mardi 11 juin 2024

ALL-NEW GUARDIANS OF THE GALAXY, VOLUME 3 : INFINITY QUEST (Gerry Duggan / Marcus To & Aaron Kuder)


L'agent Adsit du Corps des Nova a enrôlé de force les Gardiens de la Galaxie et les présente aux autres membres qu'il a pu rappeler dans l'ancien quartier général de cette armée. Toutefois, Adsit a une idée derrière la tête : la déroute du Corps des Nova a été causée par la présence en son sein de renégats et d'espions à la solde des Raptors. Les Gardiens sont donc chargés d'y remettre de l'ordre.


Rocket Raccoon se montre le plus zélé à la tâche tandis que Ant-Man et Gamora d'un côté, Drax d'un autre sont envoyés en mission sur des postes autrefois tenus par le Corps des Nova. Star-Lord, lui, découvre que Richard Ryder est toujours en vie et décide de partir à sa rencontre pour savoir pourquoi il ne l'en a pas prévenu avant.


Gamora et Ant-Man sauvent d'anciens agents du Corps dans un vaisseau attaqué par des copies d'Ultron. Drax, toujours fidèle à sa nouvelle philosophie non violente, empêche des soldats du Corps d'exécuter les habitants d'une planète qui ont été contaminés par Ultron mais ne représentent aucun danger. Et Star-Lord, après retrouvé Richard Ryder, localise la Pierre de Pouvoir dans une forteresse tenue par des membres du Corps isolés depuis la débâcle de leur armée.


Cependant, à la base du Corps des Nova, Rocket entraîne Adsit dans une manoeuvre périlleuse pour démasquer des agents infiltrés des Raptors avant que ces derniers ne mènent un assaut décisif...
 

Ce troisième et dernier tome collecte les épisodes 146 à 150 car, oui, Marvel a subitement décidé de revenir à la numérotation "Legacy" de la série quelques moins avant le début de l'event Infinity Wars qu'écrira Gerry Duggan pour clore son run sur All-New Guardians of the Galaxy.


Cette curiosité éditoriale mise à part, le scénariste doit ranger ses jouets et préparer le terrain pour son event. J'en profite pour dire que je n'ai jamais lu en entier Infinity Wars et je ne sais pas si j'en écrirai une critique. Si cela vous dit, faîtes-le moi savoir en commentaire.

Le précédent recueil s'achevait sur un cliffhanger qui montrait les Gardiens enrôlés de force par le Nova Corps. Déjà dans le FCBD 2017, il avait été arrêtés mais s'étaient évadés puis dans l'épisode 5 (celui avec Star-Lord, dessiné par Chris Samnee), un certain Commandant Scott Adsit tentait d'appréhender Peter Quill qui venait de voler un gyroscope pour Rocket Raccoon. On découvre donc pourquoi les Gardiens étaient véritablement traqués par les Nova depuis le départ.

Adsit a hérité de la tâche délicate de reformer le Corps des Nova mis en déroute depuis des lustres (à la fin de la saga Annihilation de Dan Abnett et Andy Lanning). Ayant mené son enquête avec les quelques soldats qu'il a pu rassembler, il a compris que, déjà, avant cette déroute, des espions et des renégats avaient infiltré l'organisation et l'avaient miné de l'intérieur.

Aujourd'hui, donc, il embarque les Gardiens pour l'aider à faire le ménage, c'est-à-dire démasquer et capturer les traîtres et retrouver les hommes dont il est sans nouvelles. Gerry Duggan souligne, un peu mais trop finalement (alors qu'on pouvait s'attendre de sa part à quelque chose de franchement plus drôle), le décalage entre le fait que des pirates comme les Gardiens deviennent des "fixers" et l'organisation stricte des Novas.

Et il faut bien le reconnaître, c'est quand même un peu décevant que Duggan ait soudain choisi d'être si modéré après un début de run pétaradant. Visiblement, le scénariste n'a pas/plus eu  les coudées aussi franches à l'approche d'Infinity Wars car on sait que, pour les events, chez Marvel, les editors sont par nature très interventionnistes et n'hésitent pas exiger des réécritures pour que tous les tie-in soient sur la même ligne que la saga centrale.

Donc, en vérité, à part le fait de suivre Rocket très zélé dans sa mission, on ne rigole pas autant qu'espéré. Je dirai même qu'on s'ennuie franchement parfois : Duggan sépare les Gardiens en leur assignant des missions dont l'intérêt est très relatif, comme s'il s'agissait surtout de gagner du temps. Seul Star-Lord qui renoue pour l'occasion avec Richard Ryder/Nova a réellement du pain sur la planche car il découvre l'emplacement de la Pierre du Pouvoir et décide de ne pas le communiquer, ni à ses amis Gardiens (et donc à Gamora), ni aux autres Novas (par crainte qu'un espion des Raptors ne le signale).

Tout ça se conclut par une belle bataille entre les Raptors et les Novas dans leur QG, mais ce n'est guère palpitant, en dehors d'un joli morceau de bravoure tout à la gloire de Scott Lang/Ant-Man. Ce que cela révèle surtout, et ça n'a pas changé depuis, c'est qu'aucun auteur ayant succédé à Bendis et son long run n'a réussi à développer une série avec les Gardiens de la Galaxie digne de ce nom. Marvel tient à la fois une marque forte, grâce au succès de la trilogie adaptée au cinéma par James Gunn, mais en même temps ne semble plus savoir quoi en faire, sinon la confier à ses scénaristes en vue qui ne paraissent pas avoir de plan sur le long terme.

