jeudi 9 mai 2024

DEVIL'S REIGN (Chip Zdarsky / Marco Checchetto)


Pendant sa lune de miel, Wilson Fisk a découvert que le dossier qui contenait les informations concernant Daredevil et notamment sa véritable identité est illisible. Pour savoir ce qui s'est passé, il attire son ennemi dans une rue bouclée de Hell's Kitchen mais ce dernier se moque de lui. Fisk, fou de rage, convoque les médias sur le perron de l'hôtel de ville pour une conférence de presse où il décrète que désormais tous les justiciers masqués sont indésirables à New York.

 


Pour appréhender les rebelles, Fisk mobilise de nouveaux Thunderbolts, à la fois sous la forme d'une équipe réduite d'agents masqués et de policiers en armures équipés d'inhibiteurs de pouvoirs. Le Baxter Building est réquisitionné et confié au Dr. Octopus, Reed et Sue Richards sont incarcérés, Ben Grimm, Johnny Storm, Valeria et Franklin Richards s'enfuient. Daredevil vient en aide à Miles Morales avec d'autres héros qui se cachent dans les sous-sols du manoir des Avengers.


Daredevil révèle à ses alliés comment, grâce aux enfants de l'Homme Pourpre, il a réussi à effacer des mémoires sa véritable identité, ce qui provoqué l'ire de Fisk et tout ce qui s'ensuit. Tony Stark propose une solution pour vaincre le Caïd : se présenter face à lui à l'élection municipale, mais ses amis préféreraient que Luke Cage candidate car il n'a jamais agi masqué et reste populaire. Les arrestations se poursuivent pendant ce temps et vont obliger le groupe de résistants à changer leur plan pour une attaque plus frontale.


Ils ignorent que Fisk détient l'Homme Pourpre grâce à qui il commence à influencer les intentions de vote en sa faveur, et que Octopus a tiré d'une dimension parallèle des adjoints puissants et à ses ordres dans le but de neutraliser Fisk le moment venu. En exposant Typhoid Mary au pouvoir de l'Homme Pourpre, Fisk réveille ses souvenirs puis se rappelle à son tour qui est vraiment Daredevil. Ce qui va le pousser à commettre l'irréparable...


L'erreur qu'on ne doit pas commettre au moment de commencer la lecture de Devil's Reign est de penser qu'il s'agit d'un event avec en son centre Daredevil. Même s'il s'agit de la suite directe des 36 premiers épisodes du run de Chip Zdarsky sur la série de l'homme sans peur, il décale subtilement le coeur de ce récit pour que son acteur principal soit Wilson Fisk. C'est lui, ici, le diable et c'est son règne qu'on observe.


En effet, à la fin de Dardevil #36, Fisk épouse Typhoid Mary et part en lune de miel dans un chalet où il détient ses dossiers les plus compromettants sur ses alliés et ennemis. Evidemment, il en possède un sur Daredevil qui contient son identité civile. Mais durant le run de Charles Soule, sur lequel Zdarsky s'est beaucoup appuyé, Matt Murdock révélait comment il avait réussi à effacer des mémoires de tout le monde son vrai nom, en faisant appel aux enfants de l'Homme Pourpre.


Certes, l'opération n'a pas fonctionné sur tout le monde : par exemple, Elektra, du fait de ses nombreuses morts et renaissances, n'a rien oublié. Murdock a aussi mis son ami Foggy Nelson dans la confidence. Mais il a rompu avec Kirsten McDuffie pour la protéger sans rien lui dire de sa manoeuvre. Et le pouvoir des enfants de Zebediah Kilgrave a fonctionné de telle sorte que même un document écrit associant Daredevil et Murdock serait illisible, comme dans le cas de Fisk.

Ce dernier comprend que quelque chose cloche et bien sûr il devine que Daredevil en est responsable. Furieux, frustré, il réplique en prenant une mesure radicale, qui n'épargnera aucun justicier masqué : il les bannit de New York.

Le lecteur peut alors penser à un autre event mythique, Civil War de Mark Millar et Steve McNiven, avec le Registration Act pensé à l'époque par Iron Man pour faire des héros des agents gouvernementaux encadrés légalement à condition qu'ils révèlent leur identité secrète. Mais c'est un peu différent ici : d'abord parce que la procédure enclenchée par Fisk ne concerne que New York (où sont tout de même basé un nombre élevé de super-héros) et pas tous les Etats-Unis, et ensuite la finalité est que les justiciers arrêtés sont envoyés en prison en attente d'un procès. Il n'y a pas d'un côté un camp pour, et un autre contre, c'est toute la communauté des super-héros qui est visée par la répression menée par les Thunderbolts, bras armé de Fisk.

Chip Zdarsky se montre malin et redoutable : il situe son récit pendant la campagne électorale pour la mairie de New York, ce qui signifie que Fisk fait aussi cela pour être réélu en argumentant que si les super-héros sauvent des vies, ils attirent aussi des super-vilains qui tuent et détruisent en masse et surtout qu'aucun justicier ne répond de ses actes, de ses méthodes pour lutter contre le crime, se substituant à la police, pouvant faire usage de la force sans contrôle.

Le scénariste contrebalance cela par une riposte subtile : on ne peut vaincre Fisk par la force, donc Tony Stark propose de le battre dans les urnes et il veut se présenter contre lui aux élections. Cependant un consensus se fait : c'est Luke Cage le mieux placé, parce qu'il n'a jamais agi masqué, qu'il est issu d'un milieu modeste, qu'il est resté proche du peuple. Cette dimension politique aurait pu être pleinement développée, et certainement de manière passionnante, dans une série mensuelle, mais elle occupe déjà une bonne place, bien écrite ici.

Les épisodes s'enchaînent sur un rythme soutenu avec des péripéties et des rebondissements forts, notamment en ce qui concerne les arrestations de quelques héros emblématiques : Moon Knight incarne cette frange de justiciers violents a priori ingérables, Mr. Fantastic et la Femme Invisible sont plus respectables, Spider-Man (à l'époque avec Ben Reilly sous le masque) est un symbole. On a même droit à une surprise concernant Iron Man (même si cet élément précis est trop noyé dans l'action). Assurément, les ambitions d'Octopus auraient également mérité plus d'espace et auraient pu fournir une troisième ligne narrative entre Daredevil et Fisk.

