dimanche 16 juin 2024

BLACK MONDAY MURDERS, TOME 2 : UNE LIVRE DE CHAIR (Jonathan Hickman / Tomm Coker)


Faute de preuves suffisantes, Viktor Eresko est relâché par la police. Cette nouvelle contrarie autant l'inspecteur Dumas que Gregoria Rothschild qui réunit le CA de la Caïna-Kankrin. La guerre est ouverte entre Gregoria et Viktor même si les autres membres cherchent à les raisonner. Mais Eresko avoue avoir tué Daniel Rothschidl et entend bien régler son compte à sa soeur. Cette dernière, par la suite, confie à Thomas Dane la mission de retrouver Wynn Ackerman, génie de la finance travaillant pour la Caïna-Kankrin et disparu dans des circonstances troubles.


De son côté, Theodore Dumas, après un échange avec le professeur Tyler Gaddis au sujet de la source du pouvoir immense de la Caïna-Kankrin, le suit jusqu'à Washington pour un mystérieux rendez-vous avec un individu en mesure de leur apporter les réponses qui leur manquent. Pour Gaddis, la cause d'un krach survenu en 1987. Pour Dumas, de quoi confondre Eresko.



Et tandis que Gregoria défie Eresko, Dumas va se rendre compte que ce que lui a raconté Gaddis ne relève pas du mythe...



Ce deuxième tome de Black Monday Murders montre en parallèles les parcours de Theodore Dumas, cet inspecteur de la police de New York chargé de résoudre le meurtre de Daniel Rothschild, et celui de la soeur de dernier, Gregoria, pour prendre le contrôle total de la Caïna-Kankrin, la plus grande banque d'investissement du monde.



Jonathan Hickman ne se contente pas de développer une intrigue, il creuse l'histoire de la finance mondiale en y injectant une part de fantastique. J'ai envie de dire que c'est vraiment là que ça passe ou ça casse. Certains lecteurs ne marcheront pas dans cette direction et pourront même éventuellement regretter ces ingrédients surnaturels glissés dans un thriller. D'autres, au contraire, apprécieront ce mélange de deux genres, le polar et le fantastique, qui entretiennent l'ambiance glauque et captivante du récit.



J'ai remarqué que Hickman semble aimer ce point où le divertissement de genre s'envole à des altitudes insoupçonnées. Dans X-Men, il soignait l'arrière-plan très politique pour montrer que les mutants n'étaient pas que des super héros costumés, mais l'étendard d'une nation qui souhaitait être légitimé sur le plan international. Dans Decorum, l'éducation d'une apprentie tueuse s'accomplissait au coeur d'une intrigue cosmique dont l'enjeu était une créature convoitée. Dans G.O.D.S., la romance contrariée entre Wyn et Aïko se déroulait sur fond de complot chez les Dieux.

Si on veut résumer ici, on a d'un côté un flic tenace qui veut coincer le suspect n° 1 d'un meurtre ; et de l'autre, on a une femme qui veut venger son frère. Dans les deux cas, c'est le même individu qui est visé. Dumas, en bon inspecteur, doit trouver des indices qui confondront le coupable. Gregoria ne s'embarrasse pas de ça mais ça ne veut pas dire que sa quête est plus facile puisqu'entre elle et sa cible se dressent les membres du conseil d'administration de la banque, qui veulent à tout prix éviter un nouveau décès qui attirerait l'attention.

Et puis, progressivement, les repères de ces deux personnages se brouillent. Ou plutôt ce qu'en pense le lecteur se trouble. Il s'agit moins d'arrêter un meurtrier ou de venger un frère que d'accéder au pouvoir. Pour Dumas, le pouvoir passe par la connaissance, c'est donc logique qu'il suivre le professeur Gaddis qui lui sert de guide. Pour Gregoria, il s'agit d'écarter tous les obstacles qui se dressent devant elle pour devenir la seule patronne de la banque et elle s'en remet à la fois à Thomas Dane (qui doit retrouver Wynn - tiens, tiens, Wynn ici, Wyn dans G.O.D.S., Hickman a de la suite dans les idées -  Ackerman) et Abby (qui affrontera Eresko -et Abby, cette femme albinos, s'exprimant dans une langue inconnue, n'est autre qu'une incarnation des Cygnes Noirs qui peuplent l'oeuvre de Hickman - cf. Avengers, New Avengers, G.O.D.S.).

Ce qui lie aussi Dumas et Gregoria, c'est leur détermination. Mais ce qui les différencie, c'est leur expérience. Gregoria, comme on va le voir, s'est instruite durant son exil et affiche une assurance qui n'a rien d'une posture et dont Abby n'est qu'un des éléments. En revanche, Dumas s'enfonce dans un monde souterrain dont il ignorait tout, dont il doutait de l'existence, et qui va profondément le changer. La fin du 8ème épisode, le dernier de ce tome 2, réunit Dumas et Gregoria et ouvre la voie pour une suite imprévisible mais excitante.

Tomm Coker et son coloriste Michael Garland illustrent le script avec un génie visuel qui matérialise totalement même les parties les plus fantaisistes. C'est l'autre grande force de Black Monday Murders : Coker s'exprime dans un registre réaliste et, un peu comme Jorge Fornés avec Tom King, a ce don de tout ramener à hauteur d'homme (de lecteur). Du coup, le dessin agit ici comme une sorte d'ancre.

Mais ça n'empêche pas Coker et Garland de lâcher les chevaux dans les scènes les plus spectaculaires et fantastiques. Sans spoiler, ils confèrent une sorte de majesté sinistre à ces parties du récit qui montrent bien que ces éléments surnaturels sont intenses, puissants, impressionnants, mais aussi suffisamment incarnés pour que le lecteur ne soit pas tenté de les interpréter comme une sorte de folklore facile, juste destiné à épicer le plat.