Après Duggan, ce sera au tour de Donny Cates. Résultat : une dizaine d'épisodes et puis s'en va. Al Ewing en produira une quinzaine, mais visiblement débordé par son travail sur S.W.O.R.D. puis X-Men Red, il s'en tiendra là. Dernière tentative en date : le tandem Jackson Lanzing - Collin Kelly qui ont bouclé leur run en dix chapitres. Pas de nouvelle annonce pour l'heure, en tout cas pas avant Septembre, mais j'ai l'impression que Marvel n'est pas pressé de ranimer les Gardiens avant au moins 2025. Qui saura rendre à ces personnages un run consistant et de qualité ?

Marcus To dessine la quasi intégralité des épisodes et effectue un boulot plus qu'honorable. Certes, pour gagner du temps, il zappe volontiers les décors, mais sur l'ensemble, il s'acquitte de sa tâche avec efficacité, alternant scènes mouvementées très satisfaisantes et plages plus calmes bien dosées. C'est un artiste que j'apprécie, qui n'a pas la reconnaissance qu'il mérite alors qu'il est toujours très pro, ne bâcle jamais son ouvrage.

Aaron Kuder signe quelques ultimes pages sur le n°150, à la pagination plus conséquente, sans briller particulièrement, et il est devenu le cover-artist de la série sur sa fin.

Tout ça manque de tonus, d'entrain. C'est regrettable, ça avait bien commencé mais ça s'achève mollement.

lundi 10 juin 2024

LE BAGARREUR (Walter Hill, 1975)


Louisiane, 1933. Chaney, un chômeur itinérant, assiste à un combat de boxe à mains nues clandestin dans un entrepôt. Un des combattants est soutenu par Speed et prend une correction sans appel. Plus tard, Channey aborde Speed à la table d'une gargote et lui demande de lui trouver un adversaire et de parier les six dollars qu'il lui reste. D'abord sceptique, Speed se débrouille et Chaney affronte l'homme qui a vaincu le précédent champion du manager. 
 

Moqué pour son âge, Chaney ne fait pourtant qu'une bouchée de son vis-à-vis en l'envoyant au tapis d'un seul coup de poing. Convaincu qu'il tient un champion, Speed emmène Chaney à la Nouvelle-Orléans où il vit et a des contacts. Chaney le prévient cependant qu'une fois qu'il aura empoché assez d'argent, il arrêtera tout et repartira. Mais avant cela il accompagne Speed sur les docks pour regarder le combat de Jim Henry, le poulain invaincu de Chick Gandil, un gros parieur qui a fait fortune dans la poissonerie.


En attendant son premier combat, Chaney aborde Lucy Simpson, une jolie jeune femme, dans un bar où il boit un café. Elle accepte qu'il la raccompagne mais refuse de le laisser entrer chez elle. Il loue une chambre dans le même quartier pour un loyer modique et un confort sommaire. Le lendemain, Speed présente Poe, un ancien médecin opiomane, qui vient compléter leur équipe, puis il l'informe qu'il lui a trouvé un premier adversaire. Direction : un repas de famille dans le bayou.


A nouveau, Chaney fait parler sa technique et sa puissance. Mais Petitbone, qui a organisé la rencontre, refuse de payer. Chaney convainc Speed de filer quand il voit des hommes armés les encercler. La nuit venue pourtant, Chaney obtient ses gains en corrigeant par surprise Petitbone et sa garde rapprochée qui font la fête dans un bar. Avec l'argent récolté, Speed va pouvoir négocier avec Gandil pour que Chaneu affronte Jim Henry...


Hard Times (en vo) est le premier film réalisé par Walter Hill. Il a seulement 33 ans et peu d'expérience, même s'il fait remarquer pour avoir signé les scripts de deux longs métrages, Guet-Apens de Sam Peckinpah et Le Voleur qui vient dîner de Bud Yorkin, tous deux en 72. Fort de cela, il convainc la Columbia de financer son premier effort derrière la caméra.


Le premier jet du Bagarreur équivaut à un long métrage de deux heures, jugé trop long. Hill accepte d'en couper une demi-heure en le remaniant avec Bryan Gindoff (qui a eu avec lui l'idée originale de l'histoire) et Bruce Henstell. Loin d'être contrarié par ces corrections, l'auteur dira plus tard que cela a amélioré le résultat car il désirait faire oeuvre d'économie, concevant son intrigue quasiment comme un haïku - une technique qu'il conservera ensuite.


Par contre, il doit accepter des concessions plus difficiles au sujet du casting : il avait imaginé un héros plus jeune et désirait engager Jan Michael Vincent (31 ans à l'époque). Le projet intéresse Charles Bronson, alors au fait de sa gloire mais qui a déjà 54 ans. Pourtant Hill se ravise vite : comme il le racontera ensuite, "Bronson était dans un condition physique encore exceptionnelle, son corps était sculpté et son charisme indéniable". Seul problème : c'était aussi un gros fumeur et il n'était pas endurant, ce qui obligea le metteur en scène à abréger les scènes de combat ou à les découper (alors qu'il aurait souhaité les filmer en plans-séquence).

Le Bagarreur est, je dois le dire, un de mes films cultes : je l'ai vu très jeune car, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire (en parlant de Mister Majestik), j'étais un fan de Bronson que mon père m'avait fait connaître en regardant Les Sept Mercenaires, La Grande Evasion et Il était une fois dans l'Ouest. Même si je ne l'ai pas aussi souvent revu que ces derniers, le film de Hill m'a toujours enthousiasmé car c'est un des meilleurs de sa vedette.