Surtout, le dernier acte (à partir de l'épisode 5) voit un véritable drame éclater. Tuer un héros est une habitude dans ce genre d'events, mais cette ruse ne fonctionne plus vraiment car elle a été trop utilisée. Zdarsky sacrifie quand même un personnage mais son choix est plus surprenant et finalement plus poignant, plus cruel, de telle sorte qu'il justifie mieux la colère de Daredevil, à deux doigts lui aussi alors de commettre l'irréparable. Tout cela aboutit à un final très bien mené, dense, spectaculaire, au point que Devil's Reign est un des rares events où on aurait volontiers accepté un, voire deux, épisodes supplémentaires (d'autant plus que Devil's Reign : Omega #1 ne sert pas à grand-chose, sinon teaser la mini-série Thunderbolts qui a été lancée ensuite et à annoncer dans quoi Daredevil et Elektra allaient se lancer).

Marco Checchetto a eu trois mois pour se préparer à dessiner les six épisodes de Devil's Reign et il a tenu le coup. C'est donc un vrai bonheur visuel de le voir à l'oeuvre sur une histoire aussi ambitieuse en termes de qualité graphique, avec une quantité non négligeable de personnages, de décors, d'actions à représenter.

L'artiste italien démontre surtout qu'il maîtrise tous les personnages de Marvel et s'acquitte avec brio de scènes d'ensemble très touffues avec des compositions dynamiques. Si Daredevil est très présent, légitimement, d'autres héros ont droit à de grands moments, comme Spider-Man  dont le combat contre  le Maître de Corvée est vraiment tendu. L'alliance des détenus du Myrmidon, la prison pour super-héros, lors de leur évasion, est aussi un beau morceau de bravoure. La bataille finale est grandiose. Les fondamentaux de ce genre d'exercice sont donc servis avec beaucoup de soin.

Mais, fondamentalement, c'est un portrait troublant, puissant, du Caïd que donne à voir Devil's Reign. On l'a rarement vu dans un état pareil, aussi machiavélique, aussi brutal, aussi désespéré. Et si le grand enseignement de cet event, c'était d'axer davantage ce genre de projet sur un vilain que sur un ou des héros ? C'est ce qu'a fait DC depuis deux ans avec Amanda Waller dans les coulisses de Knights Terror, Beast World et bientôt Absolute Power. Et c'est ce qui a réussi si bien avec Devil's Reign. Un bon méchant, comme disait Hitchcock, fait toujours une bonne histoire.

On a assisté en tout cas à la fin du premier acte du run de Chip Zdarsky. Le scénariste va enchaîner avec un deuxième passage, plus bref, mais aussi plus fou, plus baroque, avec les 15 épisodes de Daredevil & Elektra. A suivre donc...

mercredi 8 mai 2024

BIRDS OF PREY #9 (Kelly Thompson / Jonathan Case & Gavin Guidry)


Barbara Gordon ayant disparu à travers un portail transdimensionnel, les Birds of Prey suivent Black Canary qui est partie à sa recherche. Elles atterrissent dans un endroit très étrange et très sombre où elles ne tardent pas à retrouver leur amie. Pendant ce temps, Meridian appelle Zealot en renfort...


Ce neuvième épisode ouvre le troisième arc narratif de la série, qui comptera cinq chapitres. Kelly Thompson reprend le récit exactement là où elle l'avait laissé il y a un mois quand Barbara Gordon a été aspirée dans une autre dimension à travers un portail.


On sait qu'un voyageur temporel lui en veut et plus généralement aux Birds of Prey, même si on ignore l'identité de cet ennemi et ses motivations. Kelly Thompson semble vouloir entretenir ce mystère encore quelque temps si on en juge par le contenu de cet épisode, plutôt nébuleux.


La scénariste, en effet, ne facilite pas la tâche ni à ses héroïnes, ni à ses lecteurs, encore moins au critique. Certains trouveront que ça fait beaucoup, et même trop, ce que je ne suis pas loin de penser.  Il faut être d'humeur joueuse pour suivre cette aventure qui est pourtant menée sans temps mort, ce qui est un avantage non négligeable, et non sans humour, ce qui est encore mieux.


On ne sait donc ni où ont atterri les BoP, ni si Barbara Gordon s'y trouve, car, mini-spoiler, ce n'est pas la vraie Babs qu'elles localisent dans un puits. Ce qui fournit à Thompson une excuse, facile, pour sortir un de ses monstres géants dont elle raffole et qui va obliger ses héroïnes à se battre - surtout Black Canary, remontée, si j'ose dire, comme un coucou.

Tout indique donc qu'on va passer un moment dans cet arc à sauter de dimension en dimension, avec quelques surprises à la clé. Une sorte de mécanique à la Sliders (pour ceux qui, comme moi, sont assez vieux et téléphage pour se souvenir de cette excellente série). Ce n'est pas forcément désagréable, à condition toutefois que le scénario ne s'en contente pas et que l'intrigue progresse et aboutisse à un face-à-face avec ce mystérieux adversaire.

En revanche, ce qui fonctionne pleinement et facilement, c'est la façon dont Thompson anime cette équipe de super-héroïnes dysfonctionnelle mais solidaire dans les épreuves. Chacune est soigneusement caractérisée et les interactions entre les filles sont savoureuses. On pouvait craindre que, amputé de fortes personnalités comme Harley Quinn et Zealot, cette nouvelle formation soit moins tonique, il n'en est rien.

En vérité, Thompson trouve toujours le moyen de glisser quelques vannes telles qu'on imagine un girls band s'en échanger. Vixen par exemple bénéficie de quelques répliques piquantes, le duo Barda-Batgirl est toujours aussi drôle, Sin et Maegara sont prometteuses. Black Canary apparaît comme l'élément le plus sérieux parce qu'elle culpabilise au sujet de Babs Gordon.

Au dessin, Leonardo Romero toujours aux abonnés absents (même s'il signe la couverture), ce sont deux artistes qui le remplacent. Ou plutôt un artiste et un figurant. En effet, Gavin Guidry ne produit qu'une poignée de planches, celles situées dans notre dimension avec Meridian qui demande l'aide de Zealot. Le résultat n'est pas déplaisant mais un peu fade et parfois maladroit (Grifter ressemble beaucoup trop à Oliver Queen/Green Arrow et j'ai failli me demander ce que ce dernier fichait là).