Black Monday Murders est un trip puissant mais exécuté avec maîtrise. Cette alliance de la chair et de l'esprit (des esprits) ouvre une porte vers un objet hybride et fascinant, plus glaçant qu'exotique. Revisité par deux auteurs aussi forts que Hickman et Coker, le résultat laisse des traces chez les protagonistes comme chez le lecteur. La suite et fin, qui ne sauraient plus tarder désormais après un long hiatus, sont aussi prometteuses qu'attendues.

samedi 15 juin 2024

BLACK MONDAY MURDERS, TOME 1 : GLOIRE A MAMMON (Jonathan Hickman / Tomm Coker)


31 Octobre 2016. New York. Le capitaine William Merritt envoie l'inspecteur Theodore Dumas au siège de la banque d'investissement Caïna-Kankrin pour une affaire d'homicide. Sur place, Dumas trouve deux collègues, Michael Caffey et Susana Moreno. La victime est Daniel Rothschild et la scène de crime les interpelle tous.
 

Dumas remarque tout de suite des indices précis et troublants. Plus tard, grâce aux enregistrements de la vidéo-surveillance, avec l'aide de Moreno, Dumas identifie un suspect et va l'arrêter. Viktor Eresko est conduit au poste pour y être interrogé tandis que Dumas fait la connaissance de Thomas Dane, le responsable de la sécurité de l'immeuble, disposé à coopérer avec la police.


Cependant, Gregoria Rothschild, la soeur de la victime, atterrit à bord de son jet privé avec sa compagne Abby. Alexei Malkin les attend et les informe de la situation. Gregoria reçoit Dumas pour répondre à quelques questions, en particulier une concernant d'intraduisibles glyphes écrits avec le sang de son frère sur le mur de la pièce où il a été tué.


L'interrogatoire de Eresko par Caffey ne mène à rien. Dumas, lui, rencontre Tyler Gaddis, professeur d'économie à l'université de Fordham pour en savoir plus sur la banque d'investissement Caïna-Kankrin. Le peu qu'il apprend va cependant lui servir pour reprendre l'interrogatoire de Eresko...


Actuellement, Urban Comics célèbre les 10 ans de son label Urban Indies avec une collection d'une dizaine de titres dont les premiers tomes sont disponibles au prix de 10 Euros. J'en ai profité pour me procurer le tome 1 de Black Monday Murders tandis que j'ai acquis le tome 2 en occasion sur un site marchand.


J'ai longtemps tourné autour de ce titre, tenté par sa lecture certes mais freiné par le fait que la série est en stand-by depuis 2018, suite aux problèmes de santé subis par le dessinateur Tomm Coker. Mais il va à présent suffisamment mieux pour avoir repris son ouvrage. On devrait découvrir la suite et fin de Black Monday Murders d'ici fin 2024, début 2025.


Bien entendu, l'autre raison qui m'a finalement fait sauter le pas, c'est que c'est créé et écrit par Jonathan Hickman. Cette semaine s'est achevé le premier volume de G.O.D.S. et je n'avais pas envie d'en rester là. Car si je suis devenu fan du scénariste, ça n'a pas toujours été le cas.

Comme beaucoup de fans de comics, son écriture m'a longtemps refroidi. Je trouvai le bonhomme arrogant et ses concepts hermétiques. Sa réputation de construire ses runs en se basant sur des plans sur plusieurs années, avec des diagrammes, me faisait sourire.

A quand bascule-t-on et accepte-t-on d'aborder un auteur qu'on s'était juré de ne jamais lire ? Souvent par hasard, par curiosité surtout. Au bout d'un moment, il faut quand même essayer pour juger. Dans mon cas, c'est avec House of X / Powers of X que cela s'est concrétisé. J'ai été tellement conquis par la proposition folle de Hickman que je me suis qu'il était temps d'explorer sa bibliographie.

Revenons à Black Monday Murders. Lorsque démarre ce tome 1, on est d'abord, comme souvent avec Hickman, submergé d'informations de toute part. La scène d'ouverture se déroule lors du krach boursier de 1929 et l'idée est que cela a été provoqué par un dieu de l'argent et de la cupidité, comme toutes les autres crises financières avant et après. Puis, on effectue in bond dans le temps jusqu'en 2016 avec le meurtre de Daniel Rothschild que l'inspecteur Theodore Dumas est chargé de résoudre.

Ce flic est rapidement caractérisé pour nous intriguer : on apprend qu'il a abattu un passant en pleine rue, apparemment sans raison. Puis des investigations sur la victime ont permis de découvrir que cet homme avait assassiné huit personnes dont il gardait les têtes dans son congélateur. Depuis, Dumas végète dans un bureau à traiter de la paperasse mais son capitaine sait qu'il est certainement l'homme de la situation, malgré son passé.

En parallèle, la soeur de Rothschild débarque et son arrivée provoque une vague de tensions au sein du conseil d'administration de Caïna-Kankrin dont les membres l'ont autrefois sèchement écartée. Elle veut la tête du tueur de son frère mais aussi celles de tous ceux qui l'ont bannie. Sans le savoir, Dumas va l'aider dans ce projet et être entraîné dans les coulisses d'un monde qu'il ne soupçonnait pas...

Urban Comics résume la série comme un mix entre True Detective et Se7en pour souligner les aspects les plus saillants, les plus sanglants de l'histoire. Mais avec Hickman, rien n'est jamais aussi simple qu'une formule publicitaire. Il développe son scénario autour de manipulations sur les marchés financiers, le pouvoir comme représentation physique de l'argent, les arts occultes comme moyen de communiquer avec des puissances surnaturelles à même de déséquilibrer les forces en présence, quelle que soit l'époque.

Si vous choisissez de lire Black Monday Murders comme un thriller très noir, ça marchera très bien. Si vous assimilez les données contextuelles de l'histoire, vous êtes parti pour un trip vertigineux. Et c'est passionnant, captivant. Complexe aussi un peu, mais Hickman maîtrise tellement bien ce qu'il raconte qu'il veille à toujours à éclairer le lecteur quand c'est nécessaire. Pour cela, il appuie sa narration avec différents supports : il y a l'art séquentiel pur, des pages de bande dessinée, somptueusement composées par Tomm Coker et son coloriste Michael Garland, mais il y a aussi ses fameuses data pages (comme celles qu'on trouvait dans HoX / PoX) avec des diagrammes, des transcriptions d'interrogatoires (dont certains passages sont censurés), des extraits de journal intime, des articles de presse...