Bronson en impose naturellement, avec son jeu minimaliste et sa présence incroyable. Il lui suffit d'apparaître pour qu'on ne voit que lui, et il donne au personnage de Chaney une humanité bouleversante, une mélancolie qui contraste avec ce drôle de métier qui est le sien. Taciturne, voire ombrageux, il ressemble en fait aux multiples versions de l'homme sans nom immortalisé par Clint Eastwood, cette figure surgi de nulle part et qui y retourne à la fin du récit, véritable énigme insondable pour ceux qui le croisent.

La romance, très pudique, que Chaney partage avec Lucy Simpson est d'autant plus étonnante que c'est Jill Ireland, l'épouse de Bronson, qui incarne cette femme démunie mais fière, qui, par provocation, raconte au boxeur qu'elle a fini par trouver un riche homme prête à l'entretenir, juste pour tester les sentiments de ce quasi-inconnu. On peut alors interpréter de bien des façons la réaction laconique de Chaney après cela mais c'est aussi singulier qu'inoubliable.

Par ailleurs, Hill, malgré un budget dérisoire, retranscrit à merveille à l'image la Grande Dépression des années 30 avec ces millions d'américains dans la plus grande précarité suite au krach boursier de 1929, quand d'autres, authentiques fripouilles profitant de cette débâcle trouvaient le moyen de prospérer sur la misère de leurs contemporains. De ce point de vue, les combats clandestins fournissent une matière idéale pour le commentaire sociale du film : tous les coups y sont permis, on se frappe à mains nues et avec les pieds, y compris en dessous de la ceinture, jusqu'au k.o..

Hill filme ces affrontements sans chichi, on ressent l'impact des coups, la violence des échanges, le désespoir des participants, l'exutoire que fournit ce spectacle pour ceux qui y assistent. Le personnage de Speed est conscient que Chaney est un champion très coriace mais il se montre vite ingrat avec lui, estimant que c'est lui qui prend tous les risques, alors qu'en vérité c'est évidemment le contraire.

James Coburn a hérité du rôle prévu à l'origine pour Warren Oates et ses relations avec Hill ont été tendues. Contrairement à Bronson, avec qui il avait déjà joué (dans Les Sept Mercenaires et La Grande Evasion), sa carrière déclinait et in n'appréciait pas de jouer un personnage aussi antipathique. Pourtant, à l'écran, ça ne se voit pas : il compose un margoulin insolent, flambeur impénitent, mauvais coucheur, avec beaucoup de gouaille et d'énergie. Son duo avec Bronson fonctionne merveilleusement.

Au premier regard, il est donc facile de considérer avec snobisme ce long métrage. Mais plus on le voit, plus on mesure ses qualités, sa profondeur, sa personnalité. Walter Hill débutait en beauté une longue et belle carrière, au sommet pendant quasiment dix ans.

ALL-NEW GUARDIANS OF THE GALAXY, VOLUME 2 : RIDERS IN THE SKY (Gerry Duggan / Frazer Irving, Chris Samnee, Greg Smallwood, Mike Hawthorne, Roland Boschi & Rod Reis)


Quel secret dissimule Gamora aux autres Gardiens de la Galaxie et qui est lié à la Pierre de l'Âme ?


Pourquoi Star-Lord n'hésite pas à remonter le temps jusqu'en 1980 alors qu'un recruteur du Corps des Nova tente de lui mettre la main dessus ?


Quelle est la raison qui a poussé Drax à devenir non violent après avoir été depuis toujours le Destructeur tant redouté ?


Depuis quand Groot ne peut croître ? Et quelle est la responsabilité de Rocket Raccoon dans cette curiosité ?


Qu'est devenu le frère de Richard Ryder / Nova, comme lui membre du Corps ? Et quel jeu jouent les Raptors là-dedans ?


En enfin, comment Ant-Man va-t-il rejoindre les Gardiens de la Galaxie après que ces derniers aient abordés plusieurs héros pour les renforcer ?



Comme je l'expliquai dans la critique concernant le premier tome de All-New Guardians of the Galaxy par Gerry Duggan, en confiant les dessins de la série à Aaron Kuder, le scénariste et l'éditeur savaient pertinemment qu'il n'arriverait pas à enchaîner les épisodes mensuellement.

D'habitude, dans ce cas de figure, la logique veut qu'un artiste fill-in vienne ponctuellement remplacer le dessinateur titulaire afin qu'il souffle et puisse avancer dans son travail. Gerry Duggan a préféré procédé différemment en écrivant des épisodes autonomes à intervalles réguliers avec à chaque fois un dessinateur différent.

Mais à bien lire ces one-shots, on se rend compte qu'il ne s'agit pas que d'intermèdes : en vérité, Duggan en profite pour éclaircir des points de son intrigue principale en se concentrant sur chacun des membres des Gardiens de la Galaxie et d'autres personnages gravitant dans leur orbite (comme Nova ici). Du coup, le plaisir est double : on peut apprécier ces numéros en tant que tel mais également comme complément d'information.

Pour être bien clair, ce tome rassemble donc les épisodes 3, 5, 7, 9 et 11-12.

On découvre d'abord pourquoi Gamora attache tant d'importance à récupérer la Pierre de l'Âme, une des pierres d'infinité. Je ne ferai aucun spoiler, donc vous pourrez apprécier les révélations en lisant ces épisodes. Celui-ci se passe quasiment intégralement dans la tête de la fille adoptive de Thanos et à l'intérieur de la Pierre de l'Âme, proposant un voyage (ou plutôt un trip) assez vertigineux dans la psyché de la "femme la plus dangereuse de l'univers". Frazer Irving se charge des illustrations, pratiquement uniquement en pleines pages et sans décor. Utilisant les ressources du dessin numérique, le résultat est à la fois beau et désincarné, étrange et un peu confus - le texte sert vraiment de béquille à des images hallucinées.