Jonathan Case dessine donc le reste, soit les 3/4 de l'épisode, et là, c'est une toute autre affaire. Le trait est beaucoup plus assuré, les compositions plus soignées, le découpage plus vif et réfléchi à la fois. Cela m'a évoqué Jaime Hernandez, le dessinateur de Love & Rockets, et c'est un compliment. Il utilise une ligne claire avec des à-plats noirs profonds, si bien que ses pages auraient presque pu être directement publiées en noir et blanc, car la colorisation de Jordie Bellaire n'y ajoute franchement pas grand-chose.

Guidry et Case illustreront l'entièreté des cinq épisodes de cet arc, et ma foi, si Romero ne devait pas revenir comme artiste régulier, j'aimerai assez que Case lui succède à temps plein parce que je trouve son style très séduisant, il est à l'aise avec les personnages dont il a redesigné les costumes (puisque dans la dimension où les BoP ont atterri, leurs looks ont changé) avec talent.

Narrativement, c'est donc un peu sur la corde raide (mais ce n'est que le début de cette histoire). Graphiquement, c'est accrocheur.

SEXE, MENSONGES ET VIDEO (Steven Soderbergh, 1989)


Ann Bishop Mullany vit à Baton Rouge en Louisiane, avec son mari, John, avocat, qui la trompe avec sa soeur, Cynthia, barmaid. Ann l'ignore et se confie à Cynthia en lui avouant n'avoir jamais connu d'orgasme et refusant que John la touche. Elle suit aussi une thérapie pour tenter de comprendre comment sortir de cette situation et relativiser diverses phobies.


Lorsque John apprend à Ann qu'il a invité un ami d'enfance, Graham Dalton, à passer quelques jours chez eux, elle est soucieuse mais l'accueille avec politesse. Graham est tout le contraire de John : d'une nature réservé, il revient en ville après neuf ans d'absence et sa rupture avec une certaine Elizabeth, qui réside toujours là. Très vite, il cerne ses hôtes et pour ne pas les embarrasser, se met en quête d'un appartement avec l'aide de Ann.


Cependant, John continue de fréquenter Cynthia, quittant fréquemment son bureau pour la retrouver et décalant ses rendez-vous avec des clients. Il lui parle de Graham dont il moque l'attitude bohème toute comme la frigidité de Ann. Cette dernière découvre des cassettes vidéos chez Graham et lui explique filmer des entretiens avec des femmes au sujet de leur sexualité, leurs fantasmes. Choquée, elle le rapporte à Cynthia au téléphone et celle-ci exprime son envie de le rencontrer.


Après avoir obtenu l'adresse de Graham, elle lui rend visite et accepte qu'il la filme pour un entretien contre la promesse que personne d'autre ne verra ça. Lorsque John l'apprend, il le prend mal et Ann est épouvantée. Pour se calmer, elle fait le ménage chez elle et fait une découverte qui va bouleverser son existence...


Premier film de Steven Soderbergh, Sex, Lies and Videotape a décroché la Palme d'Or du Festival de Cannes en 1989. Une consécration qui surprit tout le monde, le principal intéressé le premier, et qui alimenta un malentendu durable car, ensuite, le prodige américain fut attendu au tournant à la fois par ceux qui le tenait comme celui qui devait révolutionner le cinéma indépendant et rafraîchir Hollywood.


Sauf que, depuis 35 ans, Soderbergh s'est surtout employé à une seule chose : n'être jamais là où on l'attend. Il a ainsi navigué entre petit budget et grosses productions, alterné entre stars et comédiens amateurs, projets underground et divertissement populaire. Sans compter les fois où il a annoncé sa retraite anticipée pour rebondir à la télé ou sur les plateformes de streaming avant de retourner affronter le public des salles obscures.


Pourtant, tout était déjà là, dans ce Sexe, mensonges et vidéo, ce film inclassable, indéfinissable, insaisissable comme son auteur. En surface, il s'agissait d'une histoire assez intimiste, d'ailleurs inspirée par ce qu'avait vécu Soderbergh (une romance et une rupture douloureuse), écrite en huit jours, dans une sorte d'urgence.

A quel genre appartient ce long métrage ? Impossible à dire, même après tout ce temps. Je lui a toujours trouvé une parenté avec Un Homme est passé de John Sturges avec Spencer Tracy qui arrive dans un patelin et dérange tout le monde. C'est exactement ce que fait Graham Dalton, invité par un vieux copain, et qui va mettre l'existence de celui-ci, de sa femme, de sa maîtresse sans dessus-dessous.

Mais on peut aussi y voir du Woody Allen dans cette manière qu'ont les personnages d'exprimer tout haut leurs malaises existentiels, leur rapport à la sexualité, leurs frustrations, leurs fantasmes. On est surpris par leur franchise malgré leurs manières précautionneuses : Ann avoue sa frigidité, Graham son impuissance, John est un menteur et un lâche, Cynthia une exubérante insouciante. Chacun voit clair dans le jeu de l'autre même si, là, par contre, aucun ne le dit directement. C'est cette ambivalence entre ce qu'on dit de soi sans filtre et ce qu'on n'ose pas se dire entre soi qui est troublante.

Le sexe donc, puis les mensonges. Et les vidéos, celles que filme Graham quand il interroge des femmes sur leur sexualité et leur rapport à la réalité, sans coucher avec elles, sans en tirer profit, sans l'exploiter (même si, au début, il prétend faire cela dans le cadre d'un vague projet d'étude). Lorsqu'il visionne ces vidéos, il est nu et seul et on peut croire, simplement, qu'il prend son plaisir ainsi. Mais évidemment, c'est plus complexe et la mise en scène est suggestive (on ne devine aucune masturbation et la seule qui a lieu est celle de Cynthia lors de son entretien chez Graham, sans doute à la fois pour le provoquer, le tester, mais aussi pour laisser libre cours à sa propre fantaisie).

Le troisième et dernier acte du film va sceller le destin des quatre protagonistes de manière inattendue. Comme souvent, le diable est dans les détails, ici en l'occurrence une boucle d'oreille égarée qui va déclencher une réaction en chaîne à la fois ravageuse et libératrice. Soderbergh nous a menés exactement là où il le souhaitait sans même qu'on fasse attention, sans même qu'on se méfie ou ne remarque sa manoeuvre. Le signe d'une maturité narrative qui justifie son sacre cannois.