La richesse du récit en fait une lecture dense, qu'il faut accepter d'intégrer. Mais ce n'est pas abscons non plus. En vérité, Hickman est certainement un des très rares auteurs de comics depuis Alan Moore à exploiter toutes les ressources de la BD pour le bénéfice du récit et la captation de l'intérêt du lecteur. Il ne s'agit pas de dire qu'ils écrivent pareil ni qu'ils racontent les mêmes histoires, qu'ils partagent les mêmes centres d'intérêts et qu'ils construisent leurs mondes et leurs personnages de façon similaire. Juste qu'ils sont tous deux des bâtisseurs d'univers repoussant les limites de la narration, avec le partenaire graphique le plus approprié pour chaque projet, et une ambition folle, démesurée.

Pour 10 E le tome 1, ça vaut le coup d'essayer, non ?

vendredi 14 juin 2024

THE PLACE BEYOND THE PINES (Derek Cianfrance, 2012)


1997. Shenectady, Etat de New York. Luke Glanton se produit dans une fête foraine en exécutant avec deux partenaires un numéro à moto dans une sphère métallique. Alors qu'il signe des autographes, il remarque Romina Guttierez, la femme qu'il a aimé ici-même un an auparavant. Elle refait sa vie avec Kofi Kancam qui élève le fils qu'elle a eu avec Luke sans le dire à ce dernier.


Bouleversé d'apprendre qu'il est père, Luke décide de rester sur place pour élever Jason, âgé d'un an. Mais sa présence déclenche les passions dans le couple formé par Romina et Kofi. Luke cherche un boulot stable et le trouve après avoir rencontré Robin Van Der Hook qui cherche un mécanicien. Les deux hommes deviennent amis et Robin finit par avouer à Luke qu'il a pu monter sa petite affaire grâce à des braquages avant de raccrocher mais il souhaiterait rempiler. 
 

Luke refuse d'abord mais, constatant qu'il ne gagne pas assez d'argent pour subvenir aux besoins de son fils et de Romina qu'il sent prête à lui donner une seconde chance, il finit par accepter. Entre deux coups, une altercation l'oppose à Kofi au sujet de son droit de visite et il est envoyé derrière les barreaux pendant quelques jours avec l'interdiction, une fois libéré sous caution (par Robin), d'approcher à nouveau de Romina.


Robin ne maîtrise plus son partenaire qui veut braquer deux banques en une seule journée et finit par le renvoyer. Luke dévalise une banque et il est pris en chasse. Sa moto endommagée, il se réfugie dans une maison où il est poursuivi par un agent de police, Avery Scott, qui l'abat. Fin de l'histoire ? Que nenni !


Je n'aime pas les classements du type "le meilleur film de l'année", "de la décennie", "du siècle", "de tous les temps", pour deux bonnes raisons : 1/ l'art, ce n'est pas du sport, on n'a pas besoin de dresser des podiums, il n'y a pas de meilleur ceci ou cela, cet esprit de compétition m'a toujours semblé complètement déplacé.


2/ Il faudrait avoir vu tous les films pour juger raisonnablement et c'est impossible. Même le plus féru des cinéphages ne verra jamais tous les films sortis, ou à venir. C'est une histoire sans fin. Qui peut savoir si, un jour, un long métrage ne renversera pas complètement la table et obligera à reconsidérer tous ceux qu'on a pu voir ?


Pourtant, à un instant T, par exemple, sur une décennie fermée, on peut parfois tomber sur un film tel qu'il semble dominer la mêlée, durablement. Je me rappelle très bien la première fois que j'ai vu The Place beyond the Pines : c'était un dimanche soir à la télé, sur France 2, j'étais seul et la chaîne diffusait une sorte de double programme Ryan Gosling, avec Drive en seconde partie. Et plus rien n'a été pareil après ça (je précise que j'ai également découvert Drive pour la première fois ce soir-là).

Depuis, primo, je suis devenu un fan de Gosling. Je sais bien qu'il n'a pas que des partisans : son jeu intériorisé, minimaliste (en tout cas à cette époque) en défrise beaucoup, le jugeant inexpressif, incapable de susciter l'émotion. Moi, c'est précisément ce que j'aime chez lui, ce mystère, ce côté impénétrable (mais pas que) : il détone, personne ne joue comme lui, ce n'est ni un adepte de la "méthode actor's studio", ni même un acteur qui cherche le naturalisme, je ne suis même pas sûr qu'il cherche à composer un personnage ou à devenir quelqu'un qu'on assimilerait à ses personnages taiseux. Peut-être parce qu'il est canadien et pas américain et qu'il a souvent répété que cette différence culturelle le mettait à la marge de ses collègues avec lesquels il n'a pas les mêmes références ni ambitions.

Deuxio : The Place beyond the Pines est sorti après Drive et ces deux films ont considérablement alimenté cette mythologie de Gosling, l'enfermant presque dans ce registre de beau gosse ténébreux. Un peu comme Alain Delon chez nous. Mais c'était la deuxième fois (et dernière à ce jour) que Gosling était dirigé par Derek Cianfrance, après le bouleversant Blue Valentine, et on pouvait quand même se rendre compte que, non, Gosling ne savait pas jouer que les beaux gosses ténébreux, que, oui, il était un acteur expressif, capable d'émouvoir. D'ailleurs, dans The Place..., lorsqu'il assiste, de loin, au baptême de son fils, il est poignant sans avoir besoin de forcer le trait, comme dans Blue Valentine.

Tertio : avoir vu The Place... a été un vrai choc. On parle souvent du grand roman américain, celui de Hemingway, Richard Ford, Tom Wolfe, Cormac McCarty, Paul Auster, Norman Mailer... Hé bien, ce film, c'est exactement ça. Et pourtant il ne s'agit pas de l'adaptation d'un roman, mais il produit le même effet qu'un de ces bouquins épiques et intimes à la fois qui vous retournent complètement, qui vous transportent, vous serre le coeur et les tripes. C'est un grand film. Un chef d'oeuvre ? Sans doute aussi. Mais surtout un grand film, comme on le dit de certains opus de John Ford, Orson Welles, John Huston... Bigger than life. Qu'est-ce que je regrette de ne l'avoir jamais vu sur grand écran ! Ce doit être encore plus saisissant.