C'est ensuite au tour de Star-Lord d'être mis en avant. Il vient de dérober un gyroscope pour Rocket Raccoon (qui servira à la réplique de Galactus à l'intérieur de laquelle les Gardiens attaqueront Citopia, dans le n°1 de cette série). Mais dans l'opération, un de ses cassettes stéréo fétiches sur laquelle il enregistre des playlists de chansons de la Terre, a été endommagée. Il effectue un voyage dans le temps pour obtenir un nouvel enregistrement de qualité. Duggan signe un récit léger que Chris Samnee dessine avec son style si bondissant et épuré, collant parfaitement au propos et à Peter Quill, l'archétype du charmant voyou.

Vient alors l'épisode le plus abouti du lot qui va expliquer ce qui a poussé Drax à devenir pacifiste, en total contradiction avec sa vocation et sa réputation de Destructeur. Duggan trouve une justification simple et poignante à cette orientation radicale et déroutante, qui est vraiment magistralement mise en oeuvre. Surtout que pour ne rien gâcher, le scénariste s'est attaché les services de Greg Smallwood au dessin (Duggan a été l'un des rares auteurs, avec Jeff Lemire, chez Marvel, à savoir exploiter le génie de l'artiste depuis parti chez DC). Et Smallwood livre des planches extraordinaires, dont il assume aussi la  colorisation.  

Attention ! Je vais dire du bien de Mike Hawthorne qui m'a tellement gâché le plaisir sur le Daredevil de Chip Zdarsky. L'artiste illustre le chapitre suivant qui vient révéler les circonstances dans lesquelles Groot a failli mourir et ne peut plus grandir depuis. Bien aidé par l'encrage de Terry Pallot (qui lui convient bien mieux), Hawthorne surprend très agréablement en animant Rocket Raccoon et Groot tandis que Gerry Duggan développe un subplot déjà présent dans le premier tome.

Nova a été un des personnages favoris durant le run de Dan Abnett et Andy Lanning sur Les Gardiens de la Galaxie (et les diverses sagas qu'ils ont traversées, comme Annihilation). Pourtant, Marvel ne sait toujours pas quoi faire de ce personnage créé en réponse au Green Lantern de chez DC. Duggan l'intègre à sa série avec visiblement un plan en tête (comme plus tard le fera Al Ewing). On croise à nouveau les sinistres Raptors avant qu'ils attaquent le vaisseau des Gardiens (cf. tome 1). Roland Boschi prête son coup de crayon ténébreux à cet épisode mouvementé.

Enfin, après tous ces flashbacks, le sixième et dernier chapitre fait le joint avec les événements actuels et la quête de la Pierre de l'Âme par Gamora et ses partenaires. Les Gardiens, séparément, sollicitent l'aide de plusieurs héros (Dr. Strange, Cable, mais aussi Man-Thing) quand d'autres essaient de s'incruster (comme Deadpool et Ant-Man). La formation va donc s'enrichir d'un nouveau membre avant un cliffhanger qui est l'aboutissement de plusieurs scènes depuis l'épisode du FCBD 2017 jusqu'à celui avec Star-Lord dans ce recueil... L'épatant Rod Reis s'occupe des dessins dans son style inspiré de Sienkiewicz (en plus lisible) et c'est un régal.

Si la disposition des épisodes peut a priori dérouter, elle s'avère finalement très plaisante et intelligente. On peut enchaîner avec le troisième et dernier tome en étant au point sur chaque protagoniste et l'histoire en général. A suivre donc...

dimanche 9 juin 2024

MISANTHROPE (Damian Szifron, 2023)


Baltimore. La nuit du Nouvel-An. Un sniper abat 29 personnes sur les toits d'immeuble alors qu'ils étaient en train de fêter le passage à la nouvelle année. Pour couvrir les détonations, il se sert de l'explosion des feux d'artifice. La police est débordée jusqu'à ce qu'un signalement provienne d'un bâtiment. L'agent en patrouille Elenaor Falco se rend sur place et inspecte un appartement où il y a eu une victime. Un expert en balistique arrive ensuite et détermine l'angle de tir, pointant un building en face au 17ème étage.


Elenaor se précipite lorsqu'une déflagration au 17ème étage provoque un mouvement de panique et que les habitants sortent, affolés. Elle a la présence d'esprit de filmer tous ces gens qui fuient au cas où le sniper se trouverait parmi eux. Les pompiers pénètrent dans l'immeuble et Eleanor les suit avec le S.W.A.T. (Special Weapons And Tactics). L'appartement présumé du tireur est désert mais complètement dévasté. Le FBI rejoint tout ce beau monde et l'agent Lammarck réunit les forces de police au commissariat central pour déclencher la chasse à l'homme.
 

Le lendemain, Elenaor est convoqué par Lammarck à qui il présente son second, Jack McKenzie, et à qui il demande de devenir l'agent de liaison entre le Bureau et la police de Baltimore. Un premier rapport tombe : l'explosion dans l'appartement a été provoquée par une grenade et une fuite de gaz, les tirs proviennent d'un fusil automatique de l'armée mais retiré du service depuis 40 ans. La police lance un appel radio : un suspect a été localisé. Lammarck, McKenzie et Falco se rendent sur place - fausse alerte : le jeune homme retranché chez lui se suicide et aucune arme n'est retrouvé à son domicile.


Le lendemain, nouveau drame : le tueur commet un massacre dans la galerie marchande d'un hypermarché. Mais les caméras de surveillance l'ont filmé en train de se débarrasser de ses habits, bien qu'on ne voit pas son visage. La mairie s'impatiente, la pression est mise sur Lammarck dont le recrutement de Elenaor pose problème à cause de ses antécédents psychologiques. Il va être déssaisi du dossier...
 