Le cinéaste opte pour un filmage très classique, qui suffit à créer un sentiment de malaise et de révélation, tout en recourant à la vidéo pour les scènes d'interview. Loin d'avoir mal vieilli puisque les VHS renvoient à un autre âge désormais, le procédé et l'accessoire contribuent à ancrer l'histoire dans une sorte de capsule, entre les quatre murs d'une pièce et au passage des années 80 et 90.

Soderbergh a beaucoup cherché avant de trouver ses interprètes : David Duchovny et David Hyde Pierce ont été pressentis pour jouer Graham avant que James Spader ne s'en empare et il inaugurait ainsi une carrière marquée par des personnages borderline incarnés avec une douceur perturbante. Avant John Gallagher, absolument impeccable en John, Tim Daly a failli décrocher le rôle. Jennifer Jason Leigh était le premier choix pour Cynthia à laquelle Laura San Giacomo apporte davantage de malice et de sensualité. Enfin, Andie McDowell a littéralement arraché le rôle d'Ann que Soderbergh voulait attribuer à Elizabeth McGovern (mais l'agent de celui-ci, peu inspiré, a déconseillé à sa cliente de s'engager).

Sexe, Mensonges et Vidéo reste un ovni et c'est pour cela qu'il est encore fascinant.

mardi 7 mai 2024

AVE, CESAR ! (Joel & Ethan Coen, 2016)


Hollywood. 1951. Eddue Mannix est responsable de production pour le studio Capitol Pictures : son job consiste à s'assurer que tout se passe bien pour les vedettes sous contrat sur et en dehors des plateaux de tournage. Il doit notamment les préserver des chroniqueuses mondaines toujours à l'affût d'un scandale comme Thora et Thessaly Thacker, deux jumelles rivales. A cette époque, Mannic est courtisé par la concurrence, la Lokcheed Corporation, qui lui offre un salaire et des horaires plus avantageux.


Après avoir appris que DeeAnn Moran était enceinte mais séparée du père de son futur enfant, Mannix apprend que Baird Whitlock, la plus grande star du studio, qui tourne un péplum sur la vie de Jésus, est introuvable. Il vient d'être drogué et enlevé par deux figurants qui le transportent jusqu'à une villa en bord de mer où, lorsqu'il revient à lui, il est accueilli par un groupe de scénaristes placés sur la liste noire en raison de leur sympathies communistes et qui ont demandé une rançon à Capitol Pictures.
 

Mannix reçoit la demande de rançon alors que Hobbie Doyle, vedette de westerns, est appelé pour remplacé l'acteur principal de la nouvelle comédie de moeurs réalisée par Laurence Laurentz qui ne parvient pas à gommer son accent prononcé de l'Ouest américain. Quand le cinéaste vient s'en plaindre à Mannix, celui-ci refuse de changer Hobbie qui le remercie ensuite et apprend d'Eddie ce qui est arrivé à Whitlock et souhaite apporter son aide.


Le jeune premeir ignore qu'il jouera en effet un rôle décisif dans l'affaire alors qu'il emmène la starlette Carlotta Valdez à la projection de son dernier western...


Hail, Caesar ! est le dernier long métrage écrit et réalisé par les frères Coen pour le cinéma. Après ça, ils tourneront pour Netflix le western à sketches La Ballade de Buster Scruggs, dont la production sera difficile, puis se sépareront pour se consacrer à des projets solos (Drive-away Dolls pour Ethan, The Tragedy of MacBeth pour Joel).


On peut douter que les deux frangins songeaient à aller chacun de leur côté en 2016, mais rétrospectivement, il est troublant de revoir Avé, César ! car ce film apparaît à la fois comme la synthèse de leur oeuvre et un hommage au 7ème Art, d'une grande drôlerie et d'un esthétisme magnifique.


L'action se concentre sur une journée dont Eddie Mannix, un fixer pour un grand studio (fictif) de cinéma des années 50 à Hollywood, est le héros. Il doit veiller à ce que tout fonctionne sur et en dehors des plateaux de tournage et il cavale donc de set en set, jonglant avec les coups de fil incessants des départements et composant avec les caprices des stars, le harcèlement des commères de tabloïds et sa propre vie privée. Sans oublier qu'un studio concurrent cherche à le débaucher avec une offre mirobolante.

Tout s'accélère quand Baird Whitlock, un comédien aussi populaire qu'idiot, se fait enlever. Il est conduit dans une villa qui tient lieu de repaire à un groupe de scénaristes d'extrême gauche s'estimant spoliés par les majors et voulant, pour se venger, les rançonner tout en glissant dans leurs scripts des messages pro-communistes. Whitlock est endoctriné en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire tandis que Mannix cherche à remonter le cours des événements ayant précédé la disparition de sa vedette.

Joel et Ethan Coen ont écrit, réalisé, monté le film, avec à la photo le génial Roger Deakins : le résultat est somptueux et reconstitue à merveille l'ambiance effervescente d'un studio de l'époque, le faste des productions, la diversité des genres mis en scène. De fait, on passe, en suivant Mannix, d'un plateau à un autre, et on découvre les coulisses d'un ballet aquatique façon Bubsy Bekerley avec une sirène imitant Esther Williams, puis un western avec un cowboy chantant comme Ricky Nelson, une comédie musicale à la Gene Kelly-Stanley Donen et une comédie sophistiquée comme Ernst Lubitsch ou Billy Wilder en tournaient, sans oublier le péplum avec un simili Robert Taylor.

Ce qui est fou, c'est que le faste apparent de ces films dans le film ne font pas de Avé, César ! un gros budget : il n'a coûté que 22 M $ (et en a rapporté le triple) ! Tout le savoir-faire des Coen éblouit, mais toujours au service d'un scénario puisque tous les protagonistes ont un vrai rôle dans l'intrigue (même si DeeAnn Moran est plus périphérique). On a en tout cas rarement vu une telle anthologie, dégageant une telle bonne humeur.