C'est une tragédie en trois actes. Et la partie avec Luke Glanton n'est que le premier de ces trois actes. Ryan Gosling n'apparaît que 50' dans le film. Sur les 140' qu'il compte, c'est presque dérisoire. Mais Luke Glanton est de ces quasi-seconds rôles qui hante tout le film, toute son histoire, un rôle vraiment payant pour l'acteur qui le joue. Aussi étrange que ça puisse paraître, c'est bien lui, la vedette du film. Il vole la vedette à Bradley Cooper qui campe Avery Scott, le flic qui le tue, qui devient un héros, puis un politicien parce qu'il a mis hors d'état de nuire un voleur de banques. Oui, mais un voleur de banques charismatique, père, qui a fait tout ça pour le fils qui ne connaîtra jamais et la femme qu'il aimait plus qu'elle ne l'aimait.

Attention, Cooper est excellent, il joue une partition terriblement ingrate, celui du type qui a tué celui que le public aime. Ce n'est pas un salaud non plus car le film évite tout manichéisme. Avery Scott est un flic qui va être dépassé par ses actes, traumatisé par le fait qu'il a privé un enfant de son père, qui sera lui-même un mauvais père, absent, absorbé par sa carrière, au point de sacrifier son couple. La scène qui donne son titre au film est terrible, vraiment. The Place beyond the Pines est un endroit où le passé vous revient en pleine figure, violemment, et vous écrase, vous accable, vous met en pièces.

Je me suis demandé ce que ça voulait dire, ce titre, et j'ai appris que Shenectady, la ville où se déroule cette histoire, signifie en dialecte iroquois, l'endroit au-delà des pins. C'était là, sous mon nez depuis le début et c'est un titre parfait, qui forme une boucle dramatique, implacable. Près de ce ville, il y a cette forêt, qui est comme le crossroad des personnages les plus décisifs de l'intrigue puisque c'est là que Luke rencontre Robin, là que Jason va affronter son héritage avec A.J. Cross, c'est là dans ces bois que se joue quasiment tout, loin du quartier résidentiel où vit Romina avec Kofi, Avery et Jennifer sa femme, loin des banques, de la police. Un coin sauvage, inquiétant, sombre, que seul un motard accompli, prodigieux comme Luke pouvait traverser à moto plein gaz sans risquer l'accident. Et en même temps là où il est allé à sa perte.

Tout est beau et fort dans ce film, ce putain de film de fou. Depuis Derek Cianfrance n'a pas réussi à rebondir, comme s'il s'était brûlé les ailes, façon Michael Cimino après Les Portes du Paradis. Il a tourné un mélo qui était prometteur (avec un autre vrai couple comme Gosling et Eva Mendes, Alicia Vikander et Michael Fassbender) Une Vie entre deux océans mais qui échoue complètement à retrouver le lyrisme de The Place beyond the Pines. Eva Mendes ne tournera plus qu'un seul film ensuite (Lost River, réalisé par son mari), décidant de se retirer pour élever leurs enfants et laisser à Gosling toute la place sous les projecteurs. Rose Byrne n'a jamais retrouvé un aussi beau rôle depuis. Dane Dehann a disparu des radars depuis Valérian et Laureline. Emory Cohen n'a à nouveau émergé que dans la série The OA. Seuls Ben Mendelsohn et Mahershala Ali ont survécu. Et bien sûr Bradley Cooper.

Mais Gosling est devenu une star, le genre d'acteur culte comme on n'en voit plus, toujours un peu décalé, secret, insondable. Canadien. Comme le Chauffeur de Drive, Luke Glanton lui a permis d'accéder à ce statut rare où l'Histoire du cinéma se souviendra toujours de lui, au moins pour ces deux rôles.

Bon sang, c'est vraiment un grand film, et si vous ne l'avez pas vu, rattrapez ça. Croyez-moi, même si vous l'aimez moins que moi, vous reconnaîtrez que c'est quand même... Autre chose.

jeudi 13 juin 2024

SIERRA TORRIDE (Don Siegel, 1970)


Hogan, un ancien soldat nordiste, sauve une jeune femme sur le point d'être violée par trois bandits ivres morts. Il les tue puis découvre que leur victime est en vérité une nonne, Soeur Sara. Elle l'implore de l'escorter jusqu'au campement de rebelles juaristes qu'elle soutient, ce qui lui vaut d'être traquée par l'armée française.
 

Lorsqu'il la questionne sur sa destination, Hogan comprend qu'elle a rendez-vous avec le colonel Beltran, celui-là même avec qui il a fait affaire au Texas pour lui fournir des explosifs en échange de la moitié du trésor des français. Hogan et Sara entament un long périple en devant être sur place avant le 14 Juillet, date de la fête nationale française au cours de laquelle la nonne assure que les soldats seront vulnérables car ils s'y enivrent.


Durant le trajet, Hogan est de plus en plus troublé par Sara, dont il déplore qu'elle soit rentrée dans les ordres alors qu'elle est séduisante, mais aussi parce qu'à l'occasion, en cas de forte émotion elle jure et boit même si, comme elle le dit, "la règle permet quelques accommodements". Ils doivent faire face ensemble à des indiens yaqui qui blessent Hogan puis saboter une ligne de voie ferrée par laquelle passe un train rempli de munitions pour les français.


Mais c'est quand ils rejoignent Beltran et ses hommes que Hogan va avoir la surprise de sa vie...


L'histoire originale de Two Mules for Sister Sara (en vo) provient du cinéaste Budd Boetticher qui voulait également en signer la réalisation. Mais en 1970, le cinéaste est considéré comme un has-been et sa conception du western est passée de mode après la révolution venue d'Italie. Il accepte donc que son idée soit développée par un autre scénariste, Albert Matz, et la mise en scène confiée à Don Siegel.


Boetticher n'a pas fini d'avaler son chapeau car lui qui voulait Robert Mitchum et Deborah Kerr dans les rôles principaux, après les avoir vus ensemble dans Dieu seul le sait (John Huston, 1957), doit accepter Clint Eastwood dans la peau de Hogan. L'acteur est alors au fait de sa gloire mais lui déplaît car il le trouve trop nonchalant et sarcastique. Le script est passé dans les mains d'Elizabeth Taylor que Eastwood a rencontré sur le tournage de Quand les Aigles attaquent (Brian G. Hutton, 1968) où elle accompagnait son mari, Richard Burton, et elle est un temps pressenti pour lui donner la réplique.
  