Voilà une excellente surprise, et pas seulement parce que, encore une fois, le titre en vf est celui prévu initialement par les scénaristes (Damian Szifron, également réalisateur du film, et Jonathan Wakehan), stupidement rebaptisé To Catch a Killer par les producteurs.


Vous avez peut-être remarqué que, souvent, pour attirer l'attention du public, les publicistes résument l'histoire avec une formule qui mentionne d'autres oeuvres. C'est un moyen de solliciter la mémoire collective des spectateurs et de rendre l'objet plus familier, même si ces raccourcis peuvent être tirés par les cheveux. Dans le cas de Misanthrope, on pourrait dire ainsi que c'est "Seven rencontre Les Dents de la Mer."
 

Seven parce qu'il est question d'un tueur (mais un serial killer) insaisissable. Les Dents de la Mer parce que la psychose qui gagne Baltimore à la suite de deux tueries provoque les mêmes réactions dans la population et les officiels. L'homme chargé de résoudre l'affaire en arrêtant le tueur est également un agent en fin de carrière à qui personne ne fait confiance et qui s'entoure d'adjoints discutables (et discutés) mais correspondant à ses méthodes peu orthodoxes.

Le sniper de Misanthrope est comme le requin du chef d'oeuvre de Steven Spielberg : on ignore constamment quand il va frapper et cette imprévisibilité le rend aussi menaçant que l'animal. On ne sait pas jusqu'au bout quel est son mobile (et bien entendu, je ne vais pas vous le révéler, mais c'est atypique).

Pourtant, ne nous y trompons pas, le vrai héros de ce film n'est pas l'agent Lammarck mais une jeune agent de police, Elenaor Falco. Le personnage est fortement caractérisé : elle a candidaté pour entrer au Bureau mais a échoué à cause de son attitude jugée peu sociable et surtout à cause d'une tentative de suicide (dont elle garde la trace sur ses poignets). Elle a intégré la police pour reprendre sa vie en main mais ne fait que surnager - d'ailleurs, on la voit souvent pratiquer des longueurs dans une piscine sur son temps de repos (pas super subtil, je vous le concède, mais limpide).

Si elle attire l'attention de Lammarck, c'est surtout parce qu'elle a une théorie sur le tueur : il ne cible personne, il considère ses victimes comme des "moustiques", il tue comme un toxico, pour l'adrénaline, pour se faire un fix, jusqu'à la prochaine dose. Par ailleurs, quand elle est arrivée en bas de l'immeuble où il a tiré la première fois, elle a eu le réflexe de filmer les habitants qui en sortaient au cas où il se serait mêlé à eux. Alors que le FBI accumule les rapports, collecte les indices, Elenaor, elle, cherche d'abord à comprendre, à chercher dans les angles morts, à se concentrer sur les détails (par exemple, comment retrouver un fusil employé par l'armée mais retiré de la circulation depuis 40 ans).

Le trio qu'elle forme avec Lammarck, qui joue sa place et sa réputation, et McKenzie, qui est surtout un homme de terrain, d'action, de soutien, agit comme une cellule miniature quand le reste des forces de l'ordre est un essaim, une ruche, et que le maire songe d'abord à préserver son image auprès de ses électeurs en les rassurant. Lorsque Lammarck se voit retirer l'affaire, c'est attendu, prévisible - il le reconnaît lui-même, il est un fusible.

Pourtant, alors que le film pourrait s'arrêter là, ou continuer avec d'autres personnages, ou montrer le trio observant les enquêteurs qui les remplacent, le scénario rebondit de manière inattendue et intelligente jusqu'au dénouement, intense et cruel à la fois. C'est là vraiment que Misanthrope gagne à être vu et distingué, par cette capacité à poursuivre son intrigue et la rigueur de sa réalisation.

Aussi pour son casting car Damian Szifron a préféré s'appuyer sur trois interprètes principaux qui ne sont pas des vedettes mais des acteurs résolus à défendre leurs personnages. Jovan Adepo est l'archétype de la force tranquille, peut-être le moins spectaculaire des protagonistes mais aussi celui qui empêche tout le monde de partir en vrille. Ben Mendelsohn est remarquable en type usé (malade du coeur, malade de sa hiérarchie) mais tenace. Enfin, Shailene Woodley effectue un comeback retentissant : celle qui fut révélée par la saga Divergente puis The Spectacular Now avait disparu des écrans, accaparée par ses actions militantes en faveur de l'écologie et des natifs américains (ce qui a dû lui porter plus de tort que de respect à Hollywood). Ici, elle joue cette jeune flic aux prises avec ses vieux démons et compose son rôle avec une intensité formidable, sans surjouer, sans maquillage non plus. Cette mise à nu lui va bien et rappelle son talent sous-exploité.

Si vous êtes passé à côté de ce polar électrisant, corrigez ça, vous ne le regretterez pas.

ALL-NEW GUARDIANS OF THE GALAXY, VOLUME 1 : COMMUNICATION BREAKDOWN (Gerry Duggan / Aaron Kuder & Marcus To)

 

Les Gardiens de la Galaxie viennent d'être arrêtés par le Corps des Nova. Mais grâce à Rocket Raccoon ils réussissent à s'évader, libérant tous les autres prisonniers détenus dans le vaisseau qui les a embarqués. Ils en profitent pour dérober un appareil que Star-Lord rebaptise aussitôt le Milano. Mais l'agent du Corps des Nova doit rendre des comptes à un mystérieux individu ensuite...