La matière est dense mais le traitement léger, aérien même : les Coen sont toujours aussi facétieux, riant gentiment de la bêtise des vedettes, de la mesquinerie des commères (les soeurs Thacker s'inspirent d'Hedda Hopper et Louella Parson, deux chroniqueuses mondaines redoutables de l'époque), sans occulter le pathétique des sympathisants communistes dans l'industrie qui allaient être sacrifiés par le maccarthysme et lâchés par les soviétiques. Les deux cinéastes pimentent le tout de références qui échapperont au plus grand nombre mais qui ne manquent pas de saveur : par exemple, Hobbie porte un dentier comme Clark Gable, Baird est un homo honteux comme Laurentz et cela renvoie à des précédents comme Cary Grant et George Cukor. Mannix lui-même, s'inspire d'un homonyme qui travaillait pour la MGM. L'affaire de la grossesse de DeeAnn Moran est calquée sur celle de Loretta Young. Et même le petit rôle de la monteuse C.C. Calhoun tenu par Frances McDormand ressemble à s'y méprendre à Leni Riefenstahl. Quant aux scénaristes de la liste noire, ils furent innombrables, mais on peut retenir les noms de Abraham Polonsky, Jules Dassin, etc.

Pour le casting, à l'image d'un Wes Anderson ou d'un Quentin Tarantino, tout le monde se battait alors pour figurer dans un opus des Coen : ils ont donc pu diriger Scarlett Johansson (sublime), George Clooney (hilarant), Channing Tatum (épatant), Tilda Swinton (extraordinaire dans un double rôle), Alden Ehrenreich (parfait), Jonah Hill (troublé et on le comprend...), Ralph Fiennes (magistral). Allant de l'un à l'autre avec une élégance autoritaire impeccable, Josh Brolin est excellent de bout en bout.

Salut romain et pouce en l'air pour cette pépite.

lundi 6 mai 2024

CIVIL WAR (Alex Garland, 2024)


Une guerre civile a éclaté qui oppose les forces armées du gouvernement américain et celles du Texas et de la Calfornie qui se sont alliées pour renverser le Président. Celui-ci a modifié la Constitution pour remplir un troisième mandat d'affilée, a dissous le FBI et n'a pas hésité à bombarder des populations civiles. A New York, dans le quartier de Brookly, la police tente de contenir avec difficulté une manifestation lorsqu'un attentat-suicide fait plusieurs victimes. Sur les lieux, la reporter de guerre Lee Smith protège Jessie Cullen, débutante dans le photojournalisme.


Lee et son collègue Joel se retrouvent dans un hôtel en compagnie de Sammy, un vétéran du "New York Times", qui apprend leur projet de gagner Washington DC pour y interviewer et photographier le Président. Il demande à faire partie du voyage car il souhaite se rendre à Charlottesville pour des raisons privées. Lee accepte à contrecoeur et va se coucher. Elle croise à nouveau Jessie qui part convaincre Joel de la prendre elle aussi à bord.


Lee découvre le lendemain matin cette passagère et elle est contrariée. Mais Joel veillera sur la jeune photographe. C'est parti pour un road trip de 1 000 km parsemé d'embûches en tout genre : une station-service tenue par des miliciens qui torturent de soi-disant pillards, des hommes des forces de l'Ouest contre des loyalistes, un arrêt dans une bourgade où tout le monde semble ignorer les événements, une fête foraine devenue le théâtre d'un duel de snipers, trois membres d'un escadron de la mort...


... Et en fin de parcours, l'entrée dans Washington jusqu'à la Maison-Blanche assiégée où va se jouer le destin de plusieurs personnages...


Alex Garland est une des figures les plus passionnantes venues d'Angleterre pour travailler à Hollywood. D'abord romancier (La Plage ; Tesseract) après avoir tenté de devenir correspondant de guerre, il devient scénariste pour Danny Boyle (La Plage ; 28 Jours plus tard ; Sunshine...), producteur (Auprès de moi toujours ; Judge Dredd) avant de passer enfin derrière la caméra.


Il signe trois longs métrages dont deux chefs d'oeuvre (Ex_Machina et Annihilation, des succès critiques mais des échecs commerciaux) et une série télé fabuleuse (Devs), avant de sa gaufrer avec Men, son dernier film en 2022. Il pense alors tout arrêter et revenir à la seule écriture. Puis convainc le studio A24 d'investir leur plus gros budget pour Civil War.


Et ce qui frappe, c'est que, loin de livrer un blockbuster facile, Garland change tout dans sa façon de faire. Spécialiste de drames SF en quasi huis-clos, il sort de sa zone de confort pour mettre en scène une dystopie très politique mais où les vrais héros sont des journalistes. Un angle qui modifie tout le sujet qu'il explore, une forme d'hommage aussi à cette profession.

Comme beaucoup, Garland a été marqué par l'assaut mené sur le Capitole le 6 Janvier 2021 suite au refus de Donald Trump, président des Etats-Unis, de reconnaître la victoire de Joe Biden. Une horde de vandales saccage le siège du Congrès américain et va conduire à de nombreuses arrestations dans les jours, les semaines et les mois qui suivent. Le symbole est fort et choquant et rappelle à tous, partout dans le monde, que la démocratie est fragile et que la polarisation est extrême.

Cet électrochoc parcourt tout le film, même si l'action se situe dans un futur proche mais indéterminé où le Président en place a modifié la Constitution pour accomplir un 3ème mandat consécutif, dissous le FBI et n'a pas hésité à faire bombarder des civils protestant contre ces abus de pouvoir. Quand l'histoire débute, le pays est à feu et à sang mais le vent est en train de tourner : des Etats, pourtant historiquement politiquement opposés, comme la Californie (bastion démocrate) et le Texas (ouvertement républicain) ont uni leurs forces pour affronter l'armée régulière et s'apprêtent à lancer un assaut décisif sur Washington.

Quatre journalistes, deux hommes, deux femmes (toutes deux photographes), décident de rallier New York à la capitale fédérale pour interviewer et photographier le Président avant sa chute programmée (même si lui assure que la victoire de ses troupes est inéluctable et imminente). Garland refuse de prendre parti et laisse délibérément dans le flou les orientations politiques des uns et des autres : le Président en place est-il démocrate ou républicain ? Et ses opposants ? Et les quatre journalistes ? Ce n'est ni de la lâcheté de la part du cinéaste ni une volonté de renvoyer tout le monde dos à dos, mais bien un manifeste pour que le spectateur juge la situation sur un plan humain et non partisan.