Finalement, c'est Shirley MacLaine qui héritera du rôle et là, c'est Siegel qui devra composer avec ce choix qu'il n'approuve pas (il aurait préféré une actrice mexicaine), jugeant la comédienne "trop couillue" (normal pour celle qui traîne avec le Rat Pack, la bande de Sinatra, où elle est la seule fille).

Le tournage a lieu sur les lieux de l'action, au Mexique, comme le voulait Siegel, bien que son producteur ne supporte pas le climat. Les deux hommes, malgré la chaleur, sont en froid et Siegel, pour s'assurer que son film ne sera pas mutilé au montage (car il n'a pas le final cut), ne se "couvre" pas. Il tourne très peu de prises de chaque scène et toujours avec un minimum d'angles de vue différents. De plus il a le soutien de Eastwood (qu'il a déjà dirigé dans Un Shérif à New York, et qu'il retrouvera pour Les Proies, L'Inspecteur Harry et L'Evadé d'Alcatraz), qui le considèrera toujours comme son mentor quand à son tour il passera derrière la caméra.

Quid du résultat ? Sierra Torride (quel titre idiot !) est un drôle d'objet qui emprunte au western, mais également à la screwball comedy. Et alors qu'on pourrait croire que ce mélange improbable va accoucher d'un film bâtard, c'est tout le contraire : il en tire toute sa singularité et régale le spectateur. Les dialogues sont savoureux, les répliques fusent, on rit beaucoup.

Les rebondissements sont certes mécaniques (mention à l'attaque des indiens), mais on ne s'ennuie pas alors même que Siegel semble s'amuser à musarder en route pour mieux mettre en valeur les paysages sauvages du Mexique. Il faut dire que Hogan se déplace avec deux chevaux (dont l'un transporte ses explosifs, sa nourriture, ses bouteilles d'alcool) et Sara chevauche d'abord une mule puis un bourricot, l'un comme l'autre peu rapide.

La dernière partie offre tout de même une bataille épique, ponctuée d'explosions de dynamite. Et surtout Hogan comme le spectateur découvre vraiment qui est Sara (mais je ne vais pas vous gâcher la surprise, qui est hilarante). Boetticher avait eu une autre idée à ce sujet mais je pense que Albert Matz a eu le nez creux en la modifiant car c'est bien plus étonnant et tordant.

Clint Eastwood joue donc Hogan avec son flegme habituel, mais il faut surtout apprécier son incroyable sens du timing dans la comédie : jamais il ne cherche à faire de son personnage un type sympathique, empathique, ni même particulièrement malin. Il est cynique, désabusé, porté sur la bouteille, grivois : revenu de tout. Et c'est pour ça que sa réaction à la fin, en découvrant qui est Sara, est impayable. Cette dernière est génialement campée par Shirley MacLaine, dont l'abattage légendaire est parfaitement mis en valeur : on ne sent jamais que Siegel ne l'a pas appréciée et elle, en tout cas, jubile visiblement à incarner cette nonne révolutionnaire, s'arrêtant devant chaque calvaire pour prier et tapotant le cul de son bourricot pour avancer. Dommage que les deux acteurs n'aient jamais été réunis.

Il est impossible de se lasser de ce film, même quand on connaît son secret et sa genèse contrariée. Don Siegel est peut-être un "petit maître", mais Sierra Torride est un de ses opus les plus irrésistibles.

BLOOD HUNT #3 (of 5) (Jed MacKay / Pepe Larraz)


Dans le sanctum sanctorum du Doctor Strange, Dracula révèle à Brielle que son père Blade est derrière les événements récents et que le seul moyen d'y mettre fin est le tuer. La jeune fille prend la fuite, poursuivie par Miles Morales et Dracula. Pour rassurer la population, Captain America prononce un discours qui va déplaire à Blade et son couvent du sang tandis que Hunter's Moon et Tigra ont un plan B...


Je l'avoue : je ne suis pas bon pour rédiger des résumés. J'ai peur d'en dire trop. Et si je n'en dis pas assez, j'ai l'impression que ce que j'écris sera cryptique. Mais dans le cas de Blood Hiunt, la difficulté est ailleurs...


... Car avec cet event, il faut en vérité faire le résumé d'un résumé. Parce que le scénario est tellement concis, le contenu de chaque épisode tellement maigre, qu'il ne reste pas grand-chose à ajouter. Même en courant le risque de spoiler, je ne suis pas certain que celui qui lira cette critique sera vraiment spolié.


Combien de fois un lecteur de comics a-t-il eu l'impression qu'un arc narratif en six numéros (la norme) aura pu tenir en deux fois moins de chapitres ? Ici, c'est plus nuancé et on peut au moins accorder ce mérite à Jed MacKay : il n'a rien à raconter mais il doit quand même pondre cinq numéros avec ce rien, alors que fait-il ?


Hé bien, il s'appuie sur ce qu'il y a de meilleur dans son projet ni fait ni à faire : son dessinateur Pepe Larraz. Traduction : il lui donne un script avec des scènes suffisamment iconiques (bien que vues, revues et re-revues) pour qu'il les découpe de manière suffisamment généreuse afin de produire vingt pages.

Cet épisode est un exemple parfait : première séquence dans le sanctuaire sacré de Doctor Strange, Miles Morales est devenu vampire et veut faire la peau à Brielle, la fille de Blade. Il en est vite empêché mais elle détale après avoir appris de Dracula qu'elle devra tuer son père pour que la crise cesse.

Pepe Larraz dessine des cases de grande dimension pour que cette scène occupe quasiment le premier tiers de l'épisode à elle toute seule (j'exagère à peine). On a droit à un plan spectaculaire avec Miles sautant sur Brielle, un autre avec tous les occupants à l'intérieur du sanctuaire, une quasi pleine page récapitulative : ça impressionne le lecteur friand de belles images. Bon, ça ne raconte rien qu'on ne sache ou qu'on n'avait pas déjà deviné, mais ça passe le temps.