L'équipe descend sur ka planète Citopia en se dissimulant dans une réplique de Galactus. Après avoir volé un coffret, ils dépêchent de filer alors que la police locale les poursuit. Ils rejoignent leur commanditaire qui n'est autre que le Grand Maître, un des doyens de l'univers, avec lequel Gamora avait contracté. Satisfait de l'efficacité de la bande, il lui confie une nouvelle mission...


... Et celle-ci s'avère bien plus délicate et dangereuse puisqu'il leur faut pénétrer sans être remarqués dans le musée du Collectionneur, frère du Grand Maître. Heureusement, ils trouvent vite ce qu'ils sont venus chercher, un oeuf de monarque hujaahdarien. Toutefois, de son côté, Gamora est frustrée car elle pensait dénicher là autre chose. Mais le Collectionneur surprend les intrus...


L'équipe réussit néanmoins encore une fois à s'en tirer, Gamora négociant avec le Collectionneur. Tandis que les Gardiens de la Galaxie retournent livrer le Grand Maître, Gamora révèle ce qu'elle cache à ses partenaires. Avant d'être interrompue par les Raptors qui abordent le vaisseau de l'équipe.
 

Dans la bataille qui s'ensuit, Rocket est gravement blessé et Star-Lord doit affronter le commandant Talonar qui a dérobé quelque chose dans le vaisseau des Gardiens...


Comme je l'ai fait avec le run de Chip Zdarsky sur Daredevil récemment, je vous propose une rétrospective sur le run de Gerry Duggan sur la série All-New Guardians of the Galaxy, un de ses meilleurs travaux à mes yeux. Récemment, le titre a connu une dernière itération par les auteurs Collin Kelly & Jackson Lanzing et le dessinateur Kev Walker, qui n'a duré que 10 épisodes et on ignore encore si et quand la série reviendra (et avec qui aux commandes).


Gerry Duggan arrive en 2017 sur le titre. Avant lui, Brian Michael Bendis a écrit Les Gardiens de la Galaxie de 2013 à 2017et près de cinquante épisodes. Il en fait une série populaire qui largement servi de guide aux trois films réalisés par James Gunn (même si d'autres fans préfèrent le run de Andy Lanning et Dan Abnett qui a eu succès commercial moindre).


Pour la peine, Marvel rebaptise le titre All-New Guardians of the Galaxy, histoire de bien souligner le changement d'auteur. Pourtant Duggan s'inscrit dans la même ligne que Bendis : il conserve le casting de l'équipe (Star-Lord, Gamora, Drax, Rocket Raccoon, Groot), le ton léger contrastant avec le plein d'action.

Le scénariste fait ses débuts à l'occasion du Free Comic Book Day de 2017 avec quelques pages donnant le "la". Puis il embraye avec un premier arc qui est collecté dans ce volume 1 intitulé Communication Breakdown (référence à la chanson de Led Zeppelin, figurant dans une des playlists de Star-Lord). Mais comme son dessinateur n'est pas capable d'enchaîner plus de deux épisodes d'affilée, il va ponctuer son récit avec des one-shots qui seront tous rassemblés dans le volume 2 (Riders in the Sky, d'après le morceau de The Shadows).

Toutefois, cela ne nuit pas au plaisir de la lecture, ces one-shots se déroulant en marge de l'arc narratif, dans le passé pour souvent justifier l'évolution des personnages depuis le run de Bendis. En effet, on remarque des modifications d'ordre cosmétique (Star-Lord est barbu, Groot est minuscule), d'autre moral (Drax est devenu un adepte de la non-violence, Gamora dissimule un secret étonnant). Tout cela est expliqué dans ces one-shots.

Communication Breakdown souligne le rôle de pirates de l'espace des Gardiens. Gamora a offert ses services au Grand Maître, un des doyens de l'univers, en échange de quelque chose de précieux pour elle (je ne vais pas vous spoiler). L'équipe doit donc voler au Collectionneur, le frère du Grand Maître, un drôle d'oeuf énorme. Mais entre les deux frangins, tout n'est que jeu et en vérité, au bout du compte, les Gardiens vont comprendre que ce qu'a réclamé Gamora va les entraîner dans une aventure bien plus vaste en relation avec des perturbations considérables enregistrés par les doyens dans l'univers.

Duggan est un auteur inégal mais qui brille souvent sur des séries un peu en marge des blockbusters de Marvel : il a signé un court mais très bon run sur Hulk, un plus long sur Deadpool, il a relancé Uncanny Avengers après Rick Remender... Les Gardiens étaient faits pour lui et on sent qu'il s'amuse énormément, ne manque pas d'idées (d'ailleurs il conclura son run par un event, Infinity Wars). Surtout il soigne ses personnages et la dynamique du groupe en les confrontant à eux-mêmes d'abord puis à diverses péripéties qui ponctuent le récit (comme l'attaque des Raptors qui voit le retour de deux artefacts mythiques).

Il est accompagné au dessin par Aaron Kuder qui est un artiste méticuleux mais très lent. Ainsi, ce recueil collecte les n°1-2, 4, 6, 8 et 10. Mais même en bénéficiant de pauses, Kuder doit quand même être remplacé sur le #8 par Marcus To, que j'aime beaucoup même s'il n'a pas la reconnaissance qu'il mérite (il finira d'ailleurs le run de Duggan en illustrant le troisième et dernier tome).

