses fruits : 80% d'entre eux sont neutralisés et détenus sur l'île de Gamora dans une prison sépciale. Les héros ont trouvé refuge dans la forteresse de solitude de Superman et tentent d'élaborer un plan pour riposter...


Après un premier épisode en boulet de canon, Absolute Power ne relâche pas la pression. Mark Waid a quatre épisodes pour son event, il n'a donc pas de temps à perdre et il en tire parti. Amanda Waller a déclaré la guerre aux méta-humains qu'elle a patiemment fait passer pour des dangers publics, attirant sur Terre des menaces pour des civils innocents.


Tout cela, comme je le résumais le mois dernier dans ma critique du premier chapitre, est l'aboutissement d'une intrigue que DC Comics a mise en place à la fois à travers de précédents events (Dark Crisis, Knights Terror, Beast World) mais aussi dans des séries régulières bien exposées (comme Batman, Superman, Titans). Un modèle de politique éditoriale qui renvoie Marvel à ses chères études, surtout après l'affligeant Blood Hunt.
 

Mais ce n'est pas parce qu'une histoire est bien préparée que son aboutissement est garanti d'être réussi. Toutefois en confiant cette tâche à un scénariste aussi expérimenté et fin connaisseur de leur univers que Waid, l'éditeur n'a pas pris trop de risque. Et on peut mesurer là aussi à quel point c'est bien joué.


Ce deuxième épisode se concentre sur la retraite obligée des héros, qui se sont réfugiés dans la forteresse de solitude de Superman. Il s'agit donc d'un quasi huis-clos mais ça ne signifie pas que l'action est absente. Au contraire.

Dans un premier temps, Waid appuie là où ça fait mal : les héros n'ont rien vu venir et pire, ils se déchirent pour savoir qui va proposer le meilleur plan de contre-attaque et mener les troupes au combat. Batman et Mr. Terrific doivent toutefois s'incliner devant Nightwing qui, après tout, s'est vu remettre les clés de l'ordre mondial quand la Justice League a décidé de faire une pause à durée indéterminée.

Waid fait preuve d'un peu de malice bienvenue quand il montre Batman, non pas jaloux de voir son ex-Robin prendre les affaires en main, mais au contraire fier que ce soit son "fils" qui se montre digne des enseignements qu'il lui a prodigués.

Et puis, quasiment sans prévenir, comme il l'avait fait dans le premier chapitre, Waid fait tout sauteur avec l'arrivée de la Reine Brainiac qui contrôle Jon Kent et de Amazo (nouvelle version). La bataille qui s'ensuit est dantesque et dramatique à souhait : à eux trois, les visiteurs flanquent une correction à tous les héros pris au dépourvu face à la technologie des New Gods dont s'est emparée Waller et aux mesures de neutralisation stockées par la Reine Brainiac face aux pouvoirs des résistants.

Le lecteur éprouve à la fois le désespoir de la situation et en même temps ne peut s'empêcher d'admirer l'efficacité des manoeuvres de Waller. Elle a tout préparé, tout appris de ses ennemis, ses complices sont implacables, les héros dépassés, écrasés. Voilà une méchante qui fait vraiment le job, qui est vraiment terrifiante, qui donne vraiment du fil à retordre aux champions de DC. C'est autre chose que Blade possédé par Varnae. C'est un blockbuster intelligent et redoutable.

Toutefois, j'exprimerai un ou deux bémols dans ce concert de louanges. Le premier concerne un allié de Waller dont je trouve que Waid révèle la trahison trop tôt, avec trop d'évidence. Le lecteur se doutait que ce personnage ne pouvait pas avoir agi comme il l'a fait de manière aussi radicale, et de ce point de vue, le format ramassé de Absolute Power joue contre toute forme de suspense à son sujet.

Ensuite, et ça vous étonnera peut-être plus, j'ai trouvé que Dan Mora n'était pas au pic de sa forme. Bien entendu, il nous gratifie de planches très énergiques et il n'éprouve aucune difficulté à s'emparer de quelque personnage que ce soit, même pour une case. Mais, dans l'ensemble, le résultat est parfois brouillon.