Deuxième séquence : moment émotion, Captain America (pas Steve Rogers qui devait avoir piscine, mais Sam Wilson) prononce un discours au monde qui a pour objectif de remonter le moral. C'est beau, même Captain Marvel n'en revient pas qu'il ait aussi bien parlé. Le deuxième tiers de l'épisode est rempli, ouf !

Dernière séquence (hé, oui, déjà, ça file à toute allure) : Blade est colère, le discours l'a mis rage, il va passer à l'offensive en lançant plus tôt que prévu son arme fatale. Bon, on ne comprend pas du tout de quoi il s'agit (un machin énorme trouvé au Wakanda mais aux origines atlantes qui est censé faire très peur), mais le fan doit avoir l'impression que c'est la fin du monde (au moins pour les deux prochains numéros parce que, après, je vous rassure, le soleil se lèvera à nouveau, tout rentrera dans l'ordre, avec un peu de chance il n'y aura plus Louis Boyard, Thomas Portes, Rachel Keke ou David Guiraud à l'Assemblée nationale et le RN n'aura pas la majorité absolue). Et hop, c'est la fin de l'épisode !

Là, ce n'est pas l'arc entier qui aurait pu durer moins longtemps, c'est tout l'épisode qui aurait pu tenir en une scène dans l'épisode précédent. Je me moque, mais c'est vrai, je vous jure. Le pire là-dedans, c'est le manque total de conviction : on sent que Marvel ne croit pas du tout à cette affaire, c'est un event court (5 n°), publié au Printemps, sans aucune conséquence.

Jed MacKay, rompant avec la plus élémentaire des traditions, ne convie même pas une assemblée de héros dans son histoire : on a une moitié des Avengers, Strange et Clea, Hunter's Moon et Tigra, Miles Morales. Rendez-vous compte : Wolverine est absent, ce qui doit être une première depuis longtemps ! Idem pour Spider-Man. sans vouloir en rajouter (y a quand même Iron Man, dans sa nouvelle armure moche - designé par Larraz, qui n'a donc pas le talent de character's designer - et dans une moindre mesure Captain Marvel), tous les autres héros présents en première ligne ressemblent plus à des seconds, voire troisième couteaux. 

Marvel a donc franchi un palier avec Blood Hunt : publier un event dont l'éditeur lui-même se branle complètement, juste pour occuper les stands, en utilisant un de leurs meilleures artistes pour une histoire d'une nullité abyssale. Le spectacle est fascinant, même si on ne sait pas trop s'il faut en rire ou en pleurer. Ou s'en foutre nous aussi.

mercredi 12 juin 2024

G.O.D.S. #8 (of 8) (Jonathan Hickman / Valerio Schiti)


100 ans dans le futur. La guerre des dieux s'est achevée. Le Dr. Strange et Mia di Maria sont les vainqueurs et obtiennent des vaincus une reddition complète et définitive. Wyn retrouve Aiko après avoir disparu pendant 80 ans et sans aucun souvenir de ce qui lui est arrivé, même s'il sait que ce qui s'est passé à contrarié l'Intermédiaire. Mais Wyn, quel qu'en soit le prix, veut savoir pourquoi il ne souvient plus...


On commence par une bonne nouvelle ? G.O.D.S. aura bien une suite. Je ne sais pas quand, mais si on prend la peine de lire le courrier des lecteurs dans ce huitième numéro, on découvre que Martin Biro, un des editors de la série, confirme cette information. 


Ensuite, après avoir effectivement lu cet épisode, c'était évident que Jonathan Hickman n'allait pas en rester là. C'est même ce qui rend la critique dudit épisode si délicate car le scénariste désoriente complètement le lecteur, à dessein, quitte à le frustrer, voire le faire enrager.


G.O.D.S. #8 est-il seulement un bon épisode ? En tout cas, il va diviser. Pas ceux qui ont déjà jugé la série comme étant un pétard mouillé parce qu'elle se déroule en marge de tout ce que Marvel produit actuellement (même en comptant la présence du Dr. Strange). Mais c'est vrai que c'est aussi le moyen d'échapper à un tie-un de Blood Hunt par exemple. Et surtout de souligner que Hickman joue dans son coin, privilège certainement âprement acquis mais condition sine qua non pour que Marvel dispose de son talent.


Revenons au contenu de l'épisode. Dans le précédent, paru en Avril, on apprenait que Dimitri était parti rechercher son père après avoir brièvement sauvé sa mère. Mais il n'avait pas donné de nouvelles depuis et Wyn avait retrouvé son matériel et récupéré son assistant personnel. On pouvait s'attendre légitimement à apprendre la suite et fin de cette aventure. Mais autant vous prévenir tout de suite, ce n'est pas vraiment le cas.


Certes, on voit ce qu'il est advenu de Dimitri, mais Hickman ne s'attarde pas. Il n'a jamais été un sentimental et ça se confirme ici. En même temps, on n'avait pas grand espoir de revoir le "science boy" vivant après sa mission suicidaire. Oui, je spoile, mais ce n'est pas bien grave à côté de ce qui suit.

Parce que la vraie grosse surprise de ce numéro, c'est l'ellipse énorme qu'ose Hickman : l'action se situe 100 ans dans le futur. Une guerre entre divinités s'est soldée par la défaite sans appel d'un camp. Le Dr. Strange et Mia di Maria, tous deux vieillis, sont dans le camp des vainqueurs, on peut même deviner que ce sont eux qui ont donné l'avantage et obtenu la reddition inconditionnelle des perdants. Wyn est là aussi, mais on va vite apprendre qu'il a disparu pendant 80 ans, et qu'il n'a aucun souvenir de ce qui lui est arrivé.

Lorsque les autres évoquent sa situation, la formule se répète : c'est mieux pour lui qu'il ne souvienne pas. Il n'insiste pas pour interroger ceux qui, eux, le savent parce qu'il a déjà un plan pour le découvrir, et seul qui plus est. La seule chose qui le trouble vraiment plus que ça, c'est quand Aiko lui avoue qu'elle est prête à revenir à ses côtés et même plus, qu'elle aurait dû ne jamais le quitter, renonçant même à devenir une centivar de l'Ordre-naturel-des-choses.