Kuder n'hésite pas à forcer un peu le trait pour souligner l'expressivité de ses personnages, un peu à la manière de Kevin Maguire. Son trait est précis, fin, incroyablement détaillé quand il s'agit de représenter les décors, les véhicules, les accessoires. On peut quasiment, dans les plans rapprochés, sentir la fourrure de Rocket ou les écailles du poisson à l'intérieur duquel le Grand Maître reçoit l'équipe. Par ailleurs, le découpage ne manque pas d'inventivité, avec des références explicites au pop-art (quand le Grand Maître fait comprendre à Star-Lord ce qui organise le cosmos et le perturbe depuis peu).

To est plus sage, mais pas moins efficace. La bagarre entre Star-Lord et le commandant des Raptors a une énergie remarquable par exemple. Comme Kuder, il s'encre lui-même avec talent. Ive Svorcina met le travail des deux artistes en valeur avec des couleurs nuancées et délicates.

Voilà un départ sur le chapeaux de roues, qui prouve que ce run a bien vieilli. A suivre donc...

samedi 8 juin 2024

SICARIO 2 : LA GUERRE DES CARTELS (Stefano Sollima, 2018)


Un attentat-suicide perpétré par l'Etat Islamique à Kansas City va pousser le gouvernement américain organiser des représailles. Matt Graver, l'agent de la C.I.A., est sollicité pour son expertise concernant les cartels mexicains qui auraient permis aux terroristes de passer la frontière. Le secrétaire d'Etat à la Défense lui donne carte blanche pour déclencher, selon son idée, une guerre entre les cartels.
 

Matt fait d'abord appel à Andy Wheedon, patron d'une société de sécurité privée, pour lui fournir des hommes et du matériel. Puis il se rend à Bogota en Colombie où s'est retiré Alejandro Gillick, l'ancien procureur dont la famille a été décimée par les narco-trafiquants. Ce dernier assassine un ténor du barreau mexicain qui défend les intérêts du cartel Matamoros à Mexico tandis que de son côté Matt kidnappe Isabel Reyes, la fille de Carlos Reyes, chef du cartel de Sonora, rival de celui de Matamoros.
 

Ainsi, chacun des deux cartels croit que son rival a commis ces actions. La suite du plan prévoit de relâcher Isabel entre les territoires des deux bandes pour déclencher la guerre. La jeune fille est conduite au Texas où on lui fait croire que la D.E.A. l'a libéré des ennemis de son père puis elle est ensuite escortée jusqu'au Mexique par Matt, Alejandro et leur escadron.


Mais tout va dérailler quand la police fédérale mexicaine qui les accompagne se retourne contre eux, corrompue par un des deux cartels. Une fusillade éclate au cours de laquelle Matt et ses hommes tuent leurs opposants et Isabel en profite pour s'échapper dans le désert...


Bien entendu, pour apprécier Sicario : Day of The Soldado (en vo), il faut avoir vu Sicario  (de Denis Villeueve) avant, au moins pour identifier les deux personnages principaux, Matt Graver et Alejandro Gillick. Je pense qu'on peut malgré tout comprendre l'histoire, mais disons que c'est un plus non négligeable pour cerner les liens entre ces deux hommes.


A l'origine de cette suite il y a le succès (critique et commercial) rencontré par Sicario et Taylor Sheridan s'est mis très vite à écrire cette histoire. Pourtant le résultat final est très différent de ce qu'il avait prévu puisque le scénariste voulait réunir Gillick, Graver et Kate Mercer, le trio du premier film. Mais des problèmes d'agenda (pour Emily Blunt) et de réécritures ont abouti à quelque chose de différent.
  

Exit aussi Denis Villeneuve, parti préparer Blade Runner 2049. C'est l'italien Stefano Sollima qui va prendre le relais et y apporter une autre sensibilité. Le nom du cinéaste vous évoquera peut-être quelque chose si vous êtes fan de westerns spaghetti puisqu'il est le fils du légendaire Sergio Sollima, auteur de Colorado, Le Dernier Face-à-Face, Saludos Hombres.

L'intrigue de La Guerre des Cartels est d'abord déconcertante : le film s'ouvre sur un attentat commis par des agents de l'Etat Islamique au Kansas, donc a priori rien à voir avec les narco-trafiquants mexicains. Sauf que les autorités pensent qu'ils ont traversé l'océan puis la frontière grâce aux cartels et que la tuerie qu'ils ont perpétré avait pour but de détourner l'attention pour refaire circuler de la drogue. Le secrétaire d'Etat à la Défense et la CIA font donc appel à l'expertise de Matt Graver qui décide de déclencher une guerre entre les barons de la drogue pour frapper un grand coup à son tour.

Il embarque dans l'aventure Alejandro Gillick, cet ancien magistrat dont la famille fut décimé par les narcos et qui était devenu tueur pour se venger. Il avait, dans le premier Sicario, participé à la chute de Alcaron, un puissant caïd mexicain responsable de la mort de sa femme et de sa fille. Cette fois, pour le motiver, Graver lui promet que la guerre des cartels sera telle qu'ils mettront des années à s'en relever.

Le scénario de Tyler Sheridan va prendre tout le monde à revers. Au lieu d'une opération clandestine bien mené, Day of The Soldado sera le récit d'une barbouzerie qui tourne mal, d'une déconfiture aux proportions épiques. Cette fois, le plan de Graver va complètement dérailler au point que la CIA refusera de le couvrir et lui commandera même d'effacer tous les témoins compromettants, donc Gillick, livré à lui-même et refusant de sacrifier Isabel Reyes.

A bien des égards le film de Sollima ressemble à du bon Oliver Stone, du Stone subtil, intelligent, qui ne se contente pas de montrer les magouilles de l'Etat américain, aussi crapoteuses que celles de la pègre mexicaine. "Pas de règles" répète Graver quand il est acculé par sa supérieure (impeccablement jouée par la toujours excellente Catherine Keener), sauf qu'en vérité Graver n'a jamais appliqué aucune règle. C'est un type qui fait le sale boulot et qui le fait salement, sans scrupules ni complexes, même quand on lui dit de liquider son meilleur élément.