Lors de leur road trip, les quatre héros affrontent des situations très diverses et qui les éprouvent différemment : Lee Smith est une photoreporter aguerrie mais qui ne croit plus dans la vertu de sa profession, jugeant qu'aucun article, aucune photo ne fera changer d'avis un citoyen. Joel est un interviewer qui marche à l'adrénaline, tout ce chaos représente pour lui une page d'Histoire à raconter et il veut en faire partie. Jessie Cullen est une photojournaliste débutante et freelance qui ne se rend pas compte de ce dans quoi elle se lance, du danger de cette profession mais qui veut s'y imposer. sammy est un vétéran revenu de tout mais qui a conservé la mesure nécessaire pour écrire le plus objectivement, rapporter les faits.

Garland confronte ses protagonistes et les spectateur à une ambiance oppressante en permanence. Les occasions de relâcher la pression sont rares et précieuses, mais on peut prendre une balle perdue à tout moment et pourtant être obligé de continuer à documenter le réel, l'actualité. Cette tension est à la fois électrisante et anesthésiante : on remarque bien que, dans le feu de l'action, ces journalistes ne se rendent plus compte de ce qu'ils traversent, ils sont emportés par le flot des événements, doivent constamment improviser et surtout ne pas faire de sentiment. D'ailleurs, quand Jessie demande à Lee si elle la prendrait en photo si elle venait à être abattue, celle-ci lui répond froidement : "qu'est-ce que tu crois ?". Cette réplique trouvera un écho particulièrement poignant à la toute fin de l'aventure.

Les Etats désunis d'Amérique dans le film :
- En bleu : les loyalites (l'armée gouvernementale),
- en vert : les forces de l'Ouest (Texas et Californie),
- en rouge : l'alliance de Floride (force indépendante),
- en jaune : l'armée populaire (les miliciens).

Garland, donc, ne ménage personne. Sa mise en scène est nerveuse, spectaculaire - tellement qu'on a du mal à croire que le film n'ait coûté "que" 65 M $ !. Le travail sur le son est impressionnant : les détonations sont assourdissantes, on s'y croirait. La photo est somptueuse, réussissant à révéler de la beauté dans l'horreur (comme cette traversée aux abords d'une forêt en feu). C'est tout bonnement exceptionnel de maîtrise et ça confirme à la fois tout le bien qu'on pouvait déjà penser de Garland réalisateur mais aussi de sa mue avec ce film.

Toute l'entreprise, narrative, formelle, trouve son apothéose dans le dernier quart d'heure absolument dantesque qui suit la bataille de Washington. Les blindés entrent en action comme les hélicoptères, le Mémorial de Lincoln est dévasté, la Maison-Blanche assiégée. L'émotion vous submerge, non seulement par la portée de ces images si fortement symboliques mais aussi par le fait que Lee est victime d'une crise de panique au pire moment : sujette à du stress post-traumatique (depuis les campagnes qu'elle a couvertes en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, montrées au tout début du film dans un flashback sans commentaire et fulgurant), elle craque complètement alors que Jessie est galvanisée par les événements, confirmant à la fois son potentiel mais aussi son intrépidité. Là encore, on retient son souffle plusieurs fois, on sursaute sur son fauteuil, on est immergé comme jamais.

Le talent des acteurs fait le reste et Garland a composé un casting formidable : Kirsten Dunst est magnifique dans le rôle de Lee, sans aucun doute son plus rôle. Wagner Moura, révélé dans la série Narcos, est épatant dans celui de Joel. Stephen McKinley Henderson hérite d'une partition plus classique de vieux sage mais à laquelle il donne une dignité, une humanité bouleversante. Et Cailee Spaeny, la découverte lumineuse de Priscilla, est éblouissante dans la peau de Jessie. Mention aussi à Jesse Plemons, M. Dunst au civil, non crédité au générique, qui a remplacé au pied levé un comédien, et qui est absolument terrifiant en membre d'un escadron de la mort lors d'une séquence à couper au couteau. Et bien entendu, on n'oublie pas Nick Offerman dans le petit rôle du Président. Ni Sonoya Mizuno, l'actrice fétiche de Garland dans le rôle d'une correspondante officielle de l'armée irrégulière.

Civil War est un chef d'oeuvre, ça va presque de soi dès les premières scènes mais c'est confirmé à la fin. C'est aussi, surtout, un film essentiel en ces temps troublés où le métier de journaliste et de reporter est constamment dénigré par la classe politique et dévoyé par certains commentateurs qui ont muté en militants prosélytes. Ce grand spectacle intelligent et intense ranime un genre en soi : le blockbuster adulte.

DAREDEVIL, VOLUME 7 : LOCKDOWN (Chip Zdarsky / Marco Checchetto, Mike Hawthorne, Stefano Landini, Francesco Mobili et Manuel Garcia)


Wilson Fisk avait promis de l'aide à Izzy Libris pour se débarrasser d'Elektra pendant que lui s'occupait de Matt Murdock.  Mais Izzy a négocié avec la Main en échange de la résurrection de son fils tandis que Fisk apprend que Bullseye a échappé aux savants à qui il l'avait confié pour le rendre plus docile à ses ordres.


Cependant, en prison, Matt a conclu un marché avec le FBI via Cole North pour découvrir ce que manigancer le directeur du pénitencier. Elektra est prise en chasse par Bullseye et découvre qu'il a été cloné. Vite dépassée par la situation elle s'en remet à Iron Man qui l'a sauvée d'une mort certaine et lui demande de lui fournir de quoi arrêter le tueur.
 

Bullseye sème la panique et un couvre-feu est décrété par Fisk qui sait qu'il est sur la liste des cibles du tueur. Typhoid Mary part à son tour traquer Bullseye. De son côté, Murdock met à jour les secrets du pénitencier où il est détenu et provoque une émeute puis demande à négocier directement avec Cole North. Celui-ci réussit à le raisonner quand il lui révèle que Bullseye commet un carnage en ville...


Je vous le dis comme je le pense : ces six derniers épisodes sont les épisodes de trop dans le run de Chip Zdarsky. Le scénariste a développé tellement d'intrigues parallèles et simultanées qu'il éprouve tout le mal du monde à en tirer quelque chose de composite et de lisible. Qui trop embrasse mal étreint...