Après avoir récupéré le matériel de Dimitri, et en infiltrant une base de l'A.I.M., Wyn entreprend un voyage dans le temps. Hickman s'amuse alors avec ce qu'il préfère : être là et ailleurs mais en même temps, jouer sur deux tableaux à la fois. Un procédé qu'il avait par exemple exploité dans House of X / Powers of X. On suit donc le Wyn que nous connaissons depuis le début, donc le Wyn immortel, avatar du Pouvoir-en-place, à travers différentes époques. Nous découvrons tout ce qu'il a traversé à travers les âges, d'abord comme dans un zapping effréné, puis qui va se poser sur quelques instants-clés.

Ainsi, nous assistons au moment où il a rencontré la Mère de la Magie juste après la mort de ses parents. Puis quand il atterrit dans le repaire de l'Intermédiaire, entouré de ses Cygnes noirs, qui sont ses agents, et qui est le responsable de l'amnésie de Wyn (mais aussi de la folie qui a gagné le Dr. Strange - donc l'issue de la guerre qui a eu lieu a déplu à l'Intermédiaire et il s'est vengé de Wyn et de Strange en les contaminant dès le début des hostilités). Ensuite, Wyn arrive chez lui, plus âgé, devenu un ermite. Et enfin, il aboutit au moment où sa vie a complètement basculé et où la Mère de la Magie lui fait une offre très tentante...

Le premier réflexe, la première pensée que j'ai eu en terminant ma lecture a été une interrogation perplexe. Qu'est-ce que Hickman a fait, a voulu dire ? C'est comme si, entre le n°7 et le n°8, tout un tas d'épisodes manquaient. C'est un sentiment très frustrant, comme si la série avait en fait été annulé et que l'auteur avait conclu en sautant un maximum d'étapes pour arriver à la conclusion qu'il avait quand même prévue.

Et puis, j'ai relu l'épisode. Et je l'ai alors fait en tenant compte de l'information donnée par Martin Biro, donc que G.O.D.S. aurait une suite, que ce n'était que le premier acte. Et là, l'excitation m'a saisi. En vérité, ce geste audacieux, cette ellipse d'un siècle, la quête de Wyn en remontant le temps, l'offre que lui fait la Mère de la Magie, tout ça est en vérité non seulement incroyablement culotté mais terriblement excitante.

J'ignore ce que Hickman racontera dans la suite de sa série, mais on peut imaginer qu'il revienne sur ce qui s'est passé durant ce siècle, comment la guerre s'est déclarée et déroulée. Il y a là assez de matière pour encore quelques sacrés épisodes. Ou alors il peut choisir de ne pas revenir sur ces événements et reprendre sur la réponse de Wyn à la Mère de la Magie, et là deux directions s'ouvrent à la série (s'il accepte l'offre, ou la refuse : dans les deux cas, les conséquences sont énormes). Ou bien carrément repartir avec de nouveaux personnages, une nouvelle intrigue. Ou bien raconter comment Dimitri n'a pas pu revenir. Ou comment Mia est devenu ce qu'on voit d'elle au début de ce chapitre 8. Ou...

Le champ des possibles est infini. Et n'est-ce pas ce que G.O.D.S. ambitionnait vraiment ? Explorer le panthéon cosmique de Marvel, redesigner ses figures, établir de nouvelles forces (le Pouvoir-en-place, l'Ordre-naturel-des-choses) et d'autres déjà connues (L'intermédiaire, les Cygnes noirs, l'Oubli, le Tribunal Vivant...), et écrire cela de telle manière qu'on voit bien que ce n'est accessible qu'à des personnages initiés mais dont le lecteur devient le témoin privilégié.

Là où certains n'aiment pas ou ont été déçus que G.O.D.S. ne soit pas davantage connecté au reste de la production Marvel, moi, j'ai précisément adoré cette série parce qu'elle m'emmenait ailleurs, qu'elle ne dépendait pas des séries régulières, que les personnages les plus familiers n'y étaient que des invités, des guests. C'était rafraîchissant, dépaysant, et pas moins passionnant, captivant, drôle, flippant, spectaculaire. J'aimerai tant que Marvel sorte plus de projets comme ça au lieu de tout miser sur l'univers partagé, l'inter-connection des séries à outrance, ponctués par des events, des crossovers, etc. Parce que, d'abord, avant tout, ça permet à des auteurs de se lâcher, de proposer autre chose, sans que ce soit des What if...?.

Le suite de ce projet dépendra sans doute en partie désormais de la disponibilité de Valerio Schiti, qui va devenir le nouvel artiste régulier de la série Avengers (à partir du #18). Il a accompli son meilleur travail sur ces huit épisodes, même si on sent dans cet ultime chapitre qu'il est parfois moins flamboyant, un peu vidé. Mais il a tout donné, produit des images mémorables, des séquences superbes, servi l'imaginaire débridé de Hickman comme peu l'ont fait avant lui. En tout cas, on n'imagine pas que le scénariste se passe du dessinateur pour de futurs épisodes.

Hickman a-t-il déjà commencé à écrire la suite ? C'est le secret des dieux (et comme il n'est plus sur aucun réseau social, impossible d'essayer de l'interroger - quand bien même ce serait possible, il ne dirait certainement rien car il maîtrise sa communication mieux que tous les responsables de Marvel réunis). On sait juste que son prochain tube sera une mini Wolverine, avec Greg Capullo (en 5 n°). G.O.D.S. acte II ne sera donc pas de retour avant 2025.

Mais d'ici-là, vous pourrez vous procurer le recueil en v.o., dispo début Août, ou en v.f., à l'Automne, chez Panini (avec une version collector en noir et blanc...). L'occasion de vous plonger dans ce que Marvel aura publié de plus renversant en 2024.

LETO (Kirill Serebrennikov, 2018)


Eté 1981. Leningrad. Mike Naumenko, chanteur de rock, est en couple avec Natalia. Elle est toujours au premier rang des concerts qu'il donne au Leningrad Rock Club, un des rares espaces de spectacles publics autorisés par l'Etat. Bien que strictement encadré, l'endroit sert aussi bien de tremplin pour des amateurs que d'exutoire pour le public, qui est obligé de rester sagement assis. Skeptic est un observateur de la scène de l'époque et imagine parfois comment cela se passerait si les barrières tombaient.