C'est comme si cet artiste qu'on sait très prolifique, voire hyperactif, avait été obligé, je ne dirais pas de bâcler, mais en tout cas de se presser et donc de moins soigner son ouvrage. En témoigne l'absence quasi-totale de décors - et là, je sais ce que vous allez penser : "ouais, mais les décors pendant une bagarre, c'est pas le plus important, et même que la forteresse de solitude, c'est pas hyper sophistiqué comme décor !".

Et, sur ce point, je vous donne à moitié raison. Mais à moitié seulement parce que, justement, le découpage trahit ce côté précipité. Les enchaînements, la disposition des cases, la valeur des plans ne rend pas la lecture toujours fluide et donc agréable. Oui, ça pète de partout, ça se bastonne sévère, mais ce n'est pas bien dessiné à ce niveau. Et s'il y a une chose sur laquelle Blood Hunt était irréprochable, c'était le dessin de Pepe Larraz.

Dan Mora se fiche du beau mais il se fiche aussi ici, souvent, de la clarté des images. C'est confus, plus confus qu'épique en définitive. Et surtout on le sent à l'étroit, ce qui est curieux pour quelqu'un comme lui qui maîtrise la composition. Larraz sur Blood Hunt composait toujours des plans efficaces et lisibles, avec une vraie envergure. Mora, sur cet épisode en tout cas, n'y arrive pas.

Ces réserves ne suffisent pas à entamer le crédit de Absolute Power, parce que, encore une fois, c'est superbement exécuté, avec une préparation en amont exemplaire. Waid est magistral. A Mora de l'être aussi.

mardi 6 août 2024

SHADOW DANCER (James Marsh, 2012)


1973. Les troubles qui agitent l'Irlande du Nord coûtent la vie au frère cadet de Colette McVeigh alors qu'ils sont encore enfants. 20 ans plus tard, après l'échec d'un attentat à la bombe dans le métro de Londres, Colette est arrêtée et présentée à l'agent du MI-6, Mac. Il lui propose un marché : devenir son informatrice ou purger une peine de 25 ans de prison. Elle accepte à contrecoeur d'espionner sa famille en échange de quoi, une fois sa mission terminée, elle aura une nouvelle identité et une nouvelle résidence.


Mais peu de temps après, Mac apprend que sa supérieure, Kate Fletcher, utilise Colette pour protéger un agent infiltré dans les rangs de l'I.R.A.. Il mène l'enquête pour découvrir l'identité de cette taupe afin de protéger son informatrice. D'ailleurs, elle et lui se rapprochent, échangeant même un baiser passionnée sur la jetée où ils se retrouvent pour faire le point chaque semaine. Toutefois, Colette se rend compte que Mac ne veut pas s'investir dans une liaison et elle est convaincue qu'il la sacrifiera s'il en reçoit l'ordre, même s'il ne lie farouchement.
 

Pendant ce temps, un des cadres de l'IRA soupçonne un membre des McVeigh d'avoir trahi à cause de l'échec de l'opération du métro londonien. Il pense que Colette n'est pas honnête car il ne s'explique pas comment elle a pu rentrer à Belfast aussi vite après avoir été arrêté dans la capitale britannique. Mac interroge Kate sur sa taupe mais elle se moque de lui en répliquant qu'il se fait du souci pour sa protégée car il en est tombé amoureux.


Mac accède alors, grâce à un ami au MI-5, aux archives sur les repentis de l'IRA et fait une étonnante découverte alors que l'étau se resserre sur les McVeigh quand Kevin décide d'interroger Connor, l'autre frère de Colette...
 

Il ne faut pas confondre mystère et énigme : une énigme a toujours une réponse. Sur ce principe simple repose toutes les qualités et les défauts de Shadow Dancer, thriller ambitieux mais qui pèce par excès d'opacité.


Pourtant tout commence très bien et très fort. D'abord par un bref flashback qui remonte le temps jusqu'en 1973, au plus fort des tensions entre l'Angleterre et l'Irlande du Nord. Un père demande à sa fille d'aller lui acheter des cigarettes mais elle est occupée à enfiler des perles pour un collier et donne l'argent à son plus jeune frère. Peu après, son autre frère le ramène, tué d'une balle en plein coeur, accusant la police anglaise.