Alors que fait Zdarsky pour quand même tenter de sauver les meubles et conclure en beauté ? D'abord, il se débarrasse d'Alice que Elektra a pris son aile et qui comprend qu'elle ne peut s'en occuper intelligemment. Ensuite, il injecte dans la série un des éléments incontournables : Bullseye.


Lira-t-on un jour un run de Daredevil sans le Caïd et le Tireur ? Mark Waid y était presque parvenu et semblait en tout cas avoir mis Bullseye à la retraite pour un long moment. Mais ce dernier ne reste jamais hors service bien longtemps et s'il a été notoirement absent du run de Charles Soule, Zdarsky n'a pas résisté à le ressortir de là où il était. Pire : il l'a cloné !


D'où une énième confrontation entre le tueur et Elektra à laquelle tout auteur rêve de se mesurer depuis Frank Miller. Elle aboutit dans une bataille besogneuse, laborieuse, à laquelle se mêle Typhoid Mary, mais qui manque singulièrement de puissance et qui se dénoue d'ailleurs de manière expéditive, comme si le scénariste lui-même n'y croyait pas/plus.

Du côté de Matt Murdock, c'est aussi mal fichu : dans le précédent tome, refusant toujours un allégement de sa peine, il a néanmoins accepté de servir de taupe pour le FBI qui suspecte le prison où il se trouve de pratiquer des expériences sur les prisonniers. Tout ça culmine avec une émeute provoqué par Matt lui-même sous l'effet d'une drogue qui désinhibe la colère chez ceux qui la respirent.

Mais là encore, Zdarsky s'est engagé dans une voie dont il ne paraît pas connaître l'issue et donc il s'en sert pour lâcher Murdock en plein Manhattan afin qu'il aille s'occuper de Bullseye. Le problème avec toute cette intrigue autour du Tireur, c'est que c'est mal foutu, incohérent : avec tous les super-héros que compte New York, ça ne suffit pas encore pour localiser un tueur aussi cintré que Bullseye et l'arrêter. Seuls Murdock et Elektra réussissent là où  tous les autres réunis échouent !

Il y avait pourtant là une belle matière pour alimenter un récit anxiogène mais Zdarsky a fait n'importe quoi et conclut sans éclat. C'est dommage mais ça montre surtout les limites d'un univers partagé, a fortiori dans une ville qui concentre autant de héros. Lorsque Batman est confronté à un adversaire équivalent, il peut certes compter sur des alliés locaux, sa Bat-famille, même rien d'équivalent à tous les justiciers new-yorkais. Cette intrigue aurait davantage fonctionné avec Daredevil à San Francisco (l'autre ville où il a résidée). Dommage.

Le dernier épisode (le n°36) est un festival de moments wtf : je vais un peu spoiler mais bon, ce n'est pas criminel. Wilson Fisk épouse Typhoid Mary. Pourquoi pas ? Ce n'est pas plus idiot qu'autre chose puisque depuis la création de Mary dans le run de Ann Nocenti et John Romita Jr., elle et le Caïd se chauffent en permanence sur l'air de "je t'aime moi non plus" (que reprendront Brian Michael Bendis et Alex Maleev). Du coup, ça donne l'idée à Murdock d'une nouvelle tactique pour faire la paix avec son vieil ennemi et, là, je n'en dis pas plus, mais c'est assez malin.

Non, ce qui ne fonctionne pas dans cet épisode, c'est tout ce qui gravite autour : d'abord ce qu'il advient du statut de Murdock. C'est d'une absurdité sans bornes. Zdarsky a besoin de son héros à nouveau libre pour l'event qu'il va livrer, Devil's Reign, et donc il nous sert une solution grotesque, tellement grotesque que ça n'empêche pas Murdock de continuer à faire la leçon à Reed Richards sur ce qui est juste ou pas. Mais avant ça, visiblement, avoir provoqué une émeute, en avoir profité pour s'enfuir et neutraliser le Tireur a rendu le système judiciaire subitement très clément... Au point qu'il n'est plus fait mention de la mort de Leo Carraro par laquelle tout a quand même commencé. Fallait oser !

Décidément, Marvel, dont le héros le plus populaire est quand même Spider-Man, celui dont la devise est "de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités", a de gros problèmes pour appliquer ce principe puisque, quand il s'agit d'éviter la prison à ses personnages, c'est oublié. Là, cinq semaines après l'émeute qu'il a provoqué, Murdock est relâché et son dossier criminel est classé !

Enfin, il y a la partie graphique et là non plus, c'est pas glorieux. Marco Checchetto tire sa révérence en petite forme : il ne dessine que le #33. Bon, il a aussi une bonne excuse : il doit assumer les six épisodes de Devil's Reign qui commencera sa parution trois mois après.

Cela signifie donc que Mike Hawthorne signe les n° 31 et 32. Et, bon, c'est abominable. Inutile d'en dire plus, je n'aime pas m'acharner, mais franchement, ça pique.

A cours de remplaçants, Marvel file le bébé au très fade Stefano Landini qui n'est même pas capable d'enchaîner deux chapitres entiers : il réalise donc seul le #34 et doit être aidé par Francesco Mobili sur le #35.

Enfin, Manuel Garcia, soutenu par pas moins de trois encreurs, vient à bout du #36, de manière correcte, sans plus.

Ce volume 7 de Daredevil se termine donc sur une mauvaise note. Devil's Reign arrive puis Chip Zdarsky poursuivra avec 15 épisodes de Daredevil & Elektra, suite directe et baroque de cet event. A suivre donc...

dimanche 5 mai 2024

DAREDEVIL, VOLUME 6 : DOING TIME (Chip Zdarsky / Marco Checchettto & Mike Hawthorne)


Knull, le roi des symbiotes, attaque la Terre et donc New York et le quartier de Hell's Kitchen, obligeant Elektra, qui a endossé le rôle de Daredevil depuis l'incarcération de Matt Murdock, à agir pour protéger des civils. Parmi eux, une jeune fille, Alice, dont la mère est infectée et qu'elle va ensuite prendre sous son aile lorsque Typhoid Mary, également infectée, tuera sa mère.