Dans le milieu, le couple formé par Mike et Natlaia détone : ils sont fidèles l'un à l'autre et parents d'un bébé qu'ils élèvent dans un modeste appartement. Ils reçoivent fréquemment des amis musiciens, confirmés ou non, et sortent le week-end pour se changer les idées à la plage. C'est lors d'un ces congés qu'ils font la connaissance de Viktor Tsoï, jeune, calme, timide, mais mélodiste doué et qui considère Mike comme un modèle.


Natalia remarque immédiatement le potentiel de Viktor tandis que la carrière de Mike atteint son sommet. Toutefois, ce dernier ne s'en satisfait plus : très influencé par les anglais et les américains (comme Marc Bolan, Lou Reed, David Bowie), il ne croit pas pouvoir aller plus haut et proposer quelque chose de réellement original et s'y résigne.


Viktor et Natalia se rapprochent, attirés irrésistiblement l'un par l'autre. L'inspiration du jeune musicien s'en ressent, il devient plus audacieux. Quant à Mike, conscient de la situation, il ne s'y oppose pas, au contraire il va aider son émule à percer comme lui n'a pas su le faire...


Depuis plus de deux ans, et le début de la guerre menée par Poutine contre l'Unkraine, il est devenu très compliqué de parler de la Russie autrement qu'en la considérant comme la nation gouverné par un dictateur. La mort de son opposant Alexeï Navalny a exacerbé ce sentiment, soulignant la dérive de ce pays. Alors, pensez, parler d'un film russe, ça n'a rien de facile.


Kirill Serebrennikov, quand il a présenté Leto au Festival de Cannes en 2018, était dans le viseur de Poutine. Accusé de fraude, il était assigné à résidence à Moscou depuis plusieurs mois et avait tourné quasiment dans la clandestinité, laissant parfois à son assistant-réalisateur le soin de diriger des scènes en extérieur en suivant les notes qu'il avait prises lors de répétitions chez lui pour ne pas contrevenir aux décisions du tribunal.
 

Lors de la montée des marches, ses acteurs arboraient des signes de soutien au cinéaste et Leto est devenu davantage un manifeste qu'un simple long métrage de plus en sélection officielle (même si aucun prix ne l'a récompensé). Mais Leto était déjà tout entier dédié à la contestation du pouvoir établi et pour cause : il parle de rock.

Actuellement, la musique la plus populaire dans le monde occidental n'est plus le rock mais le rap. Pourtant, l'un comme l'autre sont des musiques défiant l'ordre, exprimant la liberté (du moins quand les chansons ne sont pas réduites à de la soupe formatée pour passer en boucle à la radio et programmée en prime time à la télé). Donc, je ne vais pas vous dire que le rap c'est mal, ou le rock c'était mieux. D'ailleurs le rock n'est pas mort et même si c'était le cas, ce n'est pas le rap qui l'a tué (pas plus que l'électro ou autre).

Par contre, le rock, tel qu'il est décrit dans Leto, c'est cette musique exutoire, cette expression simple et fédératrice qui a perduré au moins jusqu'au début des années 80 (avant l'apparition de la New Wave). Dans l'Union Soviétique, on assistait à des concerts de rock sous bonne garde avec des sortes de gardes qui surveillaient le public venu écouter les chanteurs et leurs musiciens, obligé de rester sagement assis. Les groupes devaient soumettre les textes de leurs chansons à une sorte de comité qui ne toléraient pas qu'on vantent les "dégénérés", les paresseux, les rebelles, mais encourageaient à valoriser les héros nationaux, les valeurs morales.

On voit bien comment les artistes rusaient avec cette censure d'Etat pour quand même faire passer leurs messages, par le biais de l'ironie. Ceux qui tentaient de les museler n'étaient (parfois) pas dupes et laissaient faire pour éviter des débordements impossibles à contenir. Kirill Srebrennikov montre d'ailleurs, via le personnage de Skeptic, témoin cynique de l'époque, comment, en rêve, cela aurait pu dérailler dans des scènes où la jeunesse prend le dessus, peut s'éclater, défier ses ainés et les autorités... Avant d'ajouter que, évidemment, ça ne s'est pas passé comme ça.

De ces moments fantasmés, on sort à la fois déprimés et galvanisés. Mais surtout on mesure ce que nous, en France, notre cher pays qui aime tant s'auto-flageller, sombrer dans le déclinisme, avons et ce dont tant d'autres sont réellement privés : la liberté d'expression. Je n'avais pas anticipé le résultat des élections européennes ni la dissolution de l'Assemblée nationale décidée par le Président de la République avant d'écrire cette critique. Mais à la lumière de ces événements, et sans transformer cet article en tribune politique, voir Leto est comme une piqûre de rappel : le fascisme (d'extrême droite comme d'extrême gauche) s'en prend toujours à la culture pour commencer, la plus populaire comme la plus élitiste. 

Au coeur de Leto, de cet été (Leto signifie été en russe), il y a aussi, surtout, une magnifique romance, une sorte de version slave de Jules et Jim avec Mike, Natalia et Viktor. On peut donc vivre dans l'oppression la plus sinistre et aimer quand même. Aimer toujours. C'est peut-être niais de le dire mais tout comme il ne faut pas céder à la haine face aux ennemis de la paix, il ne faut pas renoncer à l'amour face à ceux qui ne parlent que d'autorité et d'ordre.

Leto n'a pas fait plaisir à tout le monde, dès sa production : inspiré des Mémoires de Natalia Naoumenko, témoin de la naissance du groupe Kino (celui dont Viktor est le leader), le scénario a été traité de "tissu de mensonges" par les musiciens survivants de la formation, leur producteur. Il n'y a pourtant pas de quoi s'énerver. Rien de diffamant ni d'infamant n'est raconté ici, dans ce portrait vibrant d'une génération luttant pour chanter et aimer.

Les acteurs ne sont pas connus au-delà de la Russie mais sont tous remarquables, en particulier le trio principal incarné par Teo Yoo (Viktor), Roman Bilyk (Mike) et Irina Starshenbaum (Natalia), qui ressemble de façon troublante à Mary Elizabeth Winstead, une beauté fascinante au jeu sensible dont on comprend qu'elle fasse tourner les têtes.

N'ayez pas peur : c'est un film russe, avec du rock russe, mais sa qualité est universelle. Leto est un merveilleux été.