Puis en 1993, on retrouve Colette, qui est désormais un jeune femme. Elle arrive en train à Londres et prend le métro. Elle se sent suivie et change plusieurs fois de ligne avant de prendre la fuite pour semer ce qu'elle pense être un flic en civil, abandonnant son sac dans un escalier et s'enfuyant par un souterrain. Mais elle rattrapée à la sortie et conduite dans un hôtel où elle fait la connaissance de Mac, un agent du MI-6. 

Il a un dossier sur son frère décédé en 73, sait que ses autres frères sont membres de l'IRA et responsables de plusieurs attentats et exécutions. Elle ne prend la parole que pour exiger de voir un avocat. Il s'absente, la fait mariner, attend qu'elle craque nerveusement et lui soumet un deal : elle devient son informatrice ou elle sera condamnée à 25 ans de prison dans une maison d'arrêt en Grande-Bretagne.

Ces vingt premières minutes (sur les cent que compte le film) sont les meilleures. James Marsh, qui vient du documentaire, installe une tension palpable avec des dialogues concis et des situations fulgurantes. Le marché qui va lier Mac à Colette évoque celui de Cary Grant et Ingrid Bergman dans Les Enchaînés, d'Alfred Hitchcock (1946), une sacrée référence.

Evidemment l'exploit que doit réaliser Marsh et son scénariste Tom Bradby ensuite est de jouer avec les nerfs de ses personnages (Colette sera-t-elle démasquée ?) et du spectateur donc. C'est là qu'interviennent les notions de mystère et d'énigme. Les auteurs auraient sans doute bien voulu que leur film et leurs héros soient de fascinantes énigmes, sauf qu'ils abusent trop de mystères et installent trop de distance entre Colette, Mac et nous pour qu'on reste accroché au suspense.

Ce qui était brillamment concis et intense, devient taciturne et sinistre. Tant et si bien que jamais le film ne permet de savoir qui sont vraiment ses protagonistes. On devine que Colette sert l'IRA tout en désirant s'en éloigner, comme le voudrait aussi pour elle sa mère. Mais ce n'est qu'une hypothèse. Tout n'est qu'hypothèse pour nous. On pense que, mais sans jamais être sûr. Et ce qui est au départ excitant devient lassant et frustrant - trop.

Mac est le personnage qui s'en sort malgré tout le mieux car, dans son cas, on peut se faire une opinion assez claire et nette : c'est un agent consciencieux, méthodique, mais animé par des sentiments, réagissant mal aux secrets que lui cache sa hiérarchie et aux découvertes qu'il fait en menant son enquête sur ces cachotteries. Par ailleurs, il apparaît sincère dans sa promesse, répétée, de protéger Colette, mais s'il est désarçonné quand elle l'embrasse brusquement et passionnément sur la jetée où ils ont rendez-vous chaque semaine pour faire le point. Sa réaction va provoquer un malentendu tragique.

En dehors de lui, tout est trop opaque, tacite, dans Shadow Dancer. Quand James Marsh fait un pas en avant pour souligner franchement un élément (comme une scène de funérailles où on constate le mouvement machiste des membres de l'IRA et le désarroi résigné des femmes), ou quand il réussit à faire resurgir le danger pour Colette (quand elle manque de se faire prendre sur le fait en train d'appeler Mac), ce ne sont que des scènes isolées dans un ensemble narratif qui se retient trop et refuse d'expliciter quoi que ce soit.

L'interprétation est au diapason. Clive Owen est comme d'habitude sidérant de classe et de sobriété dans son rôle, pour lequel, malgré le postulat de départ, on éprouve de la sympathie. Mais Andrea Riseborough, pourtant excellente comédienne, est comme prisonnière d'un scénario qui l'empêche d'exprimer quelque nuance que ce soit : Colette demeure impénétrable, insondable, alors même qu'elle est plongée dans un tourbillon terrible. C'est dommage car cela tue toute émotion et toute empathie. Gillian Anderson est honteusement sous-employée dans un second rôle pourtant fait pour créer un trouble puissant. Et Domhnall Gleeson a bien du mal à exister, cantonné à un personnage en colère mais rien que ça.

Le sujet, l'approche, laissaient espérer sinon un grand film, du moins un exercice captivant. Shadow Dancer n'est en définitive qu'un film dont on se détache progressivement car trop éteint, comme désincarné.