Dans le pénitencier où croupit Matt Murdock, c'est aussi la panique à bord. Matt laisse un symbiote l'infecter pour protéger ses co-détenus et les gardiens. Il arrivera à se défaire de l'emprise de Knull au prix d'une intervention très risquée. Wilson Fisk, inquiet d'être sans nouvelles de Typhoid Mary, part à sa recherche.



La crise des symbiotes terminée, Matt doit faire face à de nouvelles épreuves en prison : un détenu qui a cherché à se rapprocher de lui est retrouvé mort dans sa cellule, puis lui-même est victime d'un empoisonnement commandé par Fisk. Elektra quant elle entreprend de former au combat Alice puis aborde Butch Pharris, à qui Izzy Libris a donné les clés de Hell's Kitchen, pour connaître ses plans. Une mauvaise nouvelle attend la nouvelle Daredevil...
 

La couverture de ce tome 6, qui regroupe les épisodes 26 à 30, annonce la couleur : Matt Murdock n'est plus Daredevil, Elektra Natchios a repris son rôle depuis qu'il est en prison. Chip Zdarsky entreprend donc ici une manoeuvre que Marvel, dans différentes séries ces dernières années, a fréquemment mis en oeuvre.


On sait que certains fans "virilistes" n'apprécient pas ce genre d'opérations, estimant qu'il s'agit d'une conséquence de l'émergence de la mentalité woke, destinée à remplacer les héros masculins par des femmes ou des minorités issues de la diversité. A ceux-là, j'ai juste envie de dire : grandissez un peu. Non, les éditeurs de comics ne sont pas en train de castrer tous les héros et encore moins d'imposer une lecture woke aux fans. Et si ça ne vous convainc pas et que ça vous file des boutons, hé bien, arrêtez de lire ces séries : de toute façon, le mâle revient toujours !
 

Dans le cas de Daredevil par Zdarsky, l'intention est plus claire : il ne se cache pas pour dire franchement que Matt Murdock est casse-couilles avec son auto-flagellation permanente, son moralisme pesant. Cette logique sacrificielle est poussée jusqu'à l'absurde ici : en voulant expier ses fautes en prison, il se met en danger et oublie complètement sa propre mission (protéger les habitants de Hell's Kitchen). Mais surtout, son procès n'a même pas encore eu lieu, le chef d'inculpation retenu par le procureur contre lui est un homicide involontaire, donc il se punit sans même savoir s'il sera condamné.

Par ailleurs, Zdarsky ne fait pas non plus d'Elektra une remplaçante parfaite : elle est constamment tiraillée par ses réflexes. C'est une tueuse professionnelle, une arme vivante, et elle doit sans cesse se faire violence pour ne pas éliminer les obstacles qui se dressent devant elle. C'est particulièrement frappant dans les deux épisodes tie-in à l'event King in Black qui ouvre ce tome où elle se retient pour ne pas abattre la mère d'Alice ni Typhoid Mary (qui, elle, tuera la mère d'Alice).

Les cinq épisodes jouent à fond sur ce parallèle entre Murdock qui s'enfonce dans l'auto-dénigrement et manque d'y laisser la peau par deux fois et Elektra qui s'évertue à être digne du rôle de Daredevil, quitte elle aussi à manquer d'y passer. A la fin, on n'est pas loin de penser qu'en vérité Elektra est une meilleure Daredevil que Murdock, plus pragmatique, directe et considérant les situations plus globalement lorsque Murdock a toujours été la tête dans le guidon.

Le seul bémol que j'exprimerai concerne le rôle d'Alice que Elektra décide d'adopter et d'entraîner jusqu'à l'emmener avec elle lors de sa visite auprès de Butch Pharris. Là, ça ne colle pas : d'abord elle prend chez elle une gamine en sachant très bien qu'elle n'a pas le temps de s'en occuper sinon en la formant à devenir une guerrière comme elle le fut mais dans des circonstances très différentes. Ensuite, la gamine s'avère prodigieusement douée pour les exercices périlleux que lui enseigne Elektra. Enfin, lorsque la gamine accompagne carrément Elektra chez Pharris, ça donne une séquence wtf au possible, en totale contradiction avec le sens des responsabilités que tente d'avoir désormais Elektra.

Par contre, l'album contient une autre séquence complètement dingue, d'une intensité dramatique rarement atteinte, lors d'une bagarre dans la cour de la prison, avec Matt très en difficulté (je ne vous dis pas pourquoi).

Et justement, cette séquence permet d'apprécier tout le génie de Marco Checchetto. Le dessinateur italien s'acquitte seul des épisodes 28 et 29 : c'est peu mais c'est inévitable, vu qu'il est également désormais le cover-artist de la série (était-ce un souhait de sa part ? Ou une décision éditoriale ? Si c'est la seconde option, c'est une absurdité car on ne confie pas cette tâche à un artiste qui a déjà du mal à livrer un épisode entier à l'heure).

En fait, la série est désormais co-dessinée. Marco Checchetto se réserve la part du lion, c'est-à-dire les scènes avec Elektra dans le rôle de Daredevil. Il peut ainsi donner libre cours à ses découpages très dynamiques pour les moments les plus mouvementés et ça ne manque pas dans ce tome, entre les symbiotes, ou la bagarre dans le club de Pharris. Je suis toujours fou de sa manière de dessiner Elektra avec cette chevelure insensée, même si j'aurai aimé qu'il lui designe un costume un chouia moins chargé.

Et Mike Hawthorne alors ? Hé bien, il s'occupe de ce qui reste, des scènes avec le Caïd principalement, ou de Matt dans la prison au moment où les symbiotes attaquent. Qu'en dire ? Je vais être franc : je trouve ça affreux. Déjà, passer après Checchetto, c'est dur pour n'importe qui, mais là, c'est juste pas possible de laideur. Pourquoi Marvel n'a pas laissé Francesco Mobili en fill-in artist ? Honnêtement, chaque page dessinée par Hawthorne fait mal aux yeux et gâche le plaisir de la lecture.

Ce volume de la série (le 6ème depuis sa création) touche bientôt à sa fin (Zdarsky clôt sa première saga au #36). Après quoi, l'event Devil's Reign prendra le relais, ouvrant la voie à la fin du run du scénariste avec les quinze épisodes de Daredevil & Elektra. A suivre donc...