Par rapport à Sicario, cette suite s'emploie à davantage montrer ce qui se passe côté mexicain, un pays gangrené par le narco-trafic, la violence, la misère sociale, où des passeurs collaborent avec des américains pour faire passer la frontière à des gens démunis. Une scène surréaliste montre comment un adolescent sert de guide aux migrants clandestins puis les remet à des complices une fois la frontière franchie avant qu'il ne soit ramené à sa base par une mère de famille qui l'attendait avec son bébé dans sa voiture et qui lui dit cyniquement : "Trouve-moi un job qui paie aussi bien et qui soit aussi facile et je le prends".

Durant le périple de Gillick et Isabel, on les voit traverser la sierra, rencontrer un fermier sourd-muet et sa famille vivant dans le plus grand désoeuvrement mais loin de tout ce monde sordide, et se mêler justement à des candidats au rêve américain. Sollima filme tout ça frontalement, avec sobriété, conscient qu'il n'y a pas besoin d'en rajouter. Mais le sentiment qui domine est celui d'un désespoir profond, d'une absence de solution politique qu'aucun mur, aucune mesure préventive ou sécuritaire ne viendra régler.

Le casting est béton encore une fois. Aux côtés de Matthew Modine dans un second rôle, le duo Josh Brolin - Benicio del Toro est toujours très efficace et charismatique. Pourtant c'est la toute jeune Isabel Merced qui en impose dans la peau de cette fille de parrain mexicain, au début arrogante puis finalement totalement dévastée (James Gunn a eu du nez en la choisissant pour incarner Hawkgirl dans son Superman).

Une suite aussi bonne que l'original, c'est assez rare pour être distingué et Sicario : La Guerre des Cartels en fait partie.

vendredi 7 juin 2024

BIRDS OF PREY #10 (Kelly Thompson / Gavin Guidry & Robbi Rodriguez)

 


Les Birds of Prey atterrissent dans une nouvelle dimension où Big Barda est immédiatement blessée. Une jeune femme, Celia, vient à leur rencontre pour leur dire que l'agresseur est sa soeur, Mia, devenue folle à la suite du meurtre de leur mère par... Les Birds of Prey !




Quand ce dixième épisode débute, on croit que Kelly Thompson va s'amuser à nous balader dans une nouvelle dimension, comme le mois dernier et peut-être le mois prochain. Et alors on sent poindre une lassitude devant un procédé aussi mécanique...


... Et puis en tournant les pages, non seulement la scénariste réussit à dissiper nos doutes en créant une ambiance bizarre et oppressante, mais surtout elle nous rassure car le récit prend forme et prodigue son lot de révélations sur qui a attaqué Big Barda et pourquoi les Birds of Prey sont toutes ciblées.


Pour bien apprécier ce qui se joue dans cet épisode, il faut se rappeler, ce qui ne demande pas un gros effort, que depuis la fin du premier arc (dont depuis l'épisode 6), on sait, comme les héroïnes, qu'un voyageur temporel en a après les Birds of Prey (révélation communiquée par Meridian, elle-même voyageuse temporelle). Mais qui leur en veut et pourquoi ?
  

Des réponses importantes sont données, même si des mystères subsistent - en particulier pourquoi dans tous les cas de figure Barbara Gordon est condamnée à mourir ? Et où se trouve-t-elle exactement actuellement ?

Ce qui surprend, mais je dois dire que c'est positif, c'est que Kelly Thompson n'ait pas cherché à jouer la montre en différant ces révélations. Sur cet arc narratif qui comptera cinq numéros, on est déjà bien informé dès le deuxième chapitre. C'est rapide et inattendu. Mais surtout ça donne au lecteur une indication précieuse : en abattant ces cartes aussi tôt dans la partie, la scénariste a prévu que les trois prochains épisodes réserveront encore surprises.

Par ailleurs, la blessure de Barda aboutit à un changement de son caractère qui met en danger réel les Birds of Prey, mais là encore, Thompson déjoue nos attentes en ne misant pas sur un long affrontement. Sans oublier qu'exposer ainsi les faiblesses de Barda, a priori le membre le plus puissant de l'équipe, l'humanise de façon bienvenue.

Les deux seuls bémols que j'émettrai concerne la situation de Barbara Gordon (toujours très nébuleuse), et l'absence de scène avec Meridian et Zealot (mais je suis certain qu'on va les revoir vite).

Visuellement, encore une fois, deux dessinateurs se relaient pour produire la vingtaine de pages de l'épisode. Après Jonathan Case, c'est au tour de Robbi Rodriguez (ex-artiste de la série Spider-Gwen) d'être invité et il se charge d'illustrer la quasi-totalité des planches, dans cette dimension parallèle. Son style vif au trait délié convient bien à ce que le scénario dicte, même si parfois j'ai pu regretter qu'il n'apporte pas plus de soin à ses compositions qui manquent d'envergure ou de clarté.

Gavin Guidry met, lui, en images le flashback durant lequel Celia revient sur sa naissance et celle de ses six soeurs jumelles puis la mort de leur mère qui va déclencher la folie de Mia. La colorisation de Jordie Bellaire confère à ces pages une densité étonnante, avec dans un cas (celui de Rodriguez) l'emploi de couleurs tramées, et dans l'autre (celui de Guidry) de surprenantes tonalités pastel.

Birds of Prey ne baisse non seulement pas en qualité mais encore moins en intensité et en capacité de surprendre.